CHAPITRE XXVI
La protection religieuse; les patronages
II n'y a pas deux manières de protéger les jeunes filles contre les tentations et contre les tentateurs; disons mieux, de les protéger contre elles-mêmes ; il n'y en a qu'une : c'est de leur inculquer la foi et de les entretenir dans l'usage des pratiques. Les dames auxquelles la vie familiale laisse des loisirs, les jeunes filles appartenant aux classes aisées, ont le devoir absolu d'aider le clergé dans cette tâche. Leur place est aux œuvres de garçons comme aux œuvres de filles; mais, auprès des filles, leur action est de plus longue durée; elle peut aller jusqu'au mariage et même au delà.
Je laisse complètement de côté les patronages dits laïques (en fait, la plupart des patronages sont laïques); mais j'entends, les patronages antireligieux ou « neutres », à l'instar des écoles. Ces patronages peuvent être dirigés par des personnes fort dévouées, mais malheureusement dans le faux, attendu que l'éducation qu'elles s'efforcent de donner repose sur une morale croulante qui a fait ses preuves d'impuissance. 11 se rencontre, dit-on, dans ces patronages « neutres » quelques dames croyantes ou se donnant pour telles. Je suppose qu'elles se sont proposé la tâche de faire rentrer Dieu, ouvertement chassé, par la petite porte : exemple typique de conscience erronée. On ne sert pas Dieu à la dérobée, et on ne doit pas fortifier par un concours, probablement très prisé, des œuvres peu propres à coopérer au relèvement de la famille et au relèvement de la France.
Rentrons dans nos patronages. Le rapprochement rêvé des femmes et jeunes filles de tout rang n'est possible et réel que là, parce
qu'il est, non pas exclusivement, mais essentiellement religieux. Si l'on lit, si l'on cause, si l'on coud, si l'on cuisine ensemble, c'est en face du Crucifix, sous l'image de la Vierge filant dans la maison de Nazareth.
Quant à l'union sociale des classes que ces groupements ou tous autres pourraient préparer, je n'y crois pas; elle me paraît chimérique; elle ne me paraît pas même souhaitable. En réalité, il n'y a que deux classes dans la société : celle des gens qui sont du monde et celle des gens qui n'en sont pas ; prises dans leur ensemble, elles sont à peu près impénétrables l'une à l'autre. Tout ce que la haute classe peut faire, c'est d'obser ver la classe populaire, de lui venir en aide; mais, tout en l'instruisant, elle ne peut pas lui souffler son esprit. Dans ce milieu, des jeunes filles, même munies de brevets, ne se plaisent pas aux lectures qui charment les jeunes filles du monde, peut-être, parfois, moins instruites : il y a entre elles le goût : les unes sentent ce qui échappe aux autres. Mais donnez aux
enfants des patronages le Journal de Ma?'" guej^ite ; il les intéressera autant que les enfants de la classe supérieure, parce que la préparation au grand acte religieux qui est l'armature du livre, est la même pour les jeunes fdles de tout rang.
Il ne faut pas se proposer d'affiner le sens littéraire et artistique des jeunes filles du peuple : on y perdrait son temps, outre que le cadeau n'est pas à leur usage (1). Les dégoûter de ce qui est malséant et vulgaire : toujours ; mais ne pas craindre de mettre sous leurs yeux des enluminures au lieu de fines gravures : elles comprendront mieux celles-là que celles-ci, et ne pas rejeter, à cause de leur nullité de facture, les ouvrages où, avec une excellente morale, elles trouveront tout ce qui plaît et s'adapte à l'esprit du peuple : des longueurs dans le récit, des puérilités dans le dialogue, un soupçon de
(1) Il en est cependant qui, par la distinction naturelle de leur esprit et de leurs manières, seraient capables de passer de plain-pied dans les classes supérieures, et leur condition forcée dans un milieu qu'elles dépassent, laisse, à qui les connaît, un regret au cœur.
mélodrame et quelque peu d'emphase. Si, dans la suite, il est possible de les familiariser avec la vraie littérature, ce sera par des livres dont la signification religieuse compensera pour elles la sobriété des incidents et la simplicité du style. Et, de ces livres-là, il n'en existe pas beaucoup.
Donc, en dehors du sentiment religieux, peu ou point de parité entre les deux classes, si ce n'est passagèrement : l'échange des mêmes plaintes provoquées par les mêmes deuils. C'est pourquoi, le fameux rapprochement des classes, préparé par le rapprochement des jeunes filles et des femmes, est une idée plus généreuse que pratique, et encore faudrait-il être sûr que cette générosité n'aboutit pas à un résultat tout contraire au résultat prôné et escompté. Dans une grande ville de province, pour la clôture annuelle d'un cours ménager fréquenté par des jeunes filles du monde et de jeunes ouvrières, on imagina, afin de parfaire l'union des classes, une réception dont les jeunes filles pauvres firent les honneurs. Toute une
après-midi, l'illusion leur fut donnée d'appartenir au monde, de régner dans un salon, de traiter en amies celles-là qui, socialement, étaient leurs supérieures. Et le lendemain, quand il fallut repasser le corsage de l'amie de la veille, ou se prosterner sur le parquet pour lui arrondir sa jupe; quand, les cheveux au vent et les épaules couvertes d'un tricot troué, ces pauvres filles croisèrent dans la rue les jeunes élégantes aux chapeaux empanachés, des larmes de rage durent couler, mauvaise garantie deFunion des classes.
Pareillement, je ne vois pas l'utilité des cercles d'études sociales où se rencontreraient des femmes riches et pauvres ; celles-ci ont autre chose à faire que de fréquenter les cercles et elles n'ont que faire d'un enseignement social. Celles-là devraient envisager plus simplement leur tâche, et ne pas voir ou mettre du socialisme partout.
Ce n'est pas au cercle qu'une ouvrière, qu'une femme d'artisan, apprendra l'ordre et la propreté, s'ils lui manquent; elle n'y apprendra pas davantage à cuisiner et à rac-
commoder, si elle ne le sait pas; donc, elle y perdra son temps, car elle n'a pas à disserter sur sa vie, mais à la vivre, tout uniment. Le pédantisme social sévit en Angleterre plus encore que chez nous. Ici, les jeunes filles désireuses de se consacrer aux œuvres de bienfaisance ne suivent pas des cours de sociologie et d'économie sociale où l'on commente la République de Platon, le Contrat social àe Jean-Jacques, les Lois de V imitation de Tarde, la Psychologie des peuples de Gustave Lebon, etc.. Oui, voilà ce que font les Anglaises ou, du moins, quelques Anglaises, inespéré que nous ne connaîtrons jamais ces échantillons-là :
From ail such, good Lord, deliver us !
Malgré la mode, malgré le scientisme envahissant, malgré même les suggestions du cœur, il faut que le bon sens triomphe. Et que dit-il? Il dit que le m.o\ familial devrait souvent remplacer le mot social; que des études particulières sont inutiles pour, d'une
part, enseigner, de l'autre, apprendre, la pratique du ménage et l'hygiène; que, chaque classe demeurant à sa place, la rancœur des pauvres sera moins amère et l'influence des riches plus salutaire. 11 dit encore que ce n'est pas des écoles de sociologie, de la fréquentation de Platon et de Rousseau, que sont sorties tant d'admirables créations qui ont heureusement modifié la condition des ouvrières et, généralement, l'existence de la classe laborieuse, depuis la naissance jusqu'à la mort; que les femmes dont les noms sont restés attachés à de telles œuvres ont étudié la matière sur le vif, non dans des traités, et que, d'ailleurs, il est donné à un très petit nombre d'aborder utilement les questions sociales par leurs grands côtés, tandis qu'il est donné à toutes de servir les intérêts de la famille et, parla, de simplifier de manière indirecte, mais très efîîcace, la plupart des questions sociales.
Or, il est indéniable qu'actuellement, le progrès dans Tordre familial est nul ; sur certains points même, par exemple, l'éduca-
tion des enfants — je ne dis pas l'instruction, laquelle relève de l'ordre social — il y a régression. Les parents ont perdu l'art d'élever les enfants, laissés libres défaire tout ce qui leur passe par la tête et de dire tout ce qui leur vient sur les lèvres. L'indépendance, le sans-gêne et l'argot des enfants de la haute classe se retrouvent dans la basse, sous la forme de brutalité sauvage, de cynisme et de grossièreté; des deux côtés, même désordre, même insolence qui en impose aux parents, lesquels ont fini par avoir peur de leurs enfants; exceptions faites, comme il convient. Les familles riches peuvent se réformer elles-mêmes ; les pauvres ont besoin d'y être aidées. Inutile de compter sur l'école ; elle n'est faite chez nous que pour l'instruction: si, au moins, elle la donnait bonne ! Les patronages ont justement été créés pour dispenser l'éducation en tant qu'elle est une conséquence de l'enseignement religieux, et toute l'éducation familiale est contenue dans cetteformule. Le programme estsufïîsamment chargé pour qu'on n'y ajoute pas à'extras
plus OU moins sociaux, et surtout dans les patronages de jeunes filles. Si l'on réussit à faire de solides catholiques, d'expertes ménagères, on aura bien employé son temps. Lorsque les logements seront devenus rigoureusement propres, la nourriture saine, que des habitudes dignes auront remplacé les rusticités antihygiéniques et humiliantes, que la guerre sera déclarée aux trous et aux taches, que les enfants seront dressés à Tobéissance, à la politesse et aux travaux d'intérieur ; par-dessus toute chose, quandDieusera mieux connu, mieux aimé, mieux servi dans la famille : et tout cela s'accomplira par lesfemmes ou ne sera jamais; alors, les études sociales, qui ne peuvent contribuer en rien à la régénération du foyer, cesseront d'être un non sens pour les femmes du peuple et pour la plupart des femmes de la classe aisée. En attendant, ne les laissons pas se greffer sur une organisation familiale défectueuse.