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CHAPITRE XXV

La traite des blanches

Les gens des siècles passés ne connaissaient pas cette expression; ils connaissaient tout ce qu'elle exprime, c'est-à-dire les moyens variés de faire tomber la jeune fiile et la femme dans le mal et la débauche. Seulement, les moyens d'attaque sont devenus plus audacieux, tandis que les moyens de défense sont devenus plus faibles, de sorte que la question a pris une forme nouvelle, en tant que la société se considère comme obligée de prendre des mesures particulières afin que le droit à l'honneur ne soit pas, pour beaucoup, une simple virtualité.

Les femmes sortaient peu de leur pays

autrefois; elles ne regardent plus à s'expatrier aujourd'hui, tentéespar les déplacements faciles et l'espoir de trouver à l'étranger des situations avantageuses. Le péril qui guette les voyageuses, ignorantes presque toujours de la langue parlée autour d'elles, dépourvues de recommandations, parfois trompées par de fausses adresses, est pratiquement combattu par plusieurs ligues tendant toutes au même but, parmi lesquelles il convient de citer particulièrement la «Ligue catholique internationale pour la protection de la jeune fille » et 1' « Œuvre des gares ». Que leur action se développe d'année en année, ce qui paraît très vraisemblable, et toutes les expatriées pourront bénéficier, sur les lieux mêmes où elles se rendront, de renseignements certains, d'un patronage désintéressé; dès lors, se laisseront tromper celles-là seulement qui s'y montreront disposées.

Les mesures prises en commun par les Etats des deux mondes contre la traite des blanches sont très louables; mais ils consis-

tent uniquement clans la recherche et la punition des gens convaincus d'avoir poussé dans la débauche les mineures, voire les majeures, soit par persuasion, soit par tromperie. Quant à mettre les femmes dans des conditions morales telles que de semblables manœuvres n'aient aucune chance de réussir sur elles, c'est de quoi les Etats ne se sont guère occupés, et nous en connaissons au moins un — le nôtre — où Ton s'emploie, et de la façon la plus active, à persuader aux jeunes filles que la décence et l'honnêteté sont de vieilles rengaines cléricales ; d'où il résulte que le fait de déclamer dans les congrès et de sévir par le moj^en des tribunaux contre les proxénètes de tout genre, est l'acte le plus hypocrite et le plus absurde, puisque l'Etat ne néglige aucun moyen de leur préparer des clientes.

Je m'explique. Que le contraire du sixième commandement soit enseigné dans les écoles laïques de filles, certainement non. Que les enfants y soient détournées de la connaissance ou de la pratique des devoirs religieux, cer-

tainement oui. Or, le frein religieux seul, peut retenir dans la voie droite une multitude de jeunes filles qui ne trouvent pas devant elles le rempart des convenances familiales et sociales; celles encore qui, lasses de peiner, échappent à l'influence protectrice de leur milieu.

L'Eglise n'a qu'une doctrine et qu'un culte. Ce qu'elle prescrit aux pauvres, elle l'ordonne aux riches, que les tentations, pour être plus tardives et pour se présenter dans d'autres conditions, n'épargnent guère. Mais la défense religieuse n'est-elle pas encore plus nécessaire à celles que le mal sollicite de bonne heure et pour qui la défense sociale est faible ou nulle ?

Je nie que la plupart des chutes attribuées aux pratiques de la traite des blanches soient des surprises. Par exemple, je nie que les filles ou femmes embauchées comme artistes ou servantes de cafés-concerts à destination du Transvaal, lors de l'occupation du pays par l'armée anglaise, n'aient pas su parfaitetement ce qu'en réalité elles y allaient faire,

puisqu'en France même de tels métiers s'accordent difficilement avec la rectitude morale. Je nie que les « embauchages isolés » trompent beaucoup d'honnêtes filles, parce que celles-là ne « disparaissent pas, quittant furtivement leur famille; elles ne vont pas rejoindre dans une auberge de campagne ou dans un hôtel de Paris des faiseurs de belles promesses » (1).

Ces malheureuses n'ont pas une idée exacte de l'abîme de honte dans lequel elles vont tomber, c'est très probable ; mais le mai ne leur répugne pas, et ainsi les tentateurs ont beau jeu.

Essayez donc de faire entendre aux ouvrières jeunes, souvent jolies, que la vertu porte en soi plus de chances de bonheur que l'inconduite, quand on peut vous jeter les noms des anciennes camarades en possession de porter les robes qu'elles s'exténuaient à fabriquer autrefois [quand les plus sages sont irritées de voir défiler des dames qu'elles

(1) Reflue des Deux Mondes, 1" juillet 1910, p. 77-86-87.

croient libres de tout souci et de toute occupation parce que ce sont des dames riches! La jeunesse ne fait pas de statistique et ne philosophe pas; une vérité collective ne lui dit rien, et ce n'est pas à elle, pauvre ou riche, qu'il faudrait servir l'opinion des moralistes sur la réelle égalité des conditions humaines. Nos «midinettes », et toutes celles qui s'apparentent à cette vaste famille, ont parfaitement raison d'estimer la vertu onéreuse : la morale sociale ne peut ni prouver le contraire ni justifier l'obligation du sacrifice.

La morale religieuse ne s'embarrasse pas de l'arithmétique d'Epicure. Elle commande au nom d'un Etre avec lequel on ne discute pas et procure les moyens de résistance ou de relèvement; et TEtat français combat l'action religieuse absolument comme s'il devait gagner quelque chose à la démoralisation des femmes!

Il y a une douzaine d'années, un congrès, dont je ne puis assurer qu'il fut international, se tint à Paris, où toutes les questions

concernant la femme, ses occupations et ses devoirs, furent discutées. Parmi les congressistes, on citait des dames ayant une réputation de respectabilité et d'expérience. Les délibérations s'ouvrirent sur cette double proposition : 1° Le salariat des femmes dans leur propre famille. 2° L'éducation de l'enfant libérée de tout enseignement religieux.

On pourrait croire que les « respectables dames » s'empressèrent de sortir en faisant claquer les portes. L'histoire ne le dit pas. Le congrès fut clos par un banquet que présidait un franc-maçon notoire. Et depuis, je me défie des « respectables dames », volontiers prédicantes.

Que FEtat, par voie de police et de justice, traque les embaucheurs et fasse que leur abominable commerce devienne difficile à exercer : c'est bien le moins qu'après avoir disposé si complaisamment le champ où ces misérables opèrent, FEtat ne leur laisse plus que la possibilité d'y glaner. Aux Françaises, de dénoncer la morale insuffisante ou équivoque de l'école, de lutter con-

tre la propagande du vice qui se fait librement sous toutes les formes : par le journal, par le livre, par le cinématographe, par l'image, par l'affiche, par le spectacle journalier d'inconvenances qui, il y a vingt ans, auraient conduit leurs auteurs au poste ; aux Françaises d'encourager, partout où s'étendra leur influence, l'habitude des pratiques religieuses, et elles prépareront de robustes santés morales dont tout le pays profitera.

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