‹ Pour toutes les FrançaisesChapitre 22 sur 33 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

La science ménagère

En réaction du féminisme qui excite chez les femmes la passion du savoir, et les pousse vers des emplois où les qualités propres à leur sexe, devenant une gêne, se transforment sans avoir pu donner tout ce qu'elles promettaient, un nouveau féminisme a surgi, en rapport très logique avec son nom, puisqu'il se propose de cultiver, jusqu'à maturité complète, les aptitudes féminines, et de rendre les femmes plus femmes qu'elles ne sont.

Il ne s'agit pas, bien entendu, de revenir vers la femme enfant gâtée, la fée souriante dont il subsiste encore quelques exemplai-

res, parfois charmants, mais dont les filles, marquées de leur temps, ont répudié la gracieuse paresse et les manières de poupée.

La réforme consiste à utiliser le goût de l'action, que les sports ont peut-être contribué à donner aux jeunes filles, pour leur enseigner ce que beaucoup apprendraient mal dans leurs familles, c'est-à-dire à faire par elles-mêmes tout ce que, plus tard, elles auront à commander à leurs domestiques. A cela, l'on joint les préceptes de l'hygiène, et l'ensemble, nommé d'abord enseignement ménager, s'appelle maintenant la science ménagère. Va pour la science ménagère puisqu'aussi bien tout exercice pratique, qu'il s'agisse d'une lessive ou d'une opération culinaire, est précédé d'une rigoureuse exposition théorique. Mais voilà qu'on nous parle de l'histoire et de la méthodologie de la science ménagère : cela, c'est trop!

La femme forte de l'Ecriture, qui « travaillait avec des mains sages et ingénieuses », n'aurait pas mieux rempli sa vie, si elle eût connu l'histoire et la méthodologie

de la science ménagère. Les bonnes bourgeoises dont Molière, par Tintermédiaire de Ghrysale, nous a tracé le portrait étaient, pour leur temps, des maîtresses de maison accomplies, et pourtant elles ignoraient tout de la science et de la méthodologie.

La tradition de ces femmes simples et sensées s'est fort affaiblie, tandis que l'influence des Philamintes et des Armandes est encore très vivace, et leurs habitudes d'esprit se retrouvent jusque dans la plus matérielle des études. Il semblerait que, jusqu'à la création récente des écoles ménagères et des examens couronnés par un diplôme d'enseignement ménager, les Françaises n'eussent jamais su comment il faut tenir un balai ou soigner le pot-au-feu, tant les choses les plus ordinaires sont aujourd'hui doctement traitées.

Il y a, cependant, beaucoup à gagner, c'est de quoi tout le monde convient, du côté de l'éducation pratique de la femme. Dans la société riche ou seulement aisée, la sécurité pécuniaire et, plus encore, le développe-

ment de la culture intellectuelle et artistique, ont relégué à l'arrière-planles prosaïques occupations du ménage. Faire entendre à ces jeunes filles, à ces jeunes femmes, privilégiées de Tordre social, que leur insuffisance ménagère constituait une déchéance personnelle et limitait singulièrement les desseins charitables vers lesquels beaucoup se sentaient portées, c'est la tâche que quelques femmes du monde ont entreprise et où elles persévèrent avec une généreuse ténacité. Là, point de pédantes formules ; Ton ne disserte pas sur la méthodologie de la science ménagère ; l'on enseigne le ménage par de bonnes méthodes, tout simplement. Mais il n'en va pas ainsi dans d'autres écoles. On n'y plaisante pas avec la technique, et la méthodologie entre partout, jusque dans Tétendage du linge! Le savonnage et ses accessoires, c'est peut-être la seule chose qu'il ne soit pas nécessaire d'enseigner aux femmes du peuple, et le lourd bagage des hautes études sociales féminines pourrait s'alléger de cette matière.

Oui, les femmes du peuple savent laver et aiment à laver. Si ce goût est entretenu par un vif penchant pour les bavardages du lavoir, il n'importe. Le coup de langue ne nuit pas au coup de battoir, et le fond de ces conversations populaires ne vaut peut-être pas moins que les idées échangées de quatre heures à six heures, dans les thés, entre femmes complètement oisives.

La création, jugée nécessaire, d'écoles ménagères à l'usage des jeunes filles du monde, n'est pas extrêmement flatteuse pour les mères. Les paysannes sont gouvernées parla routine; les ouvrières, par l'ignorance de l'économie ménagère : à presque toutes le sens complet de la propreté manque parce que le raffinement leur est inconnu. Dans les classes élevées, riches ou modestes, la délicatesse est un besoin, la bonne tenue des personnes et du logis une obligation sociale; dès lors, il semblerait qu'un tel milieu familial rendît superflu l'enseignement ménager, puisque, d'une part, les jeunes filles voient faire tout ce qui doit être fait, et que,

d'autre part, leur journée n'étant pas chargée par les études autant qu'elle l'est, pour d'autres, par l'apprentissage, elles peuvent consacrer un peu de leur temps à la pratique! ménagère. Ce n'est pas tout; il faut le dire, parce que c'est la vérité pure : hormis laj savante cuisine dont la connaissance est pei utile, et le fin repassage, les travaux jour-] naliers du ménage sont d'une rare facilité el d'une exécution rapide pourvu qu'on les soumette à la méthode, laquelle est une faculté de l'esprit, et l'une des plus importantes, car l'emploi s'en trouve partout.

Alors, en quoi consiste l'utilité des écoles ménagères dont il est ici question? Elle consiste en ceci. Premièrement : beaucoup de mères croiraient ravaler leurs filles en les astreignant à de vulgaires besognes : vanité sotte comme toutes les vanités. La duchesse d'Angoulême faisait en personne tout le service de son appartement, au temps de la prospérité comme aux jours du Temple. L'habitude de travailler dans la maison devrait même, à un degré moindre, être étendue

aux garçons; si je ne me trompe, les Eudistes dressaient leurs élèves à se passer de domestiques. Il est donc bon que les jeunes filles aillent apprendre dehors ce qui les rebute chez elles et leur paraîtra charmant par le petit appareil du cours, l'émulation et les examens. Secondement, les jeunes filles y sont initiées à la pratique élémentaire des métiers dont l'assistance est constamment requise dans un ménage; on leur enseigne le maniement des outils ; on leur apprend à faire œuvre de menuisier, de tapissier, de peintre. Combien de parents très fortunés exigent que leurs filles acquièrent instruction et talents pour être en état de subvenir à leur existence, au cas où la nécessité s'en ferait sentir. C'est fort bien. Mais il devient, par ce moyen, vu la multiplicité des diplômées en tout genre, de plus en plus difficile de gagner de l'argent, tandis qu'il sera toujours possible d'en dépenser peu si Ton a des connaissances pratiques bien appropriées aux besoins du foyer.

C'est un fait assez remarquable, et tout à

l'honneur des Françaises, que le développement de l'intellectualisme n'ait pas fait tort aux travaux d'aiguille. Elles savent toutes coudre, et tirent volontiers une petite gloire de leur adresse et de leur goût. De tout temps, les jeunes filles ont aimé les ouvrages délicats ; trop même, puisque Mme de Maintenon le leur reprochait déjà : entendons par là des ouvrages dépendant de la mode, qui ne comptent plus dès qu'elle s'est portée sur autre chose. L'erreur est peu grave, et, d'autant moins aujourd'hui, que l'art de la couturière et celui de la modiste sont devenus familiers à toutes les jeunes filles. Il s'est produit sur ce point une très heureuse évolution d'opinion; car, autrefois, s'il arrivait que l'on confectionnât ses robes, on se gardait bien de le dire, tandis qu'à présent il arrive qu'on se vante même de celles que l'on n'a pas faites. M. Acker était mal renseigné lorsqu'il a écrit qu'une jeune fille usant utilement de son aiguille était l'objet de la commisération de ses compagnes (1).

(1) Rei>ue des Deux Mondes^ 1" février 1907, p. 694.

La réalité est tout autre, et les « grosses dots » ne laissent pas de prendre des leçons de coupe.

Gela posé, on doit convenir qu'une femme n'est pas nécessairement économe parce qu'elle économise des frais de façon, et telle use trois costumes qui se serait contentée d'un, s'il avait fallu le commander dehors : ainsi, l'habileté des doigts peut devenir un facteur de coquetterie et de gaspillage lorsque la sagesse et l'ordre sont en défaut.

L'entente du ménage n'est pas plus favorisée par un faible développement intellectuel qu'elle n'est gênée par une culture supérieure. Ce n'est pas parce que Mme Racine ignorait tout de la littérature qu'elle a été une excellente maîtresse de maison. Ce n'est pas parce que Mme de Grignan lisait beaucoup qu'elle en a été une mauvaise. Il y a temps pour tout dans une journée bien réglée, et place pour tout dans une tête bien organisée. Le parfait gouvernement d'un intérieur a sa beauté comme l'exercice des plus hautes facultés de l'esprit : il ne s'agit que de la

poursuivre pour trouver nobles les occupations ménagères ; elles varient avec les situations, les circonstances et les localités; ce qui ne varie pas, c'est le résultat : la dignité extérieure du foyer et l'impression qui s'en dégage, ressentie par l'étranger dès le premier coup d'œil. S'il est vrai qu'une femme peut communiquer une délicatesse et une fierté au domaine où elle réside, quelle signification ne donnera-t-elle pas aux chambres mêmes qu'elle habite, à tous les objets qu'elle touche et dispose?

Et qu'on ne dise pas que cette action intime suppose la richesse parce qu'elle se rattache à l'art. L'harmonie est une des formes de l'art, — c'est précisément celle-là qui manque à nos musées; — elle sort des plus modestes éléments et ne coûte rien que du goût.

La science ménagère a conquis depuis peu la sanction du diplôme ; or, les diplômes font surgir les fonctions : c'est l'usage, et voici encore une nouvelle carrière ouverte aux femmes. Ces fonctions, pour s'en tenir à celles qui seront rétribuées par l'Etat, l'on

voit bien où elles pourront s'exercer. Les maîtresses es sciences ménagères professeront dans les écoles primaires et primaires supérieures de filles et, probablement aussi, dans les lycées et collèges. Le programme portera, cela n'est pas douteux, que renseignement sera pratique autant que théorique ; mais, comme le temps sera chétivement mesuré à la leçon ménagère, et que les classes comptent un grand nombre d'enfants, la pratique en souffrira, c'est inévitable.

Casera mieux que rien, on doit le reconnaître ; pourtant, espérer que les enfants des écoles primaires, sur lesquelles on perd toute action vers leur treizième année, conserveront toute leur vie les habitudes faiblement contractées à l'école, serait une grosse erreur. Cela se pourrait faire si l'habitude avait été journalière durant les six ou sept années passées à l'école; mais des habitudes journalières ne peuvent être imposées que par des maîtresses ordinaires, et non par des maîtresses du dehors dont les cours seront espacés à de longs intervalles.

Encore faut-il observer que, seules, les enfants des villes profiteront de cette innovation. Au village, il n'y aura jamais de maîtresse spéciale pour l'enseignement ménager, et c'est à la campagne que la nécessité de cet enseignement, comme de celui de la puériculture, se fait le plus impérieusement sentir ; car le mépris de l'hygiène et la routine sont les faiblesses proverbiales des ruraux. Il en résulte beaucoup de misère et de maladies, la propagation d'épidémies qui auraient pu être arrêtées à leur début, une mortalité infantile très élevée.

Il y aurait un moyen facile de répandre renseignement ménager dans les campagnes, ce serait de le faire donner par les institutrices communales, à la condition de simplifier les programmes de leur cours et de leur enseigner à elles-mêmes, au préalable, la science ménagère.

Mais, dans les écoles normales primaires, les futures institutrices communales travaillent pour passer le brevet supérieur, afin de n'être pas condamnées à rester jusqu'à leur

retraite, adjointes de basse classe avec une maigre paye. De sorte que, si l'autorité se décidait à faire dispenser un sérieux enseignement ménager dans les écoles normales primaires, les jeunes filles, déjà surmenées par la préparation de leurs examens, ne pourraient guère s'y appliquer et, d'autre part, dès qu'une normalienne a décroché le brevet supérieur, elle est devenue inapte à transmettre un enseignement qui l'humilie, par la comparaison dont elle ne peut se défendre entre les connaissances d'ordre élevé que le diplôme certifie être siennes et les humbles besognes d'un cours pratique de ménage.

Dans les villes, l'enseignement ménager sera bientôt donné aux enfants des écoles ; l'idée a fait son chemin, grâce à une propaofande ardente et éclairée dont l'honneur revient principalement à M. Emile Cheysson, qui considérait que l'entente du ménage était, non seulement une des plus importantes questions féministes, mais encore une des plus importantes questions sociales.

Dans les campagnes, l'enseignement ménager ne sera jamais donné, s'il ne l'est par les maîtres locaux, et les maîtres locaux ni ne voudront ni ne pourront enseigner le ménage (1).

Comment sortir de cette impasse ? Et il en faut sortir, si l'on veut arracher des campagnes ces longues habitudes de négligence et d'incurie déplorées par les moralistes humanitaires et sociaux autant que par les médecins. Comment en sortir? Mais la solution a été trouvée ; non par des conseils supérieurs avec commissions, sous-commissions et rapports : simplement par l'initiative privée qui, en France, a toujours été le point de départ des meilleures choses.

Un docteur, médecin-chef d'un asile départemental, et bien placé pour apprécier l'urgente nécessité de répandre dans les campagnes une instruction rationnelle, a fondé une école de jeunes filles, destinées,

(1) La tâche des instituteurs, pour être, sur ce point, moins ttendue que celle des institutrices, ne laisserait pas d'être encore fort importante.

en partie, à devenir des maîtresses, dans laquelle on prépare au brevet élémentaire — sans plus — diplôme parfaitement suffisant pour les instituteurs populaires en quelque endroit qu'ils exercent. A cette préparation, Ion joint une très solide éducation ménagère complétée par un enseignement fermier: innovation très heureuse, et fort propre, lorsque le temps en aura dégagé les effets, à combattre Texode des campagnards vers les villes (1).

Qu'une semblable école soit créée pour les garçons, et voilà deux maisons d'où sortiront des maîtres adaptés à leurs tâches : modèles sur lesquels il faudrait réformer nos écoles normales primaires.

(1) Ecole ménagère et agricole du Monastier-sur-Gazeille (Haute-Loire).

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