‹ Pour toutes les FrançaisesChapitre 32 sur 33 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Mariage et célibat

Le mariage a toujours été difficile dans les classes supérieures pour les jeunes filles mal dotées. A cet égard, les jeunes filles de la classe populaire où la dot est inconnue, sont plus heureuses que nombre de « demoiselles » dont la position sociale est pourtant si jalousée par les ouvrières. A celles-ci, le foyer s'offre presque toujours, et nul exemple ne justifie mieux la remarqué que La Bruyère a faite après La Rochefoucauld « qu'il y aune compensation de bien et de mal qui rend toutes les destinées égales. »

11 ne serait pas tout à fait téméraire d'accuser les mères de famille médiocrement for-

tunées d'être la cause principale du célibat forcé de beaucoup déjeunes filles appartenant à leur propre classe ; car elles n'admettent guère pour leurs fils que les mariages dits avantageux; donc, il est naturel que leurs filles ne trouvent pas d'épouseurs.

Autre motif. La simplicité dans les goûts et l'entente du ménage ne résultent pas nécessairement de la modicité de la dot : le contraire est même fréquent ; donc, un mariage modeste peut être un mariage ruineux. Une mère, en le déconseillant à son fils, se défend d'être ambitieuse, elle se dit prudente ; prenons autant de l'un que de l'autre et nous serons dans la vérité. L'objection disparaîtrait si toutes les jeunes filles possédaient la pratique du ménage comme on leur en donne aujourd'hui la théorie.

Mais il y a encore autre chose. C'est que fort peu consentent à « commencer » petitement. Elles veulent, en se mariant, égaler, sinon dépasser, leurs parents, et tel parti est repoussé ou ne se déclaré pas, ayant la certitude d'être éconduit, auquel rien ne

manquait, si ce n'est une position que les années auraient faite. Et ce n'est pas tout : les Parisiennes font la grimace pour se marier en province et les provinciales rêvent de s'établir à Paris, alors que dans une petite ville on fait bonne figure aveo la moitié de ce qu'on dépense à Paris pour joindre péniblement les deux bouts.

Autrefois, une jeune fille qui avait des ressources en elle-même ne s'estimait pas malheureuse de rester en province ou d'y aller vivre. A présent, plus le mérite personnel augmente, moins on se résout à demeurer en tête-à-tête avec lui, ce qui ne prouve pas en faveur de sa solidité. La vie de province a des côtés mesquins; la vie de Paris est dissipatrice de temps plus encore que d'argent : là encore, on observe une compensation de bien et de mal, laquelle rend partout égaux les moyens d'entretenir et de développer la supériorité intellectuelle.

Mais enfin si, par sa faute ou par celle des circonstances, une jeune fille ne se marie pas, elle n'est point à classer pour cela dans la caté-

gorie des infortunées. Il y a de grandes chances pour que son sort soit plus heureux que celui des célibataires peu riches de l'autre sexe, car une femme peut vivre très décemment avec une bien petite rente; elle peut se servir elle-même sans déchoir. Il est vrai que sa situation sociale, indépendamment de toute question de fortune, est, d'abord, très inférieure à celle de ses parentes ou amies mariées, d'où résulte pour elle de pénibles froissements d'amour-propre. Mais, d'une part, il serait facile aux familles de corriger cet effet de nos mœurs en marquante leurs célibataires une considération toute spéciale — et cela se fait dans quelques-unes ; — d'autre part, passé la jeunesse, cette injuste différence sociale s'affaiblit sensiblement; et puis, en prenant de l'âge, on se détache des susceptibilités puériles, et l'on s'étonne d'avoir pu autrefois leur accorder quelque importance.

Quant à l'inventaire, récemment dressé encore, des défauts propres aux vieilles demoiselles, il me paraît sujet à révision, non qu'il soit inexact de soutenir que certaines

RÔLE SOCIAL DÉS FEMMES 27i

d'entre elles sont ridicules, revêches, et ont un faible outré pour les animaux; mais, si l'on trouve les mêmes travers et les mêmes manies chez certaines vieilles dames, il n'y a plus lieu d'en faire reproche à l'état de célibataire. Or, qu'on veuille bien baser son opinion sur un grand nombre d'observations, au lieu de l'établir sur un préjugé, et l'on devra reconnaître qu'il y a autant de « caricatures » chez les vieilles dames que chez les vieilles demoiselles ; autant de femmes acariâtres toujours disputant avec leurs fournisseurs et leurs domestiques, d'un côté que de l'autre; et si, parfois, le commercedes demoiselles est moins agréable que le commerce des dames, cela vient de ce que la société fait aussi moins de frais, en général, pour celleslà que pour celles-ci.

Le goût, voire la passion des animaux, n'est point du tout l'apanage des vieilles demoiselles. Il suffit de regarder autour de soi pour se convaincre que cette inclination, extrêmement répandue, n'a rien à voir avec l'âsfe, le sexe, l'état et la fortune. La société

des bêtes absorbe pas mal de temps; chez les artisans — où les « ménageries » ne sont pas rares — elle est fort contraire à la propreté et à l'hygiène du logis : cela posé, il est permis de l'aimer ou de ne l'aimer point; de l'un ou de l'autre, on ne peut rien conclure relativement à la valeur des hommes ou à leur sensibilité. Louis XI pour affectionner les oiseaux, et Richelieu, les chats, ne laissaient pas d'avoir le cœur assez dur; en revanche, ils n'étaient rien moins que des dégénérés.

Le mieuxsocialestévidemmentde se marier, mais le célibat, qui ne ressemble plusàune vie manquée, est devenu très acceptable. Mariées ou non, il est deux obligations qui s'imposent à toutes avec la même rigueur : c'est l'honneur féminin et le patriotisme. La première a été dénoncée comme une injustice en raison de la tolérance sociale dont les hommes bénéficient dans leur conduite. Singulière réclamation : le monde demande plus à qui peut donner davantage, cela n'a rien d'illogique, et ne peut pas gêner les femmes qui sont

jalouses d'une supériorité à laquelle le préjugé social et la loi même rendent, par leurs exigences, un implicite hommage.

Quelques faiblesses privées n'empêchent pas un homme de travailler utilement au relèvement des mœurs; il faut qu'une femme soit irréprochable pour se proposer la même besogne. Fût-elle douée du génie le plus rare, le plus éclatant, s'il y a, comme on dit, quelque chose dans sa vie, ce quelque chose se dressera toujours entre elle et la mission qu'elle ambitionne. Elle peut, par les œuvres de son intelligence, faire honneur à son pays ; hautement, publiquement, elle ne peut pas lutter pour une bonne cause sans s'exposer à lui faire du tort.

Page 1