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CHAPITRE XXÏX

L'influence mondaine

Celle-là n'appartient qu'aux femmes qui ont un salon, qui reçoivent des visites et qui en font, et dont les paroles sont entendues, les faits et gestes remarqués. Les femmes qui, par nécessité ou par goût, vivent dans la coulisse, doivent se sentir grandement obligées envers les dames du monde, bonnes ouvrières d'une œuvre où personne ne peut les suppléer. Le rôle mondain ne dispense pas des fonctions familiales qui passent toujours premières, ni du rôle social, n'étant lui-même qu'une des formes du rôle social, très particulière, en ce sens qu'elle est le propre d'un petit nombre et ressemble plu-

tôt à un privilège de jouissances qu'à une spécialité de devoirs; mais l'exercice de ceuxci est lié à l'existence de celles-là, et si les femmes du monde s'amusent, sans plus, elles ont tort ; mais si, par le moyen de leurs amusements, elles répandent et imposent des idées saines, on ne peut pas leur en vouloir d'aimer la distraction et les plaisirs.

Après cela, les mondaines qui pensent comme un mondain fameux « que la vie serait encore supportable si l'on en supprimait les plaisirs » sont peut-être assez nombreuses. Ce n'est point notre affaire ; le résultat seul nous importe, et il est évident que la forme actuelle de notre gouvernement rend le devoir des femmes du monde hautement nécessaire. Or, qu'une entente plus complète s'établisse entre elles — se connaissant toutes, il n'y faut ni ligues ni statuts — et mesurez la force du coup qui serait porté aux choses mauvaises et la valeur de l'encouragement donné aux bonnes.

Premièrement, les pièces de théâtre contraires aux mœurs, en révolte contre l'esprit

national et la langue honnête — on en a vu qui cumulaient ces trois caractères — tomberaient immédiatement, et les directeurs perdraient l'envie d'en monter de semblables : une douzaine de loges obstinément fermées en feraient l'affaire.

Il ne faut pas penser qu'à Paris où, de tous les points de la terre, on vient chercher des distractions, le théâtre puisse être généralement très honnête ; mais il peut ne pas nous coûter de honte : les étrangers n'en viendront pas moins chez nous parce que l'occasion leur sera enlevée de décrier la France.

A l'immoralité du bas théâtre, les femmes du monde ne peuvent remédier; mais ce n'est pas là-dessus qu'on nous juge : en détacher les spectateurs, est une œuvre sociale et religieuse. L'épuration des grandes scènes, en tout genre, est une œuvre mondaine, qui ne demande pas de grands efforts ; seulement un peu de résolution, beaucoup d'esprit de suite et le sacrifice, dans ce .qu'il a d'outré, du goût dramatique, tel que le meilleur monde Tentend aujourd'hui. On ne

s'y contente pas d'accueillir les artistes, on se mêle à eux; les troupes mi-parties de gens du monde et de gens de théâtre, acceptables, à la grande rigueur, si la réussite d'une fête de charité en dépend, ne le sont dans aucun autre cas. A la vie de beaucoup de comédiens et de la plupart des comédiennes s'attache une espèce de notoriété de moins bon aloi que leur réputation artistique ; eh bien! rendons hommage à celle-ci, sans composer avec celle-là; traitons les artistes de théâtre comme des artistes et non comme des relations, ce qui devient inévitable si l'on joue avec eux des pièces, qu'il a fallu longuement répéter. Le moyen de protester contre les méchantes pièces, chose désagréable pour ceux qui les interprètent, quand on est soi-même presque du bâtiment!

C'est une marque du temps que, jusque dans les cercles où les jeunes filles vont, paraît-il, faire leur apprentissage mondain, on joue la comédie, toujours la comédie! et les jours de gala avec des acteurs et des actrices.

On pourrait citer des précédents : le che-

valier de Boufflers n'aque trop, et trop bien, joué le rôle de Figaro; et, au moins, n'y a-t-il plus maintenant de risque social à jouer dans le monde la comédie, le théâtre ayant perdu toute action sur les idées; il n'en a plus que sur les mœurs, et plus souvent fâcheuse que bienfaisante. Toutefois, si les personnes du monde répudiaient la passion du théâtre pour n'en garder que le goût, on ne pourrait que les louer d'entretenir le culte d'un genre où nous sommes les maîtres. La littérature n'y perdrait rien, et une moindre contribution mondaine à l'art dramatique rendrait plus facile aux maîtresses de maison l'indépendance de leurs jugements en fortifiant leur autorité pour les faire accepter.

Nous aurions encore bien besoin que les dames qui ont a voix » s'appliquassent à redresser l'opinion quand elle est dominée par des gens qui déraisonnent, ce qui ne manque guère d'arriver lorsqu'un scandale passionnel retentissant rouvre à nouveau le sujet des conflits entre le plaisir et le devoir. La loi religieuse suffit à les résoudre tous ;

mais il est naturel que ceux qui la rejettent ne veuillent pas, à cause d'elle, changer leur manière de voir. Ce qui est extraordinaire, et néanmoins très fréquent, c'est que des personnes fort éloignées de l'incrédulité ou, tout au moins, soucieuses des dehors chrétiens, donnent à gauche sans scrupule dès que l'occasion s'en présente. M. Acker a cité dans les Deux Cahiers, un épisode universitaire qui a défrayé les conversations de l'hiver dernier, et le salon dont il enregistre les oracles n'était pas, évidemment, rempli que d'athées et de jouisseuses ; cependant, « toutes les femmes y proclamaient le droit souverain de l'amour ; les hommes, le droit souverain au bonheur... Un seul homme, très jeune encore, défendit le foyer, la famille, ridiculisa le droit à l'amour et le droit au bonheur... On le considéra avec une sorte de pitié. »

La raillerie était de trop. Les moralistes les plus sévères n'ont jamais nié le côté respectable des « tendres engagements » défendus : « il serait même naturel, dit La

Bruyère, de désirer qu'ils fussent permis. » Mais, de là à célébrer ceux qui n'y savent point renoncer par vertu ou par élémentaire probité familiale et sociale, il y a loin. Et cela se fait maintes fois sans que personne ose protester, au nom de la religion et du bon sens, de peur « d'être considéré avec quelque pitié ».

Il est très vrai que tout le monde ne peut pas s'accorder le luxe de « casser les vitres ». Nous en sommes là, qu'en matière passionnelle, l'opinion « sûre » est une étrangeté, comme elle l'était, naguère, en patriotisme. Mais il y a bon nombre de femmes à l'égard desquelles la pitié n'est pas de mise : celleslà ont en garde la santé de l'opinion publique, et nous avons le droit de leur en demander compte ; car, possédant l'autorité, le tact et l'esprit, il leur est possible de faire entendre des vérités dures et d'avoir le dernier mot. Cette discipline n'a jamais été plus nécessaire, vu la manière dont le roman prodigue, et souvent fait accepter par le mérite littéraire, les déformations de la

morale. Au moins faut-il que, dans la vie vécue, on n'hésite pas à s*y reconnaître ; de la sorte, les fictions amorales pourraient intéresser l'esprit sans gâter l'âme.

A coup sûr, la direction de la mode appartient aux femmes du monde et, soit qu'elles aient suivi au lieu de décider, soit erreur de leur part, la mode est, depuis quelques années, passablement dépourvue de convenance et de beauté. On en pourrait bien dire qu'elle dépudore les femmes sans se faire taxer de malveillance et d'austérité arriérée.

Toutefois, les modes actuelles sont encore moins fâcheuses que la manière de les porter et de les adapter à sa personne (1). L'esthétique n'y trouve pas plus son compte que la décence, et c'est une chose incompréhensible que, dans un pays où l'art tient tant de place, la

(1) Ceci était écrit lorsque la baronne de Montenach présenta au congrès des ligues féminines catholiques, à Vienne, son rapport sur les modes qui fut très remarqué. Il m'a été extrêmement agréable de constater qu'il contenait quelques appréciations assez semblables à ce qui est dit ici.

femme se préoccupe si peu d'être un objet d'art.

« Voyez, dit le Lélio de Marivaux, voyez ces ajustements : jupes étroites, jupes en lanterne, coiffure en clocher, coiffure sur le nez, toutes les modes les plus extravagantes, mettez-les sur une femme; dès qu'elles auront touché sa personne enchanteresse, c'est l'Amour et les Grâces qui l'ont habillée! » Mais à la condition d'avoir du goût! Il est indispensable d'avoir du goût pour tirer un parti avantageux de la mode ; et c'est le goût du goût qui fait momentanément défaut aux Françaises.

La mode est essentiellement variable : le drapé remplacera Tétriqué ; qu'est-ce que nous y gagnerons si les femmes ne retrouvent pas le sens de la grâce? La personnalité est une des prétentions de la génération actuelle et, cependant, elle adopte avec une docilité moutonnière, non pas seulement les modes, mais les allures et les gestes destructifs de toute originalité ; si bien, qu'à vingt mètres, une mère est embarrassée de

désio^ner sa fille au milieu de ses amies : marche en compas, l'un des bras oscillant comme un pendule, l'autre replié à angle droit, le coude en arrière, tandis que les doigts crispés maintiennent le sac collé au corps, pointe faubourienne, tout leur est commun (1).

Il faut le confesser : dès qu'il s'agit de la mode, l'action religieuse est en défaut, et Ton se tromperait lourdement si, en raison d'apparences ultra-modernes, on concluait à l'indifférence en matière de foi et au détachement des pratiques de piété et de bienfaisance. 11 vaudrait tout de même mieux que l'être et le paraître ne fussent pas en désaccord ; il vaudrait mieux pour toutes les Françaises, honnêtes femmes et honnêtes filles, que la mode leur épargnât l'insulte,

(1) C'est le grand nombre qui est dépeint ici. Il y a encore des jeunes Françaises qui savent rester elles-mêmes, c'est-àdire cliarmantes, tout en évitant de se singulariser par une opposition voulue à la mode. Et de même, il y en a aussi qui, sans être gourmées le moins du monde, ont su échapper à la contagion du parler commun et de l'argot canaille.

même secrète, d'un soupçon outrageant.

La mode ne se corrige que par la mode. C'est afiaire à celles qui la peuvent changer de ramener dans la toilette et les manières féminines la convenance et l'harmonie.

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