CHAPITRE XXVIÏI
Droits et capacités des femmes en matière politique
J'écarte, à dessein, le terme de « suffragette », tombé dans le ridicule ; il blesserait ajuste titre des femmes qui n'ont aucun goût pour le scandale et la criaillerie. Il y a des suffragettes en France comme en x^ngleterre et en Amérique ; je n'en parlerai pas, non plus que des viragos ou des écervelées étrangères qui leur ont servi de modèles, si ce n'est pour regretter le tort qu'elles font à des personnes sensées, posées, sérieuses. Rêver l'égalité politiquedes deux sexesn'estaucunement répréhensible. L'égalité civile est, à peu près, conquise, sauf, pourtant,raccession
aux offices judiciaires, à toutce qui s'y rattache et à tous les hauts emplois administratifs, et c'est bien ainsi; mais quand les femmes pourront, dans les mêmes conditions que les hommes, figurer dans un conseil de famille et être investies d'une tutelle, qui est-ce qui s'en plaindra ?
Effacée en droit au foyer par le mari, en fait, la femme y tient généralement la première place. Veuve, tous les pouvoirs paternels lui sont dévolus. Célibataire, elle est aussi libre de ses décisions et de ses actes que le célibataire de l'autre sexe; donc, il est socialement illogique que la femme, celle au moins qui est libre ou libérée des liens du mariage, soit privée des droits politiques. Pour faire un bon électeur, il ne faut que du sens commun et de la conscience; ce n'est pas que l'un ou l'autre soit très banal à cette heure; mais une enquête, si elle était possible en de telles matières, établirait peut-être que les femmes en détiennent la plus notable part. Pour faire un bon élu, en outre de la droiture et du scrupule, il faut des connaissances
générales de tout genre et l'aptitude à se spécialiser. Ajoutons-y la facilité d'élocution : rien de tout cela ne dépasse les moyens d'une quantité de femmes.
La perspective d'une si belle conquête les élèverait au-dessus d'elles-mêmes, et Ton peut affirmer, sans crainte de se tromper, que dans le premier parlement mixte, Télément masculin serait inférieur à l'élément féminin. Maintenant, que le désir de se produire en public, de briller, de faire parler de soi, de se tailler une réputation, ne dut pas être, au fond, encore plus vif que celui de servir son pays, c'est probable ; mais si nos affaires dépendaient, en partie, de femmes éclairées, ardentes au travail, encore qu'un peu portées à la parade, nous ne pourrions que gagner au remplacement d'un certain nombre de députés par un nombre égal de représentantes. Et, si même la valeur des femmes politiques baissait après le triomphe, n'étant plus stimulée par les nécessités de la lutte, elle demeurerait très suffisante pour justifier l'égalité de traitement entre les deux sexes.
Actuellement, en dehors des extravagantes qui sont ravies de se faire mener au poste, il y a fort peu de femmes osant revendiquer tout haut les droits politiques ; mais il y en a, et le bataillon grossira certainement, fatalement. 11 ne fallait pas ouvrir aux femmes tous les examens, les facultés, le barreau surtout — les trois quarts des députés sont des avocats — • et l'on aurait de bonnes raisons pour leur refuser le bulletin de vote. A présent, on n'en a plus, et l'on n'en a pas davantage de repousser en principe les candidatures féminines à l'Institut.
Sur ce dernier point, l'argument juridique tiré de ce fait qu'une femme peut perdre par un mariage la nationalité française dont la dignité académique est inséparable, est absolument détruit par cet autre fait, que tout académicien peut quitter, quand il lui plaît, la nationalité française pour en adopter une autre; et si cette contingence était prise en considération, l'Institut devrait logiquement se condamner à disparaître. Mais, au contraire, on l'a vu accueillir dans toutes ses
sections des Français de si fraîche date qu'un retour à leur pays d'origine, à « leur premier amour », n'aurait causé de stupeur à personne. Qu'un académicien cesse d'être Français, et le cas serait identique à celui d'une académicienne épousant un étranger ; l'un et l'autre se régleraient de la même façon, très simplement. Il y a un précédent. L*x\cadémie française fut, en 1785, aussi bien fermée à Furetière que s'il avait passé au service d'un prince étranger ; mais la vacance du fauteuil ne fut déclarée qu'à sa mort parce que le titre d'académicien est viager et inamissible (1).
En résumé, on ne peut opposer à la poussée féministe qui vient battre les portes des facultés, du Collège de France, de FInstitut, du Palais Bourbon, aucune objection réelle-
(1) L'exclusion ne pouvait abolir le titre : elle en fit un titre nu. Il est très certain que les femmes n'entreront jamais à l'Académie française ni à l'Académie des Inscriptions ; si elles forçaient les portes des autres sections de l'Institut et qu'ensuite elles perdissent la nationalité française, on pourrait les faire passer au nombre des associés étrangers et les remplacer dans leurs anciens sièges.
ment valable. Nulle part il n'est écrit que les femmes ne peuvent être députés ou académiciennes, et la tradition, qui aurait conservé une force considérable, si elle avait été jalousement maintenue, n'en impose plus. Quelques esprits libéraux, jadis partisans assez actifs du mouvement féministe, commencent à s'en apercevoir ; ils s'efforcent d'arrêter la machine qu'ils ont galamment ajustée et, ce faisant, manquent un peu de galanterie. Quel fut leur émoi, lors d'une éventualité qui aurait pu avoir pour conséquence Taccession des femmes à la présidence éphémère des cinq sections de l'Institut !
En verra-t-on, quelque jour, escalader la tribune législative? On n'en verra point, ni dans dix ans, ni dans un siècle, si les femmes savent rester, ou redevenir, pleinement Françaises malgré tout ce qui les sollicite à délaisser le rôle familial pour le rôle social : intérieurement, leur amour-propre, leur ardeur au travail intellectuel, leurs facultés d'assimilation ; extérieurement, les facilités acquises de concurrencer les hommes et
renseignement social qui leur est offert avec surabondance. Elles doivent déjà se refuser aux meilleures œuvres sociales en tant que celles-ci seraient susceptibles d'entreprendre sur le plein exercice de leurs devoirs familiaux; à plus forte raison, doivent-elles repousser les occupations et les préoccupations qui feraient à la vie de famille un tort incalculable : donc, et surtout, les fonctions politiques. x\dmettons qu'elles y servissent leur pays, elles desserviraient leur famille, personne ne pouvant là les remplacer, et le prétendu gain national se solderait en perte. Si l'entrée des femmes au Parlement devait accélérer la ruine du régime parlementaire, la manœuvre serait peut-être à recommander ; mais ce n'est pas certain : elles seraient bien capables de lui redonner du ton. Ne risquons pas Taventure.
Les femmes ont mieux à faire que de se mêler de la confection des lois ; elles ont à prévenir l'établissement des mauvaises et, s'il est trop tard, à en rendre l'exécution très difficile; dans le premier cas, elles agissent
sur l'électeur ou les électeurs de leur foyer; dans le second cas, elles agissent sur l'opinion, ce qui est proprement l'affaire des femmes du monde.
La vieille maxime que les femmes ne doivent pas faire de politique, n'a été que trop suivie, et nous voyons maintenant combien elle est funeste. Une bonne politique de famille nous aurait bien épargné une demidouzaine de lois dont les Français ne retirent ni honneur ni profit : la laïcisation des services hospitaliers, par exemple ; toutes les classes en souffrent : celles qui payent parce que les impôts en ont été augmentés ; celles qui usent des hospices parce qu'on y est mal soigné. Ce n'était pas difficile à prévoir ; mais les femmes n'ont pas fait de politique, et la plupart des hommes ont versé dans celle du gouvernement parce que, vivant à leur insu des anciennes traditions monarchiques, ils aiment que le pouvoir les dispense de réfléchir
Point d'agitation électorale dans la famille. L'action de la femme y est continuelle, in-
sensible ; elle pénètre sans s'imposer. La science politique est superflue : il ne faut que du bon sens. C'est une action modeste, mais bien plus efficace que ne le serait l'intervention des femmes dans des assemblées condamnées aux œuvres malfaisantes par le déclin des mœurs, la déroute de la famille et la mollesse de l'opinion.
Le devoir des femmes françaises tient tout entier dans cette triple mission : relever les mœurs par l'exemple, régénérer la famille par le don complet de soi-même, transformer l'opinion par de courageuses franchises. C'est assez pour remplir une vie et, si quelquesunes soutenaient que, la famille leur manquant, il devrait leur être loisible de s'occuper de TEtat, il faudrait leur répondre qu'une disposition fondamentale de la société française ne peut pas être renversée pour des exceptions, et que la tentation de s'écarter de la voie commune n'est déjà que trop encouragée.
La question du vote municipal ne se pose même pas. En l'état actuel de la France, le
lo
vote municipal est déjà un vote politique, et s'il ne Pétait pas, une première concession, en de telles matières, conduit inévitablement à l'abandon du reste.
Si, du fait des femmes, les ouvriers cessaient de se laisser berner par des exploiteurs et de voter perpétuellement contre leurs propres intérêts; si, par elles encore, les « bourgeois » qui, par manie antireligieuse ont constamment soutenu les destructeurs de la France, prenaient conscience de leur responsabilité — car ils ne l'ont pas, ces petits et ces grands bourgeois dont l'honnêteté privée jure avec les accommodements politiques ; — si les femmes, en haut et en bas de la société, ramenaient au sens commun et au sens français la moitié seulement de ceux qui s'en sont écartés, elles accompliraient une œuvre bien urgente et auraient mieux travaillé qu'elles ne le pourraient jamais faire au Palais Bourbon.