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CHAPITRE XX\ II La lutte contre l'alcoolisme

Ce n'est pas sortir de la famille que de parler de l'alcoolisme; c'est rester dans le peuple, et c'est entrer aussi dans bon nombre de familles bourgeoises. L'extension de l'alcoolisme est, comme Taugmentation de la criminalité, une des nombreuses faillites de l'enseignement. Il y a beau jour que personne n'ignore les méfaits variés de l'intempérance, et la proportion des buveurs, à laquelle il faut joindre celle des buveuses, s'accroît sans cesse.

Aussi, la distribution de brochures — de tracts^ si l'on veut, puisque cette habitude est éminemment anglaise — destinées à appren-

dre aux intempérants tout ce qu'ils savent, me paraît être une manœuvre assez inutile. De même, je crois peu à l'heureuse influence de l'image, du tableau cinématographique et de la lecture des bons journaux ; tandis que je ne doute pas que la diminution des heures de travail et, tout spécialement, le projet de la semaine anglaise si, malheureusement, il se réalise, n'aient pour conséquence immédiate un nouveau et notable progrès de l'alcoolisme.

Que voulez-vous que des artisans fassent des heures vides de la journée ? Le logement est petit, mal odorant, souvent sombre. Le célibataire s'y ennuie; l'ouvrier marié n'échappe pas à la solitude si sa femme travaille dehors, ou à lagacement, s'il a les enfants dans les jambes; il fuit la maison et va s'installer chez le marchand de vin. On n'a guère le droit de l'en blâmer. Il est fatigué : le cabaret est à sa porte ; il aime à causer, à faire une partie de cartes : les partenaires sont toujours en nombre. Le débit de vin, c'est le salon de l'ouvrier, ainsi que l'a dit très sen-

sèment le docteur Rochard(i); on y parle de tout ce qui l'intéresse ; bien assis, à l'abri de la pluie, du chaud ou du froid, il estpresque dans la rue et ainsi, échappe à la sensation du renfermé désagréable à la classe populaire. Et ce serait parfait sans la boisson.

Elle ne se débite pas que sur le zinc. Quand on passe, à l'heure verte^ devant la terrasse des beaux cafés, on devient indulgent pour la faiblesse du prolétaire, ce qui n'empêche pas de convenir que l'alcoolisme de la classe ouvrière est le plus dangereux, parce qu'il est généralisé, qu'il est poussé plus loin qu'ailleurs, les convenances sociales ne lui faisant point obstacle; enfin, parce qu'il est la ruine assurée du ménage oi^i il sévit.

Actuellement, l'ouvrier des villes — sauf exceptions, bien entendu — va d'autant plus chez le marchand de vin que sa journée de travail est moins longue, et Ton voit bien à

(1) Le docteur Rochard, président du conseil supérieur de santé delà marine, écrivait dans la Rei>ue des Deux Mondes des articles où la science, la connaissance de la vie, le sens le plus droit et le plus français s'amalgamaient, au grand profit des lecteurs.

qui la semaine anglaise profiterait immédiatement. Le chômage de l'après-midi du samedi n'assurera pas du tout, comme on l'espère, le repos, si mal observé, du dimanche : il inciterait plutôt l'artisan à travailler ce jour là, s'il en trouve le moyen, et je ne vois pas trop qu'il soit nécessaire « de se préparer à se reposer ».

La semaine anglaise, dans son pays d'origine, est parfaitement logique; les mœurs ne permettent pas qu'on se promène, qu'on se distraie ou qu'on se déplace le dimanche, et peu de moyens sont laissés d'en prendre à son aise avec elles. Sans le demi-congé du samedi, on serait, outre-Manche, enfermé dans son travail de la semaine et la maussaderie du dimanche comme dans une geôle. Nous n'avons pas le dimanche anglais, et nous ne Taurons, heureusement, jamais; donc, le samedi anglais ne s'impose pas. Il est extrêmement désirable que le travail matériel soit suspendu le dimanche, que les offices soient suivis et que les distractions mal édifiantes soient, ce jour-là surtout, dé-

laissées; mais je ne trouve rien de fâcheux dans les « parties » dominicales : parties de famille, parties de patronages en ville ou, l'été à la campagne. J'ai vu des abbés à la têtedejoyeuses escouadesde jeunes gens ; des bonnes sœurs présider des déjeuners champêtres qu'une homélie sur les quatre fins dernières n'avait pas clôturés, et j'ai peine à croire que l'esprit du Seigneur ne fût pas avec les uns et avec les autres. On avait assisté à une messe matinale et, l'après-midi, au hasard de la promenade, on recueillait au Salut une bénédiction.

L'habitude de se distraire le dimanche est ancrée chez nous; elle peut, en mainte circonstance, être épurée, mais certainement demeurera, étant déterminée par la tradition religieuse qui met dans chaque dimanche un rappel des réjouissances du jour de Pâques. Réglons-nous là-dessus, et ne créons pas imprudemment des loisirs que l'ouvrier n'est pas préparé à bien utiliser.

Je sais ce qu'on médite : l'ouverture de cercles où les goûts honnêtes en tout genre

auront satisfaction. Il en existe déjà ; on les développera, on les multipliera; mais cela n'est pas fait, et la clientèle n'y demeurera pas généralement fidèle tant que le niveau moral demeurera ce qu'il est : médiocre ou mauvais.

Les jardins ouvriers ne sont pas pour Paris une ressource pratique; les terrains suburbains sont trop chers; de plus, un grand nombre d'artisans travaillent fort loin de leur demeure, éloignée elle-même du jardinet que l'on a pu acquérir, et qu'on ne peut pas soigner.

La semaine anglaise ne profiterait pas qu'à l'alcoolisme; elle ferait les affaires de l'Allemagne dont la main-d'œuvre peu exigeante a déjà fait tant de tort à la nôtre. C'est une belle œuvre que d'adoucir la condition matérielle des ouvriers ; mais il ne faut pas que les éventualités d'où dépend leur pain quotidien en soient compromises, et l'on voudrait être sûr que le fait ne s'est pas déjà produit. Comment vivront nos grandes usines si les commandes étrangères se font

rares, puis cessent de venir à elles ? Et Tallégement de la semaine, ne sera-ce pas une nouvelle tentation pour les campagnards de se rendre artisans dans les villes?

Contre l'alcoolisme, des ligues se sont depuis longtemps organisées, et réorganisées, dans lesquelles les femmes ont tenu à honneur de jouer un rôle important. Beaucoup sont entrées en lice avec un joli zèle : commissions, sous-commissions, rapports, force distributions de « tracts » tombant en toutes mains sans qu'on eut égard aux froissements qui pouvaient en résulter. La manœuvre du « diable est dans votre verre » n'est pas très appréciée de ce côté-ci du détroit, et est, je le répète, assez inutile, l'ignorance n'étant pas, une fois sur cent, la cause déterminante de l'alcoolisme. L'abonnement aux bons journaux devait activer la cure. Mais qu'entend-on par de bons journaux? Dans l'espèce, ce furent principalement des publications anticatholiques, et lorsqu'une campagne, dont le but n'était rien moins que français, fut amorcée, les bons journaux

furent ceux qui la soutenaient. Apparemment, ces journaux ne furent bons que pour elle, car l'alcoolisme n'a pas rétrogradé. Avis aux dames qui, pour servir une cause sociale, entrent avec trop de facilité dans des groupements où les intérêts de leur foi ne sont pas en sûreté ; et comme les intérêts de la France sont tous du côté catholique, l'imprudence est double. L'abstention en pareil cas n'est pas à recommander toujours, mais presque toujours.

Quant à l'alcoolisme, il est plus résistant que les ligues, il les usera toutes. Une action générale ne peut être exercée avec fruit que par l'Etat. L'action particulière est d'ordre familial et sera nécessairement lente : elle a pour facteurs Tamélioration des logements, le progrès religieux et celui de l'éducation. Présentement, l'éducation est si rare dans les milieux populaires, qu'à considérer l'ensemble, on doit la compter pour nulle. Où il faudrait l'orgueil de la tenue personnelle et de l'entretien de la maison, il n'en existe pas même le besoin, et si Ton a espéré que l'in-

struction le feraitnaître,force est bien d'avouer que Ton s'est trompé. Parallèlement à Tinstruction, on pourrait donner quelque éducation aux écoles communales ; mais on n'en fait rien : saleté repoussante, ignominie du langage, manie de la destruction y sont tolérées et s'y développent à leur aise. La culture de la dignité est Fun des plus grands bienfaits que nous puissions attendre de l'éducation extra-scolaire : patronages, colonies de vacances. Si la décence devenait pour tous un pli habituel et nécessaire, il est certain que la passion de l'alcoolisme serait plus qu'à moitié vaincue.

Toutefois, Talcoolisme atteignant au-dessus des individus le pays lui-même dont la faible natalité en est encore abaissée, beaucoup pensent qu'il appartient à l'Etat de prendre pour le détruire des moyens irrésistibles et d'un effet rapide. L'Etat ne peut détruire la passion de l'alcoolisme, comme la religion et la morale peuvent, au moins, se le proposer ; mais il peut en rendre la satisfaction difficile par un double système d'impôts et

de pénalités. Qu'a-t-il fait de ce côté ? Rien. Au contraire. Des débits nouveaux s'ouvrent chaque jour; les octrois sur les boissons ont été supprimés ; les bouilleurs de cru ont impunément transformé leur privilège en fraude. Ainsi, le gouvernement se fait le patron de l'alcoolisme pour des motifs budgétaires et surtout pour des motifs parlementaires, et il serait bien en peine de s'en empêcher. Par conséquent, il faut que le régime parlementaire se transforme pour que l'alcoolisme, et bien d'autres mauvaises choses, disparaissent ou s'atténuent. C'est l'évidence même, La représentation proportionnelle n'est qu'une demi-mesure. Au fait et au prendre — si l'on en vient là — sa vertu s'affaiblira encore. Mais, qu'une moitié de la population, exclue, jusqu'à présent, de toute participation directe aux affaires de l'Etat, conquière des droits politiques égaux à ceux de l'autre moitié : voilà la vraie réforme parlementaire. Le parti féministe qui la réclame ne doute pas, naturellement, qu'elle ne serait de tout point bienfaisante.

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