CHAPITRE ANNEXE
Les sports
Peut-on quitter le sujet de l'éducation commune à toutes les jeunes filles du monde sans dire quelque chose des sports ? Il y a vingt ans, on pouvait en parler légèrement; aujourd'hui, c'est une matière d'importance.
Les sports sont dans l'éducation de la Française moderne tout justement ce qu'était la danse pour la jeune fille du xviii^ siècle. Ce n'est point qu'on ait abandonné la danse, mais elle ne constitue plus une étude méthodique propre au développement des aptitudes physiques, et c'est pourquoi la danse actuelle, sur laquelle il y a, d'autre part, bien des
réserves à faire, tient peu déplace dans l'éducation. On va chez un maître en renom pour y apprendre tel ou tel pas; quand on le sait, on s'en tient là, jusqu'à ce qu'une nouvelle mode oblige à de nouvelles séances.
Autrefois, avait-on jamais fini d'apprendre le menuet et la gavotte ? Pas plus qu'à présent, le tennis ou le golf. C'est que les anciennes danses et les sports modernes ont un caractère commun, outre celui de donner lieu à des succès personnels : ils servent le corps, différemment, mais également; les uns, du côté de la force, les autres, du côté de la grâce.
L'on se taille bien encore une renommée dans l'exécution parfaite du boston; ce n'est rien, comparée à celle que l'on tirait de la maîtrise dans le menuet, et que l'on tire aujourd'hui de la maîtrise dans les sports. Ajoutons que les sports ont fort réduit le rôle de la gymnastique pour les jeunes filles; au moins, le trapèze, le mât, la corde à nœuds, sont-ils abandonnés. La gymnastique septentrionale dont on s'était engoué exagéré-
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ment est concurrencée par la gymnastique médicale : celle-ci est un traitement.
Les sports et, au premier rang, le tennis comme étant le plus répandu, ont Tavantage d'être des exercices, et des exercices où l'intelligence a sa part, et il faut avouer qu'il n'en entrait guère dans le jeu du volant. Donc, le tennis est bien venu à son heure puisque, intéressant — passionnant suivant le jargon moderne — il s'adapte au plan de culture physique intensive — autre épithète à la mode — dont la réalisation serait un bienfait pour la Française et pour la France.
On a créé de l'autre côté du Rhin pour améliorer la « valeur animale » des jeunes Allemandes un corps spécial : celui des Pfadfin' derinnen (1), et comme l'auteur d'un article sur la dite innovation, déclare le mot « bien joli », j'ai cru d'abord qu'il se moquait tant de Pfadfinderimien que des exercices de « soldate » dont suivait le détail. Mais point. Les « sentiers » où s'engagent les chercheuses
(1) Chercheuses de sentiers.
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tudesques lui paraissent être les bons : « Hélas ! pourquoi faut-il que, là encore, les Allemands nous aient devancés? » Et voilà ce qu'on trouve dans une bonne revue qui se pique de défendre les conditions et les traditions nationales, tant la manie de l'exotisme a tourné toutes les têtes, nous rend honteux de nous-mêmes, nous fait admirer des insanités, parce que ce sont des inventions étrangères !
Que le métier de Pfadflnderinnen soit bon pour des Allemandes: il se peut; eh bien! qu'elles le fassent ; que celui de scouts girls (1) soit convenable pour des Anglaises, c'est leur affaire; d'ailleurs, une trentaine d'excentriques qui ont pris part aux manœuvres anglaises en déployant sur « le champ de bataille, les plus rares qualités », représentent difficilement leurs compatriotes. Quant aux Françaises, il ne leur convient pas d'être des Pfadflnderinnen ou des scouts girls ^ d'arpenter les forêts et les plaines, de vivre au
(1) Eclaireuses.
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bivouac. Elles ne sont déjà que trop portées, par l'habitude des sports et l'invasion des mœurs étrangères dont Fécume passe chez nous avec le reste, aux allures masculines et, d'une façon générale, à tout ce qui n'est pas de leur sexe.
S'il s'agit de doubler l'armée en lui adjoignant les femmes, c'est assez de l'expérience faite à Sparte pour qu'on ne s'y joue plus; s'il s'agit uniquement d'améliorer « la valeur animale » — une trouvaille que cette expression — des jeunes filles et, par là, de préparer l'amélioration des races, je répondrai que les exercices violents ne conviennent pas à la constitution des Françaises; que, chez elles-, l'effort musculaire, dès qu'il cesse d'être médiocre, produit une surexcitation nerveuse sans effets autrement fâcheux pour les privilégiées de l'ordre social que de les déprimer suffisamment pour qu'on dise, lorsqu'on les revoit après de longues vacances consacrées à des « championnats » de toute espèce, à des escalades réitérées, et lors même que l'entraînement aurait été
rationnel : « La mine ne serait pas pire si elles étaient demeurées en ville. »
Les Françaises n'ont physiquement rien à gagner à devenir des « luronnes », telles qu'on nous dépeint les Pfadfinderinnen et les scouts girls. La haute stature n'est même pas pour elles un gage de vigueur et de santé, et Ton remarque que celles qui dépassent trop notablement la moyenne sont le plus souvent molles, par là, enclines aux maladies. In meclio virtus : donnons à cet aphorisme un sens physiologique et ce sera la devise des Françaises. Du golf, du tennis et tous autres jeux sur lesquels la mode pourra se porter; de la marche en plaine et en montagne, mais point d'outrance en rien et sous aucun prétexte.
Les Françaises peuvent mieux s'employer qu'à battre des records; elles ont à maintenir leur suprématie séculaire de distinction et de grâce ; non point que cette suprématie soit en train de passer à d'autres, elle est en train de s'effacer; c'est-à-dire que les allures et les manières des jeunes Françai-
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ses ne sont plus guère supérieures aux façons des étrangères et s'en distinguent malaisément.
Il y a dans l'ouvrage de Maurice Barrés : Au service de V Allemagne, un type de Française extrêmement curieux. Un peu futile, la châtelaine de Lindre-Basse va, d'instinct, dans une circonstance difficile où les décisions masculines se troublaient autour d'elle, à la solution élégante et héroïque. La nature même paraissait recevoir une signification et une grâce de cette jeune femme qui ne travaillait non plus que le lis de l'Ecriture. « Imaginez, dit un de ses hôtes, imaginez à sa place, dans ce parc, une étrangère : quand même sous ce ciel bleu pâle, les mêmes bâtiments, les mêmes dessins de prairies et de bois demeureraient, ce dont je doute, où seraient cette délicatesse et cette fierté qui se répandent sur tout le domaine ? »
Où sont les Françaises dont M. Ehrmann, l'Alsacien, pourrait dire aujourd'hui ce qu'il disait de la châtelaine de Lindre-Basse? Les voit-on communiquant une harmonie et une
beauté à nos villes, à nos campagnes, par leur démarche rude, la vulgarité étudiée de leur tenue, le balancement de leurs bras? Et je ne dis rien de la toilette, parce que la mode n'est pas un obstacle au triomphe de la Française et ne l'a jamais été : Marie-Antoinette au milieu de ses paniers était une divinité et Joséphine une nymphe dans son fourreau sans taille.
Mais, en toutes choses, hors l'acquis intellectuel, les Françaises du xx^ siècle ont peur de se distinguer; c'est une des conséquences de la doctrine égalitaire dont on se serait bien passé et de l'évolution, ou mieux, de la révolution, qui s'est opérée dans l'éducation des jeunes filles. Il est éloigné de nous par les pratiques, bien plus que par les dates, le temps où Ton était cousue à la jupe de maman, où l'on n'eût pas risqué un mot sans en avoir quêté des yeux l'autorisation, et les choses ne se sont pas modifiées en vertu seulement de l'universelle loi du changement, mais parce qu'il était bon qu'elles se modifiassent.
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Tout de même, sans regretter le passé, il est impossible d'approuver que l'héritage de nos traditions soit mis en péril par la liberté accordée prématurément aux jeunes filles. On jugeait utile de leur imposer la réserve, la politesse et la discrétion, jusqu'au moment où elles s'y pliaient d'ellesmêmes; à présent, on s'en fait scrupule par faiblesse, ou esprit de chimère, afin de respecter la « personnalité » des enfants. Les garçons ne sont pas mieux élevés que les fdles ; ils s'affranchissent surtout du côté de l'obéissance et aussi de la politesse : des mères souffrent que leurs fils n'aient pas plus de manières que des rustres; les filles s'affranchissent du côté de la convenance du langage et de la tenue, et le pli en est pris pour la vie et se marque terriblement dans la suite. En pleine rue, une femme tolère un bras passé autour de sa taille et d'autres familiarités. Qu'est-ce encore que cette horrible mode qui fait de la dame le soutien du cavalier et se complète par un tripotage de mains enlacées? D'aucuns prétendent qu'elle
est venue de Russie : il fallait lui refuser rentrée. Je ne parle que pour mémoire des façons habituelles à de nombreux fiancés.
Tout cela, c'est antifrançais. Ah! nous sentons cruellement le manque d'une souveraine d'où tomberait l'exemple auquel, sans y songer, chacune se rangerait. L'impératrice Eugénie n'était pas de race royale; elle a su maintenir pourtant les traditions de dignité extérieure dont il ne restera bientôt plus de traces.
La souveraine ne suffit pas pour assurer le bon ton dans le pays où elle se rencontre; si déchues que soient les Françaises à cet égard, elles égalent bien encore les sujettes des plus gracieuses impératrices ou reines; mais, autrefois, elles les éclipsaient. Plaise à Dieu que le règne des Françaises de contrebande ait fait son temps! Les « Paulettes » ont de l'imprévu, du piquant, de l'esprit; mais leurs « drôleries » ne font pas de tort qu'à elles, le bon renom de toutes les Françaises en est atteint. La dernière « couvée », virilisée par les sports, se charge de fournir
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un argument a posteriori en faveur de l'éducation mixte des deux sexes : il parait que ce compagnonnage est charmant de l'autre côté de la Manche; il est bien déplaisant de ce côté-ci. Non que la réunion des jeunes gens et des jeunes filles autre part que dans les salons soit, en elle-même, une mauvaise chose; mais il y a une mesure à observer, et elle ne l'est pas ; de sorte que la révérence pour les femmes s'est affaiblie et, conséquemment, s'est affaiblie aussi la saine influence qu'elles pourraient exercer autour d'elles.
La situation n'est pas désespérée. Le vieux tronc français est assez vigoureux pour se débarrasser de cette végétation parasite en la vidant à son profit de ce qu'elle a de meilleur.
LE FEMINISME