CHAPITRE XXIV Devoirs envers la classe ouvrière
La classe ouvrière, tout comme la classe dite « bourgeoise », comprend un grand nombre d'individus sur lesquels il est tout à fait inutile de s'apitoyer. Un ouvrier qui gagne dix francs par jour, et il en est de plus favorisés, est mieux rente que maint employé de commerce et de ministère ; une bonne typographe, avec ses six francs, pourrait faire envie à beaucoup d'institutrices.
Ecartons ces privilégiés; les autres sont souvent fort malheureux, et les devoirs delà société envers eux sont d'une double nature; il faut leur apprendre à dépenser moins et à tirer meilleur parti de leur argent — c'est ce
que l'on s'efforce d'enseigner dans les écoles ménagères et les patronages à toutes les jeunes filles qui les fréquentent, — il faut chercher les moyens d'augmenter les salaires et surtout ceux des ouvrières. L'une et l'autre entreprise relèvent spécialement de l'initiative féminine puisque la première est une affaire d'éducation et que la seconde est liée à la question des achats, lesquels sont, en majeure partie, effectués par les dames. Voici déjà dix ans qu'une ligue d'acheteurs a été fondée, qui serait mieux nommée — mais cela n'a pas d'importance — ligue d'acheteuses, pour servir les intérêts ouvriers et, secondairement, ceux de l'acheteur, étant chose certaine, par exemple, que les vêtements sont des véhicules d'infection et qu'il importe de savoir dans quelles conditions ils ont été fabriqués. Donc, la ligue s'occupe de l'installation des ateliers, de la condition des ouvrières à domicile, et ceci est parfait; mais, parce que tels résultats ont été obtenus, assure-t-on, en Amérique, par des groupements semblables, la ligue d'acheteurs, assi-
milant Paris à Chicago, a un peu versé dans la chimère et s'est peut-être privée par là de nouveaux adhérents. J'ai vu, placardée en face d'un de nos grands magasins de nouveautés, une affiche émanant de la ligue d'acheteurs, où les clients étaient adjurés de ne choisir aucun article sans s'être informés au préalable des conditions de la fabrication et du profit qu'en retirait la main-d'œuvre, comme si le vendeur, voire le chef de rayon, en pouvaient eux-mêmes rien connaître.
Je veux bien que des étudiantes américaines aient, par une menace de boycottage, forcé des négociants à se plier aux prescriptions de la ligue; mais je dis qu'à Paris c'est une manœuvre impossible à exécuter. Paris ne fournit pas seulement que des Parisiennes, entre lesquelles déjà aucun accord vraiment utile n'est possible : il a d'innombrables clientes en province et à l'étranger; peuventelles se conformer aux prescriptions de la ligue d'acheteurs? C'est beaucoup moins par l'intervention, pratiquementnuUe, des clients que par une action directe et discrète sur
les négociants et les fabricants, que la ligue réussira à améliorer le sort des ouvriers et des ouvrières (1).
Pareillement, il est chimérique d'espérer que l'on ramènera les Parisiennes à l'ancien usage de faire confectionner le linge, à façon, directement par l'ouvrière. Des sociologues féminins font de beaux articles sur la matière et prouvent, chiffres en main, que, tout intermédiaire étant supprimé, les parties restantes y gagneront l'une etl'autre. Et le choix, l'aura-t-on chez les ouvrières comme dans les magasins ? (2)
Le choix, pour toutes choses, est devenu
(1) «Ne vous commandez jamais une robe, disent les statuts de la ligue d'acheteurs, n'achetez aucun vêtement sans demander où et par qui ils ont été confectionnés. Demandez à visiter les ateliers de retouche ; demandez à voir les ateliers à domicile...» Je demande, à mon tour, s'il y a seulement une cliente sur cent qui puisse se permettre de poser ces questions et de procéder à cette enquête ?
(2) On a un choix très sufiBsant dans les grands ouvroirs, mais nombre d'acheteuses trouvent avec raison plus commode de s'adresser dans les grands magasins où sont réunis tous les articles dont on peut avoir besoin. De plus en plus, les fournisseurs spéciaux seront absorbés par les grands magasins et le contrôle que la ligue d'acheteurs aurait voulu établir deviendra de moins en moins facile.
la condition initiale de l'achat et, quand il s'offre partout, pour le plus grand avantage et renom de notre commerce, peut-on supposer que beaucoup d'acheteuses en feront le sacrifice ? Et celles qui le font ne se doutent pas que, la plupart du temps, ce n'est pas l'ouvrière qui reçoit leur commande qui Texécute. Si cette commande est avantageuse, elle la repasse à une autre ouvrière, laquelle n'est pas alors mieux traitée que les femmes dont l'enquête menée par l'office du travail a dévoilé la misère.
Elle a fait frémir toute la presse, cette enquête, et elle aurait été bien plus probante encore si les cas douteux ou absolument invraisemblables en avaient été bannis. Qui croira jamais qu'une femme puisse fournir debout des journées de vingt heures! Gela se pourra faire un jour ; deux, j'en doute ; le troisième mettrait l'ouvrière à l'hôpital. Ce surmenage est réel dans certains métiers, mais essentiellement passager. Qui croira que telle autre travaille dans son lit pour échapper au froid? On ne peut pas travailler.
j'entends travailler pour gagner sa vie, dans son lit (1). Ce qu'il faut retenir de cette enquête, c'est tout ce qui est navrant, mais possible; tout ce qui correspond à ce qu'on a pu voir soi-même, pour peu que l'on ait pénétré l'existence de ceux que l'on appelle justement les « parias » de la société.
Très souvent, les vices ou l'incurie sont les vraies causes de la misère; mais, quel enseignement moral et quel enseignement pratique la plupart des artisans ont-ils reçu? A cela, on peut remédier dans l'avenir ; il est peu probable qu'on puisse remédier à l'insufFisance des salaires correspondant au travail de couture commune : ils resteront des salaires de famine. Une femme qui n'a pas appris à coudre, ou qui n'a pas pu s'y
(1) Autre exemple inacceptable. Une typographe s'est mise à la couture pour pouvoir soigner sa sœur laquelle, malade, travaille cependant 16 heures par jour en temps de presse et 12 heures en travail courant; l'autre travaille 19 heures en temps de presse et de 12 à 14 en travail courant (à quel moment peut-elle soigner sa sœur ?). Les gains additionnés sont de 700 francs. Cette histoire ne tient pas debout. L'enquêteur aurait dû conseiller à la typographe de reprendre aussitôt son ancien m.étier.
rendre adroite, peine une longue journée pour gagner vingt-cinq sous; c'est lamentable, mais c'est logique. Que l'on s'efforce de relever ces pauvres salaires, on fera bien; que l'on détourne du métier de la couture les jeunes filles qui, manifestement, n'en vivront pas, on fera mieux (1).
La lisjue des acheteurs, entre autres services, car elle en peut rendre beaucoup, nous affranchirait, en peu de temps, je n'en doute pas, d'un scandale que "Slme ?kIarie-Anne de Bovet a justement dénoncé. Les jeunes garçons, en grand nombre, et appartenant aux meilleures familles, portentla livrée anglaise: rien n'y manque ; les insignes brodés sur le bras gauche attestant la nationalité britannique, et l'inscription des bérets, l'incorporation dans la flotte de S. M. George Y. Il n'est pas rare même que de petits Français com-
(1) Les artisans de Paris ont beaucoup de répugnance à placer leurs filles en service; cest regrettable. Un séjour de trois à six mois dans une école ménagère les mettrait à même de gagner de bons gages, et les provinciales, n'ayant plus à Paris les débouchés si faciles, resteraient chez elles. Le travail rural et les industries locales s'en porteraient mieux.
mémorent les désastres subis par la France en aflichant sur leur front le nom d'un amiral anglais ou de son vaisseau ou celui d'une de nos défaites. Des parents anglais supporteraient-ils seulement l'idée que leurs fils pussent être costumés en marins de idi Belle- Poule^ de la Galissonnière, du Tonnant^ de V Intrépide , du Suffren, du Rochambeau ? A quoi pensent les parents français, et les mères surtout? Mon Dieu! elles n'ont pas cherché si loin; d'abord : H. M. S., beaucoup ne savent pas ce que cela veut dire; c'est anglais, c'est à la mode, et puis les magasins en sont' pleins!
Quelques personnes, qualifiées pour se faire entendre, obtiendraient vivement que le stock d'inscriptions anglaises fût beaucoup moins considérable, et beaucoup moins offert, quand ce ne serait qu'aux yeux, que l'assor-i timent des inscriptions françaises; les broderies sur la manche des blouses s'appareilleraient tout naturellement aux bérets etj l'inconvenance, qui ne peut pas nous valoir l'estime des Anglais habitant ou traversant la
France, prendrait fin. L'entente cordiale ne sera pas ébranlée parce que les Français conserveront et entretiendront aussi bien que les Anglais leur dignité et leurs souvenirs. Et, à cet égard, il n'y a pas que « H. M. S. Ramilles ow Victory » qui soient d'étranges lapsus civiques. Une société normande, à propos de fêtes récentes où, par parenthèse, on fit beaucoup trop d'invites aux Anglais qui pouvaient presque se croire chez eux dans une province indiscutablement française, où Jeanne d'Arc a été martyrisée par eux, une société normande, donc, a célébré, l'année dernière, le souvenir de Guillaume le Conquérant dont les dates d'existence n'avaient d'ailleurs rien de commun avec la onzième année de ce siècle ; à cette opportunité chronologique, elle a joint une opportunité historique: Guillaume III d'Orange, stathouder de Hollande et roi d'Angleterre, l'implacable ennemi de la France, comme chacun le sait ou devrait le savoir, a été fêté aussi en qualité de successeur de Guillaume le Conquérant : successeur à plus de six siè-
des d'intervalle, remplis par une demi-douzaine de familles:
« On ne s'attendait guère A voir Orange en cette affaire.»
Ni surtout à voir des Français « poursuivre l'œuvre des ententes cordiales » en célébrant Guillaume III, le bénéficiaire de la journée delaHogue. — La Hogue en Normandie. — Gomme tout cela était bien trouvé !
Les Françaises ne permettront plus que le souvenir français soit offusqué par le souvenir normand et sacrifié au souvenir d'Orange.