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CHAPITRE XVIII

Les femmes au barreau

Au temps où nulle question féministe n'avait encore été soulevée, avant l'hôtel de Rambouillet et ^lolière, les femmes possédaientle droit d'enseigner. Dispensatrices de l'instruction élémentaire et moyenne, des religieuses avaient déblayé le terrain pour les laïques et largement ouvert à leur sexe la plus utile des professions libérales, celle aussi qui fait vivre le personnel le plus nombreux.Mais le haut enseignement, le barreau, la médecine, considérés comme des apanages naturels du génie masculin, semblaient défier les prétentions indiscrètes auxquelles

on. ne ménagea point d'abord les railleries.

En quelques années, la poussée du féminisme fittomber toutes les barrières. L'affaire fut si brillamment conduite qu'on la comparerait volontiers à une charge de baïonnettes, n'était que l'image convient peu à une œuvre de femme. Le public, gagné par cette belle audace, s'habitua vite aux savantes, aux avocates, aux doctoresses-médecins. Leurs droits avaient été contestés : c'était une question de principes; il est presque sans exemple qu'on ait contesté leurs mérites.

Voilà qui est fait. Aucune jeune fille, désormais, n'encourra le ridicule ou le blâme, n'aura même de lutte à soutenir dans sa famille, parce qu'il lui plaît d'étudier l'anatomie, de se plonger dans le Gode, de chercher la pierre philosophale au fond des creusets d'un laboratoire.

Mais il faut vivre, et si la recherche des professions libérales nouvellement accessibles aux femmes faitrejeter avec mépris un établissement modeste, il se trouvera souvent que l'avocate, la doctoresse-médecin, la

savante à trois rangs d'hermine aura lâehé la proie pour l'ombre.

Ce n'est pas tout de conquérir un diplôme, il faut en trouver le placement, et la liste est longue de ceux que l'on appelle des « fruits secs » et des « ratés », dont on aurait admiré le talent s'ils avaient été mis à même de le produire.

N'incriminons pas la société : n'ayant pas d'ouvertures pour tout le monde, elle n'est pas responsable des vies manquées. L'adjonction des postulantes aux postulants n'est pas faite pour diminuer l'encombrement des carrières libérales, car il est très certain que la licence accordée aux femmes n'a pas mis la déroute dans le camp des hommes : de ce côté, rien ne fléchira, ni le nombre des candidats, ni leur activité, ni la camaraderie toute-puissante. Et puis, il faut compter avec les situations acquises, lors même qu'elles n'auraient d'autre justification que l'ancienneté et l'usage. Il paraît donc assez probable que dans la chasse aux emplois et la poursuite des dignités, la concurrence mascu-

line demeurera victorieuse. Sauf exceptions, évidemment! Exceptions troublantes par les ambitions qu'elles excitent et les espoirs qu'elles alimentent. Tout compte fait, et le juste tribut d'admiration, dans Tordre intellectuel, payé à une femme dont le mérite est égal à la haute situation qu'elle a conquise, l'exemple de Mme Curie est plutôt dangereux, car il a tourné bien des têtes et il poussera vers la science et l'enseignement supérieur des jeunes filles fatalement vouées à rester en marge de Tune et à la porte de l'autre.

Tous les professeurs de l'enseignement supérieur ne sont pas des aigles, il s'en faut de beaucoup, et, sur ce pied-là, les femmes ne seraient pas déplacées dans des universités, pouvant, tout aussi bien qu'un homme, atteindre à la médiocrité honnête. Mais où sera le gain pour la société que les non-valeurs universitaires soient réparties entre les deux sexes ? Où sera le gain pour les jeunes filles, dont fort peu persistent par goût dans le célibat, si, en dépossédant les hommes d'une

grande partie de leurs emplois, elles se bouchent à elles-mêmes le mariage ?

La routine administrative, les difficultés que, de toute évidence, les professeurs de faculté opposeront à l'envahissement de leur domaine, sont des motifs assez propres à calmer chez les jeunes filles le désir d'escalader les sommets de l'enseignement. Aussi, le barreau, où l'on ne dépend ni des bureaux d'un ministère ni de la bonne volonté de futurs collègues, le barreau, profession libre, exerce-t-il une fascination particulière sur l'esprit des jeunes personnes, et même sur celui de leurs parents. Il n'est pas fort rare d'entendre une mère déclarer que sa fille étant bien assez intelligente pour passer le baccalauréat classique, il est à propos de la diriger de ce côté, ce qui lui permettra d'étudier le droit et de faire son chemin comme avocate. Si, d'aventure, l'interlocuteur laisse soupçonner qu'il trouve le morceau un peu gros, alors la maman de s'écrier: « Oh ! avocate consultante seulement! » Après une concession aussi marquée, il serait indiscret de

faire observer que la profession d'avocat consultant n'existe à peu près plus et, qu'apparemment, les femmes ne la relèveront pas.

Au reste, si les femmes ont l'ombre d'une chance de réussir au barreau, ce sera par le plaidoyer et non par le conseil. Elles ont de la finesse, de la sensibilité, de la passion et une facilité d'emballement qu'il s'agit simplement de discipliner pour la tourner en avantage. L'objection que Ton a voulu tirer du peu de volume de leur voix n'a aucune valeur : nombre d'avocats, et jusque parmi les illustres, ont été desservis par un organe faible, sourd ou même un hoquet pénible. On se fait toujours entendre quand on articule bien, et c'est parla victoire remportée contre un gosier rebelle qu'il est encore le plus facile de se rapprocher de Démosthène. D'ailleurs, au théâtre, la voix des actrices porte aussi bien que celle des acteurs, et les salles d'audience n'ont pas les dimensions d'un théâtre.

Une avocate, capable de bien plaider une affaire civile et de tirer des larmes aux jurés,

est un être fort concevable ; une avocate consultante, une avocate homme d'affaires, apparaît comme un phénomène. Le travail indigeste, la logique sans festons du cabinet n'est pas le fait des femmes, et quand elles réussiraient à s'y plier, le préjugé subsistera et leur enlèvera, de ce côté, toute chance de concurrencer les hommes.

Avocates de prétoire, soit. Mais quel temps les femmes prennent-elles pour se pousser au barreau ? La profession devient tous les jours plus ingrate par TafTaiblissement continu de l'esprit procédurier. Dans bon nombre de villes de province, les tribunaux sont obligés de réduire au minimum les heures d'audience pour donner le change sur leur quasi-inutilité. Des considérations électorales peu intéressantes et des susceptibilités urbaines fort respectables retardent, seules, l'inévitable suppression de la moitié des tribunaux d'arrondissements et, par conséquent, de la moitié des barreaux de province.

Remarquons aussi que l'extension de la compétence des juges de paix, chose faite,

mais qui n'a pas dit son dernier mot, est contraire à l'intérêt des avocats, puisqu'on se passe facilement de leur ministère devant cette simple juridiction. Or, tout ce qui fait ou fera tort aux avocats, nuit et nuira bien davantage aux avocates; car les femmes ne doivent pourtant pas compter qu'elles vont prendre au barreau, et de premier élan, des places de tête, et les petites situations que les plus habiles peuvent se promettre ne tiendront pas contre les difficultés grandissantes du métier.

Est-il nécessaire de dire que ces remarques ne concernent en rien les femmes auxquelles leur situation de fortune donne, avec l'indépendance, la facilité de s'occuper selon leurs goûts? Si elles aiment le droit, c'est fort bien fait d'y consacrer leurs loisirs et il est tout naturel que Ton recherche dans les examens et les grades la sanction de ses études. Si elles mettent leurs talents à la disposition de pauvres gens en peine d'un bon conseil, ce sera une très bonne œuvre. Si, enfin, elles aspirent à se faire un nom par

Texercice public de leur profession, en quoi seraient-elles blâmables?

Mais revenons aux jeunes filles qui n'ont ni dot ni héritage en perspective. Si Tune d'elles, tentée par le barreau, venait solliciter un avis qu'elle souhaite, naturellement, conforme à son désir, faudrait-il envelopper la réponse, parler de vagues déboires, de désillusions possibles? Non point. Il faudrait dire les choses comme elles sont et que, pour une femme attendant tout de son travail, se destiner au barreau, c'est aller au-devant de la misère.

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