CHAPITRE XIY
La Croix-Rougc
Oui, la mode est à la médecine ; les médecins sont écoutés comme des oracles : Molière n'a pas eu le dernier mot ; et c'est peu que les femmes aient conquis le droit au bonnet doctoral, toutes, ou presque toutes, veulent être affiliées à la corporation par le moyen d'un diplôme : faire sa Croix-Rouge est, à présent, un complément d'éducation aussi louable qu'il est devenu banal.
De toutes les associations que notre époque a vu se développer, aucune n'a connu une telle fortune ; ses trois branches groupent un nombre considérable — peut-être déjà encombrant — de gardes expertes, et sa-
vantes bien au delà de ce qu'il est utile de connaître pour soigner un malade et panser un blessé. Sont-ce les professeurs qui poussent les élèves, ou les élèves, les professeurs ? Je crois au « poussement » mutuel.
S'il en résulte quelques pédantes, elles ne donnent pas le ton général, et si, d'autre part, la rivalité et la frivolité ne sont pas inconnues sur les terres de la Croix-Rouge, il fallait s'y attendre. C'est le monde et ses salons qui les peuplent et non les êtres sans âge, sans famille, sans nom, les êtres irremplaçables que sont les religieuses.
Si j'osais aller au bout de ma pensée, je dirais que la Croix-Rouge a trop bien réussi ; ses cadres ont, en mainte circonstance, rendu possibles des expulsions auxquelles il aurait fallu surseoir et qui, peut-être, ne se seraient jamais accomplies. Ce n'est pas le temps d'enlever à nos ambulancières la moindre parcelle de leur mérite, le moindre fleuron de leur gloire ; mais enfin, ce qu'elles font très bien, des religieuses le feraient
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excellemment, et sans donner lieu aux fréquentes relèves, inévitables avec des femmes vivant dans le siècle.
Les laïques, quels que soient leur dévouement, leur activité et leur intelligence, sont, pour toutes les besognes sociales collectives, dans un état d'infériorité à l'égard des religieuses, non seulement en raison des liens qui les attachent à la famille et au monde, mais encore parce que l'initiation commune du noviciat leur a manqué. Le noviciat a un caractère particulier pour chaque Ordre ; mais il a un semblable résultat pour tous, qui est de mettre les sœurs (je ne parle ici que d'elles ; il en est de même pour les Ordres d'hommes) en si parfaite possession de la Règle, qn'inconnues les unes aux autres et fortuitement réunies, elles s'adaptent sur l'heure à leurs fonctions, pourvu qu'elles appartiennent au même Ordre, sans tâtonnements, sans froissements, sans gestes doublés ou inutiles.
Le noviciat, en façonnant les religieuses à la règle, leur assure, pour la vie, le bienfait
de l'organisation. Les associations de laïques réalisent des merveilles, nous le voyons bien; est-ce avec la moindre dépense de personnes, d'impedimenta de tout genre et d'argent ?
Je ne dis jamais : « Ce qui est fait est fait » ; par exemple, je n'ai pas effacé le liséré vert sur ma carte le long des Vosges — malgré que M. Steeg l'ait fait enlever des atlas des écoles — et j'espère que nos religieuses reprendront leur place dans la vie sociale de la France ; elles ne feront pas de tort à la Croix-Rouge dont la prospérité connaîtra des périodes de fléchissement, et puis, il y a de quoi faire pour tous ou pour toutes ; les maladies ne décroissent pas et nous allons vers la guerre, la grande guerre, plus sûrement que vers la paix.
Par conséquent, louons les jeunes filles et les dames qui passent l'examen de la Croix- Rouge, tout en souhaitant qu'au-dessous de trente ans on n'en accepte aucune pour le service direct des blessés et des malades, soit dans les ambulances, soit dans les hôpitaux
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militaires. Quant au service dans les dispensaires, il est utile pour former à la pratique les aspirantes au diplôme ; mais ensuite, combien persistent dans leurs visites hebdomadaires ou quotidiennes et qui deviennent une gène pour les gardes sédentaires ; elles ne s'en doutent pas ; qui le leur laisserait voir ?
Faut-il le dire? Les Françaises qui, autrefois, défaillaient à la vue des plaies et du sang, à l'odeur des drogues, les tolèrent si bien aujourd'hui qu'à l'hôpital, à Técole pratique, le spectacle offert par les sujets, tant vivants que morts, est une pierre d'achoppement pour les étudiants plutôt que pour les étudiantes. La nervosité féminine s'alimente de ce qui la troublait, et c'est là tout le changement. Les dames et les jeunes filles du monde ne s'empressent pas aux dispensaires pour nourrir leurs nerfs, c'est entendu ; elles soignent et consolent, c'est parfait ; mais, si l'une et l'autre besogne peut se faire sans elles, et surtout, si leur propre intérieur souffre, aussi peu qu'on le voudra, de
leurs habitudes hospitalières : eh bien ! qu'elles y renoncent.
Les œuvres surérogatoires sont une tentation pour les âmes généreuses et indépendantes. Le devoir commandé est fastidieux; le devoir le plus rude, dès l'instant qu'il est choisi, plaît, et surtout si la mode s'en mêle. Ce ne sont pas là des cas de conscience bien épineux; le bon sens suffit à les résoudre; au besoin, Ton sait bien où trouver le conseil qui lèvera tous les doutes et l'autorité qui imposera sa décision.