CHAPITRE XIX
Les doctoresses-médecins
La vérité oblige à reconnaître que les femmes ont pour les sciences médicales des aptitudes réelles, et qui s'affirment parfois très remarquables. En peu d'années, elles se sont établies solidement dans leur nouvelle conquête, tant parle nombre des admissions aux examens, que par d'incontestables succès de praticiennes.
Il serait puéril de rechercher si la nouveauté même de la situation ou le léger scandale résultant d'études faites en commun avec des hommes sur des sujets souvent scabreux, ont eu quelque part à une réussite
assez inattendue, puisque, de ces éléments de réclame, l'un est déjà détruit par le temps et Tautre usé par l'accoutumance.
La place que les femmes-docteurs occupent dans la corporation, elles ne la doivent plus qu'à leurs propres mérites, ou plutôt, à la nature, qui leur a donné un esprit facilement observateur, un coup d'œil subtil auquel les moindres variations de physionomie n'échappent point, une mémoire très propre à enregistrer les petits faits dont la liaison éclaire si utilement le diagnostic médical. En revanche, on pourrait incriminer leur habituelle nervosité et la tendance à s'attarder aux questions secondaires, quand il faut, par une prompte décision, servir un intérêt majeur. Mais le sang-froid peut s'acquérir : c'est l'affaire d'une certaine dose d'amour-propre et de beaucoup de volonté. L'hésitation du jugement en face du parti à prendre est un défaut moins curable, et quand il resterait la tare constitutionnelle des doctoresses, les docteurs auraient tort de triompher là-dessus; car il semble que les femmes useront
aussi bien qu'eux du pouvoir de guérir et pas plus souvent de celui d'occire.
Voilà donc une profession définitivement gagnée. Il reste bien quelques portes à enfoncer pour rendre les conditions égales entre étudiants des deux sexes. Le concours d'agrégation et, par conséquent, la possibilité d'enseigner aux facultés de médecine, celui qui achemine aux services enviés des hôpitaux, sont encore réservés aux hommes. Pourtant, les femmes ont conquis le droit à l'internat contre une opposition qui semblait d'abord invincible, et cette victoire en fait présager d'autres dont le résultat, au point de vue de la clientèle, sera des plus avantageux. Toutefois, il est certain que les docteurs accapareront toujours la majeure partie des malades. Les hommes, tout naturellement, se font plutôt soigner par un docteur que par une doctoresse, et les femmes, si la doctoresse tarde à les soulager, ne consultent pas une autre doctoresse, mais un docteur. Et combien de femmes qui ne s'adresseront jamais à un médecin de leur sexe ! C'est un fait
(inobservation journalière contre lequel un raisonnement tiré de l'égalité des grades et d'une parité d'expérience perd toute vertu.
Les doctoresses, si leur nombre ne s'accroît pas trop rapidement, peuvent compter dans les villes sur une situation passable, et Ton ne voit pas pourquoi l'on détournerait de la carrière médicale une jeune fille que ses dispositions et sa volonté y porteraient; mais il faudrait l'avertir que, hors des villes, il n'y aura jamais rien à faire pour les femmes médecins. L'exercice de la médecine à la campagne, avec ses longues courses sur les chemins déserts, ne convient point aux femmes, outre que leur constitution n'en supportera pas la fatigue.
Il faut que les femmes en prennent leur parti : s'il leur est possible de fournir extraordinairement un effort considérable, il leur est impossible de renouveler tous les jours un effort médiocre comme le font aisément les hommes. Après cela, si quelque vaillante persistait à tenter la fortune comme médecin de campagne — car, dans les villes, les
frais d'établissement sont lourds et les premières années bien difficiles — il y aurait autre chose à lui dire : c'est qu'au village, une doctoresse, en dépit de ses parchemins, ne sera guère plus considérée qu'une sagefemme. La doctoresse aura beau être très savante, et très habile, et très dévouée, de longtemps, — jamais, peut-être — les paysans ne verront en elle un médecin (1).
(1) La profession de pharmacienne convient parfaitement aux femmes, mais ne les flatte pas comme l'exercice de la médecine. De plus, c'est la profession la plus encombrée qui soit ; dans les villes et les bourgs, toutes les places sont prises : mais Mme Colette Yver pense que des pharmaciennes pourraient gagner leur vie dans des officines de village dédaignées par les hommes. C'est une erreur. Les automobiles et les bicyclettes ont supprimé les distances ; l'on va, et, de plus en plus, l'on ira, chercher sa pharmacie dans une maison bien achalandée : en quoi l'on a raison. Pharmaciens ou pharmaciennes ne peuvent que s'endetter dans des officines de village.