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CHAPITRE XXII Science et littérature

Maints féministes, dont beaucoup déplorent les mesures qui jetteront sur le pavé un nombre considérable d'institutrices très méritantes, et faisant d'excellente besogne avec un modeste grade, voient cependant une compensation aux déboires individuels dans l'accroissement d'instruction, général et rapide, que provoqueront les lois nouvelles sur l'enseignement secondaire privé.

Les lobes du cerveau féminin vont-ils se développer par l'effet de cette nouvelle culture? Ce serait attribuer une grande vertu aux examens d'université. Et quand le progrès intellectuel serait assuré, en sortira-t-il

urx gain moral ? Non, certainement. Alors, il n'y a rien de fait. La France ne décline pas faute de savoir, elle s'affaisse faute de principes ; et si les femmes essayent de réveiller l'amour-propre national et de relever la dignité privée, ce n'est point le brevet de scolarité ou même le diplôme de licence qui les y aidera.

Qu'elles s'avancent pourtant, le plus qu'elles le pourront, dans les études auxquelles on les convie, par nécessité d'abord, et aussi parce qu'il est d'une mauvaise politique de bouder les innovations traîtresses. Il y faut entrer résolument; c'est le meilleur moyen de détruire les effets que leurs auteurs s'en étaient promis.

Mais aussi, qu'elles réagissent, d'instinct et de volonté, contre la spécialisation, où l'exercice des hautes carrières libérales, l'habitude de rérudition et la pratique de la science, menacent de les entraîner. La spécialisation, qui favorise l'expansion du génie masculin, est contraire à la nature du génie féminin, dont la variété et la remarquable sou-

plesse excluent la profondeur. Telle femme vaque le matin aux soins vulgaires du ménage qui, le soir, brille par l'élégance la plus aisée. Elle opinera très sensément sur un grave sujet et, sans transition, dissertera sur la mode. Les femmes s'adaptent presque sans peine à toutes les besognes, à tous les milieux, à toutes les conversations, à toutes les études.

La sûreté de son tact, la vivacité de sa compréhension a permis à Mme Geoffrin, presque illettrée, de gouverner une société d'écrivains, de philosophes, de savants, qui ne se seraient jamais imposés à leur temps si la spécialité, propre à chacun d'eux, n'avait été disciplinée par l'aptitude d'ensemble d'une femme. Mais, d'une façon directe et personnelle, les femmes n'ont encore fait leurs chefs-d'œuvre dans aucun genre. Joseph de Maistre l'a dit. Le passé justifie cet arrêt, le présent n'y contredit point; l'avenir l'infirmera-t-il? Beaucoup le croient, en conséquence de l'évidente facilité des femmes à s'assimiler des matières auxquelles nulle tra-

dition ne les avait préparées et de la multiplication des talents littéraires.

Les femmes n'étant entrées que d'hier dans la science, il est difficile de prévoir les services qu'elles y pourront rendre. Le renom de Sophie Kovalewsky, de Sophie Germain, qui avaient devancé le mouvement, une autre célébrité toute moderne, ne sont pas la preuve que les femmes auront un jour leurs Newtons, leurs Lavoisiers, leurs Pasteurs. Le génie créateur de premier ordre qui leur a été jusqu'ici refusé dans toutes les branches de l'art et de la littérature, va-t-il se révéler dans la seule catégorie de travaux où leur esprit, jusqu'à présent, ne s'était point appliqué ?Gela paraît peuvraisemblable. Et quant à l'accroissement des vocations littéraires, il s'explique par des causes économiques au moins autant que par un progrès intellectuel.

Les femmes ont toujours écrit dans tous les temps et dans tous les pays : le féminisme actuel n'a riçn innové sur ce point; seulement, les femmes, jusque vers le milieu du

dix-neuvième siècle, plaçaient très difficilement leur (( copie », parce qu'une prévention pesait sur les « bas-bleus », laquelle s'était d'ailleurs fort affaiblie avant l'entrée en scène du féminisme, et parce que les moyens de produire la prose ou les vers étaient maigrement mesurés à tous les débutants. Le perfectionnement des machines, la suppression d'impôts spéciaux ont centuplé le nombre des journaux et des périodiques de seconde main: de là, des débouchés inattendus. Les femmes ont eu part à cette aubaine; les mieux douées, les plus travailleuses, les plus chanceuses parfois, se sont ainsi fait connaître, qui n'en auraient pas trouvé Toccasion il y a cinquante ans.

La profession est fort recherchée, elle est si tentante! Insinuez donc qu'elle bat son plein, parlez de la surproduction, si menaçante pour les écrivains de moyenne valeur, vous serez bien reçu des postulantes au succès d'estime et d'argent! Vivre de sa plume : c'est bientôt dit. La vérité est moins pimpante.

Au théâtre, les femmes se montrent d'une rare incapacité; la plupart ont le bon sens de délaisser un genre qui ne leur promet que déboires.

En revanche, la poésie est, et a toujours été, cultivée avec honneur — et sans profit pécuniaire — par les femmes. Mais, à part Sapho, de lointaine mémoire, et que l'on admire par tradition, son œuvre entière ayant péri, nulle poétesse ne brille au premier rang, et celles que, par bienveillance ou flatterie, l'on a hissées au second, étaient fort éloignées d'y pouvoir prétendre et ne s'y sont pas maintenues.

La poésie est, aujourd'hui, la plus encombrée des carrières littéraires; on n'a jamais compté un tel nombre de poètes heureusement doués et si bien ferrés — presque trop — sur les procédés du métier.

Cependant, aucune œuvre sortant d'une plume masculine ou féminine ne recommandera les années présentes à l'admiration de l'avenir. L'arbre chargé de fruits ne porte pas de produits merveilleux dans ses bran-

ches : la monnaie d'un louis ne vaut pas une pièce d'or. Les encouragements pleuvent littéralement sur les poètes : il est douteux que Part en profite. L'excitation à rimer multiplie les ouvrages où va se diluer la sève poétique qui, ménagée, canalisée, aurait peut-être donné la vie à quelque belle chose. Est-il vraisemblable que le foisonnement annuel de versification qui alimente le salon des poètes recèle beaucoup de morceaux dignes d'être conservés ? Il n'y a pas de semaine qui ne soit marquée par l'apparition d'une demi-douzaine de volumes aux titres somptueux ou déroutants : — Le Léopard d'airain; — Blancheurs lunaires sur les vitres; — f entends des murmures inexpliqués... — etc., généreusement loués par la critique, qui fait un sort même aux pauvretés. Ce n'est pas bien dangereux pour les hommes : ils ont fait leurs preuves, et aucun siècle n'a passé sans ajouter quelque chose à leur gloire poétique. Il n'en est pas de même pour les poétesses, et elles feront bien de se défier également de l'excès de la

production et de l'exagération de la louange.

L'autre prétention des femmes auteurs, c'est le roman, et, sans rechercher si certaine facilité de principes et des hardiesses de plume ont pu contribuer à la réputation du roman féminin, on doit reconnaître que cette prétention est des mieux justifiées. Toutefois, le mot de génie serait, là encore, déplacé, quoiqu'un célèbre critique assure plaisamment que le génie est, à tel point, le privilège du sexe, qu'il y a, aujourd'hui, plus de femmes de génie que de femmes.

En somme, si, dans la littérature, plusieurs femmes se sont égalées aux meilleurs écrivains, une seule œuvre, sortie d'une plume féminine, a victorieusement supporté l'épreuve du temps : ce n'est pas le bagage de George Sand ni celui de Mme de Staël, mais la correspondance de la marquise de Sévigné. A quoi Mme de Sévigné doit-elle son renom immortel ? A la puissance créatrice de son esprit? Elle n'a rien inventé. A la justesse de sa critique? Ses jugements, influencés par sa sensibilité, sont souvent faux.

Elle en est redevable à cette aptitude particulière aux femmes d'entrer naturellement dans toutes sortes de choses, de mener de front des occupations très différentes : d'où vient la richesse de sa matière littéraire qu'un génie personnel d'écrivain lui a permis de fixer vivante sur le papier. Aucune femme ne s'est moins spécialisée que Mme de Sévigné : cette illustration de notre littérature n'est pas, à proprement parler, un auteur.

Soit, répliqueront les féministes. Admettons, avec Joseph deMaistre, que les femmes soient incapables de produire un chef-d'œuvre authentique; elles peuvent prétendre, au moins, à une demi-célébrité, et c'en est assez pour soutenir les bonnes volontés et contenter l'amour-propre. Enfin, les conditions d'existence sont devenues plus dures pour les femmes de la classe moyenne, ou, pour mieux dire, elles ont changé. Le mariage est aujourd'hui difficile aux jeunes filles mal dotées, et la perspective de vieillir à l'arrière-plan dans leur famille ne leur sourit point. Alors, elles s'évertuent pour conque-

rir, avec l'indépendance, une légitime autorité personnelle et, fatalement, elles se spécialisent, parce que pour lutter contre la concurrence masculine il faut bien emprunter aux hommes leurs méthodes de travail.

Tout cela est juste. C'est, en efîet, la petite bourgeoisie qui grossit le contingent des haut diplômées : érudites, savantes, avocates, doctoresses. La vanité n'est pas aussi souvent qu'on le croit le mobile des vocations, et qui veut la fin veut les moyens.

Mais, tout en sortant, par nécessité ou spéciale convjenance, des voies ordinaires, on peut s'appliquer à conserver dans leur intégrité, au milieu de nouvelles occupations, en dépit de nouvelles mœurs, les caractères qui font la gloire et le charme de la femme.

C'est, d'abord, le sens pratique que menace l'accaparement de l'esprit par des études ou des intérêts absorbants. Les femmes ont l'instinct plus que l'entendement des choses : elles raisonnent mal et jugent bien. Quel dommage si, en courant après la logique,

elles allaient perdre la délicatesse et la sûreté de leur tact !

Une autre qualité, qui est essentiellement particulière aux femmes, c'est une merveilleuse défense contre l'ennui. Un homme est plus ou moins désemparé dès qu'il échappe à son occupation principale. Louis XIV travaillait huit heures par jour et ne savait où se prendre le reste du temps. Une femme, selon la formule ancienne, n'a pas généralement de principale occupation : elle en a un grand nombre qui la sollicitent l'une après l'autre et la mènent sans fatigue au bout de la journée, à cause de leur variété et de la faible tension d'esprit qu'elles requièrent. Il n'est point paradoxal de supposer qu'une femme, parce qu'elle sera devenue spécialement propre à quelque chose, cessera de demeurer propre à tout et, par conséquent, connaîtra des moments de vide et d'ennui.

Enfin, c'est l'amour et l'amour-propre du chez soi, l'attachement à son logis et à ses meubles, dont on ne louera jamais trop la précieuse influence, qui risque de s'émous-

ser au contact de hautes spéculations intellectuelles.

Toutes les Françaises sont disposées à s'enorgueillir de l'avancement de quelquesunes; mais, s'il entraîne une diminution de la valeur propre féminine, elles estimeront que les brèches faites au domaine masculin ont coûté bien cher. Donc, ne rien abandonner de son lot, en empiétant un peu sur celui du voisin, c'est l'idéal que doit se proposer une bonne féministe.

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