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EDUCATION DE L ENFANCE

Et voilà un enfant — au-dessous de huit mois, ne perdons pas cela de vue — qui, par le miracle de la méthode froebelienne, a déjà acquis la notion du mouvement, de la vitesse et de son contraire... avec la connaissance de l'adverbe ! Etonnons-nous après cela des victoires allemandes, et comment se défendre contre des gens dont Téducation intellectuelle commence au berceau avant l'âge de huit mois ?

Je ne crois pas qu'il y ait de plus fâcheuse preuve de la lourdeur allemande que ces procédés froebeliens si précieux, paraît-il, de l'autre côté du Rhin, même allégés des petits ridicules dont on peut s'égayer sans méconnaître la valeur de l'œuvre. Froebel a vu autour de lui des enfants à l'intuition lente, aux gestes maladroits, des enfants empotés^ qui ne savent pas jouer si on ne le leur montre; de là, ces chants accompagnés de gestes où il décrit jusqu'à la position que doit occuper la main, jusqu'au mouvement des doigts : toutes choses qu'il appelle les « dehors du jeu ».

Et c'est fort bien fait, peut-être; mais pour des enfants allemands.

Nos enfants, sauf de rares exceptions, naissent prompts, imaginatifs, industrieux et adroits. Dans le premier âge, bien loin de les avancer en prétendant leur faire saisir ce que c'est que : monter, descendre, tourner, partir, s'arrêter; leur faire distinguer le haut du bas, la droite de la gauche (1), il conviendrait de les laisser s'instruire tout seuls, à quoi ils ne manquent guère. L'excitation de l'intelligence dans l'extrême jeunesse, en supposant même qu'elle n'ait point de fâcheuses conséquences physiologiques, ce qui n'est pas démontré, est une œuvre absolument vaine. Le petit enfant, chose aussi évidente qu'inexplicable, emprunte de lui-même à son milieu toutes les notions qu'on se donnerait en pure perte la peine de lui inculquer. Et si les petits Allemands n'ont pas la naturelle assimilation des petits Français, il est bon que la pédagogie intervienne pour secouer

(1) Même ouvrage.

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des facultés paresseuses; mais, en aucun cas, l'intervention ne doit s'exercer sur des enfants au-dessous de huit mois. C'est se moquer que de nous parler d'éducation intellectuelle dès le berceau : ou elle est nuisible ou elle est inutile et, d'une façon comme de l'autre, les efforts de l'éducateur rentrent dans ce que les économistes appellent le travail « ruineux ».

La pédagogie, avec ses systèmes et ses finesses, pour les tout petits enfants, mais c'est la mouche du coche ! La bonne mère nature n'a que faire de notre aide dans le temps même qu'elle se donne d'une manière surabondante. Etonnons-nous plutôt que ces petits êtres, devenus hommes, fournissent une si faible proportion de talents, puisque tous ont passé par une période intellectuelle vraimentgéniale sans que laméthode Froebel ou toute autre, y soit pour rien du tout.

L'on n'y prend pas garde, le fait étant trop commun, et cependant, n'est-il pas prodigieux que des enfants — des bébés — comprennent, sinon parlent, deux langues : la

langue de leurs nourrices et la vraie. Ils ne sont pas longtemps sans démêler que dada et cheval, toutou et chien, dodo et lit, etc., sont des expressions qui se doublent, et ils le démêlent sans aucun secours. Jamais personne n'a seulement songé qu'il fût nécessaire de dire à un enfant : « Fais bien attention, un chien, c'est la même chose qu'un toutou ; un cheval, qu'un dada. » L'on pourrait assurément retrancher nombre de termes du vocabulaire des nourrices, qui est bien souvent le vocabulaire des parents, alors que le mot du dictionnaire est d'une articulation aussi facile que celui du patois enfantin. N'est-il pas, par exemple, assez ridicule de remplacer main par minine ? Ce serait autant de travail épargné à la petite cervelle ; mais ses ressources sont si larges qu'elle peut, sans usure ni fatigue, rester supérieure à sa besogne.

Un jour, deux dames examinaient un rideau de fine guipure qu'un accroc avait mis hors d'usage. L'une d'elles opina que l'on en pourrait tirer un voile de fauteuil, et

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voici qu'un petit enfant de seize mois, médiocrement avancé, ne parlant point encore, s'échappe de la pièce, court au salon et rapporte aux deux dames stupéfaites un voile de fauteuil. Ainsi, ce petit connaissait parfaitement un objet dont le nom ne fait pas partie de la langue courante, et qu'on ne se souvint même pas d'avoir jamais désigné devant lui. Il en connaissait bien d'autres, évidemment !

L'usage prévaut encore dans la classe aisée en Angleterre de confiner les petits enfants dans une pièce spéciale : la nursery^ où peu de personnes pénètrent en plus de celles qui sont attachées à leur service. De la maison, de ses êtres et de ses hôtes, les enfants ignorent presque tout. Du seul milieu de la nursery, ils doivent tirer la matière de leurs perceptions, de leurs comparaisons et de leurs expériences. Leurs relations avec l'humanité se bornent aux relations avec la nurse ; ils ne connaissent que sa physionomie, n'entendent guère que sa voix. Ce système a de bons côtés. Il sauve complètement aux parents

les petits ennuis qu'un enfant multiplie inconsciemment autour de lui : cris, exigences, comptés pour rien lorsqu'une maladie du petit être retient ceux qui l'aiment auprès de son berceau, mais dont on se fatigue vite, à l'ordinaire. Quant à la tranquillité de la nursery^ elle est tenue justement pour une excellente condition d'hygiène; enfin, la direction exclusive de la nurse^ exempte de gâteries, régulière comme un mécanisme, apparaît supérieure à la direction maternelle souvent moins éclairée, capricieuse et trop tendre.

l^' élevage français ne séquestre pas le petit enfant dans sa chambre; il le met fréquemment en contact avec des étrangers, en l'honneur desquels on Fexcite à étaler ses grâces naissantes et les progrès de son entendement. Chez nous, l'enfant, à peine âgé de six mois, tient sa place dans la famille, et ce serait pour le mieux, si les parents, par amour et amour-propre, n'étaient enclins à la lui faire un peu grande. Ils se pâment d'admiration si le petit, sollicité par une

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expressive mimique, taquiné, chatouillé, rit, avant l'âge habituel du rire, ou quand il n'en a aucune envie ; ils se complaisent à lui enseigner mille singeries dont la représentation est offerte aux visiteurs. Tout cela ne vaut rien, et si les parents vous confient, avec une demi-fierté, d'ailleurs très mal placée, que leurs enfants sont des « paquets de nerfs », alors on fait bien d'éveiller une responsabilité qui, sur ce point, est en défaut. Mais, l'excès du système facilement évitable, n'en diminue pas la vertu. Pour le petit enfant, le contact avec toutes gens : des jeunes et des vieux, des familiers et des inconnus, est la meilleure des écoles, pourvu que la tendresse inconsidérée de certains parents, et Tincurie de certains autres, ne compromettent pas des résultats aussi précieux qu'assurés.

Il est assez facile de donner à l'enfant des habitudes qui ont le double avantage d'être excellentes pour lui et commodes pour les personnes qui le soignent. Sans vouloir insister sur les habitudes purement physiolo-

giques, quel service on rend à l'enfant et à toute la maisonnée, en le laissant jouer au lieu de le faire jouer 1 N'allons pas aux extrêmes: il faut bien s'en mêler quelquefois, remettre à sa portée ce qu'il a jeté loin de lui et, d'une façon générale, faire le nécessaire pour suppléer à ses moyens d'action tant qu'ils resteront inférieurs à son imagination et à son désir.

L'imagination et le désir, les deux facultés initiales de Tenfant, qui demeureront si longtemps sans contrepoids, puisqu'on ne peut, et pour cause, — la sage nature s'y refuse — hâter le développement physique, gardons-nous de les surmener, soit par affection, soit par méthode. Un enfant est mal élevé quand on prétend le façonner prématurément à son entourage au lieu de le laisser s'y approprier lui-même, enlui épargnant seulement la sensation de la solitude insupportable aux petits êtres, laquelle ne résulte pas de l'isolement absolu qu'ils ne connaissent guère, mais de la privation d'un sourire, d'une caresse, d'une complaisance.

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Et voilà toute la méthode d'éducation propre au premier âge. Il est inutile de compliquer la tâche des mères par des exercices « variés, chantés, rythmés ».

Ne laissons pas d'emprunter aux étrangers quand nous y trouvons quelque avantage ; mais, en l'honneur des x\llemands ou de tout autre peuple, ne tombons pas dans la niaiserie, et la méthode Froebel :

« Bim boum, tic tac !

« A droite, à gauche, jolie balle ! »

est une niaiserie, appliquée à des enfants audessous de huit mois.

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