CHAPITRE IV Divertissements et travail
Prenons les choses telles qu'elles sont, et rentrons dans notre maternelle pour y voir jouer les enfants. S'ils trouvent là ce qu'ils trouveraient dehors : de la terre et de l'eau ils sont parfaitement heureux, plus heureux que les enfants des hautes classes, auxquels les divertissements vulgaires et salissants sont interdits, sauf pendant les vacances, à la campagne et aux bains de mer.
Le tas de sable déposé par le cantonnier sur le trottoir, le ruisseau dont l'eau n'est pas toujours sale, offrent d'infinies ressources à l'ingéniosité des enfants : forts, fossés, barrages, écluses, bassins où naviguent des
bateaux d'un sou, autant de travaux qui se renouvellent sans se répéter et valent mieux, cent fois, que les occupations assises, le tressage de papier, assez insipide, trop recommandé par les admirateurs de Froebel (1). Ces divertissements de la rue, défectueux du côté de l'hygiène, et soustraits à toute surveillance, que l'enfant en jouisse donc dans de bonnes conditions à l'asile, et même à l'école primaire, tant qu'il se pourra. Réservons les jeux dits froebeliens pour la saison rigoureuse et les jours de pluie. Je ne me lasserai pas de le dire : si les petits Allemands sont des manchots, ainsi que les prescriptions de Froebel le donneraient à croire, les petits Français n'en sont point, et aucun apprenti de l'un et de l'autre sexe, quel que soit le
1. M. Bernard Ferez avoue pourtant que les exercices avec lattes, bandelettes de papier, etc.. tournent à la routine et à la futilité. (Ouvrage cité, p. 243-244.)
Le tressage des bandes de papier était pratiqué chez nous bien avant qu'on y parlât de Froebel; de même, on apprenait aux enfants à faire des cadres avec des brins de paille, etc. Quant aux constructions réalisées avec des cartonnages et des bâtonnets, c'est un jeu peu pratique pour les écoles; les pièces, menues et nombreuses, sont bientôt mêlées et égarées.
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métier où il s'engage, ne manque de dextérité pour n'avoir pas, dans sa prime jeunesse, entrecroisé des brins de papier et manié des bâtonnets. Rien que de bon dans ces pratiques, mais il ne faut pas leur attribuer plus de vertu qu'elles n'en ont.
De même, il n'y a pas de nécessité, si ce n'est celle d'occuper les petits enfants, à enseigner l'usage des yeux, de la bouche, de l'oreille; à expliquer que les poissons n'ont pas de pieds; ce que c'est que le chaud et le froid, le salé et le sucré, etc.. La connaissance des divers arbres et arbustes, des céréales, des plantes potagères, des fleurs, a plus d'importance, sans en avoir, à beaucoup près, autant que les pédagogues modernes se plaisent à le dire. Le principal des choses rurales s'apprend sans qu'on y pense, et le reste, si le besoin s'en fait sentir, s'acquiert rapidement, comme la connaissance des choses et des termes propres à chaque métier, qui ne peut pas et ne doit pas être matière d'enseignement scolaire.
Je n'ai aucun parti pris contre les procédés
desjardins d'enfants, car il est certain que, même les plus futiles, s'ils ne font pas de bien, ne font pas de mal; je dis seulement qu'ils sont inapplicables dans les écoles maternelles pour les raisons données plus haut, et que, pour des enfants élevés par des parents éclairés, la preuve de la précellence de cette méthode est difficile à établir. Tout ce que je reprochée ses partisans, c'est d'en faire un peu trop d'embarras et de se donner l'air d'avoir découvert l'Amérique.
Après cela, si le pur enseignement froebelien contribue à réformer l'éducation, on lui devra beaucoup; car ce n'est pas l'instruction qui cloche chez nous, c'est l'éducation. Il faudrait d'abord imposer aux enfants l'habitude de se servir eux-mêmes. Ils sont, à cet égard, si déplorablement élevés, que leur dignité naissante est étouffée par les sottes complaisances des parents; on croit bien faire en leur supprimant toute peine, etjusqu'à la conscience de celle que l'on prend pour eux. Les enfants ne sont dressés à ranger ni leurs jouets, ni leurslivres, ni leurs cahiers, ni leurs
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vêtements; déjà grandelets, on leur enfile leurs bas, on lace leurs chaussures, on noue leurs cravates. Dans les milieux pauvres, tout comme dans les familles aisées, un petit garçon, une petite fille, voire de dix et douze ans, ne brossent pas leurs habits, ne cirent pas leurs chaussures, ne font pas leurs lits, et tous s'en tireraient vite et bien si les mères, proportionnant la tâche à l'âge, tenaient la main à ce qu'elle fut régulièrement faite.
Rousseau a dit là-dessus une belle parole : « Sois ton valet afin d'être ton maître », et il est bien vrai que l'habileté à se passer des autres est la première condition de la liberté. L'école pourrait, dans une certaine mesure, corriger la mauvaise éducation reçue dans la famille, et mieux vaudrait, à l'école maternelle, employer deux heures par jour à initier les enfants de cinq à six ans aux soins de leur personneet aux plus faciles besognes du ménage, que de brouiller leur entendement avec la déclaration des droits de l'homme.