‹ Pour toutes les FrançaisesChapitre 7 sur 33 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

Les gouvernantes étrangères

L'usage s'établit de plus en plus dans la haute classe, même médiocrement fortunée, de confier ses enfants dès le berceau à des étrangères. La nurse anglaise a détrôné la « bonne d'enfant » ; pour les gouvernantes, ce sont les Allemandes qui tiennent la corde. Usage peu avantageux pour les Françaises obligées de gagner leur vie, et l'on ne réfléchit guère que l'appel aux étrangères a pour conséquence l'exode forcé d'un nombre égal de nos compatriotes.

Il est vrai que les enfants apprennent ainsi commodément les langues étrangères, et l'avantage en vaut la peine. Mais il est

nul dans le jeune âge, soutient M. Marcel Prévost, et de savoir que « bouteille » a pour équivalent en anglais le mot bottle^ et en allemand le mot flasche, cela ne met pas une idée de plus dans la tête des enfants. Ce qui est parfaitement juste, et Rousseau avait reculé jusqu'à l'âge de douze ou quinze ans l'étude des langues étrangères parce qu'il n'accordait, non plus que le fait M. Marcel Prévost, aucune valeur à la connaissance des synonymes étrangers. « A quoi bon flasche et bottle quand on sait dire bouteille ? »

Or, il est très certain que, des langues étrangères, les enfants ne peuvent connaître que le vocabulaire. C'est l'acquit d'un perroquet sifflé — ou d'un valet d'hôtel, dit M. Prévost. — Et je crois que le nombre est bien faible des esprits qui, dans leur pleine maturité, tirent des langues étrangères, si ce n'est des idiomes anciens dont le nôtre est issu, une matière assimilable, un supplément d'idées. Cela, sans doute, est difficile à déterminer; mais nous voyons que les Grecs ignoraient les langues étrangères, et

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même s'en garaient : leur pensée et leur littérature n'en ont point souffert. Nous voyons qu'en France, les plus rares génies et les plus estimables talents ne doivent rien, exactement rien, aux langues étrangères, et c'est plus qu'il n'en faut pour faire douter de leur utilité. Les langues sont une nécessité pour certaines catégories d'érudits ; évidemment, ce ne serait pas un motif d'en imposer généralement l'étude ; mais elles sont aussi une commodité sociale inestimable que les parents ne doivent pas négliger d'assurer à leurs enfants.

Dès l'instant qu'on ne cherche dans les langues étrangères que ce qu'elles peuvent donner, pourquoi en reculer l'étude au temps où la mémoire est moins prompte, l'assimilation moins facile, l'oreille moins complaisante et les loisirs plus rares?

Les enfants qui comprennent une ou deux langues étrangères et, les parlant, se font comprendre, sans plus, ont une avance considérable sur leurs camarades qui en ignorent tout jusqu'au moment où le travail

proprement dit commence. Donc, flasche et bottle ont du bon (1).

Distinguons pourtant. L'allemand, avant la guerre, était à son rang chez nous; depuis, il en est tout à fait sorti. On s'est précipité sur l'allemand comme si cette conquête devait nous dédommager du territoire perdu ou en préparer le retour; et puis, des influences intérieures et quelque peu universitaires qui, heureusement, perdent de jour en jour du terrain, avaient créé et accrédité cette opinion que, si nous avions été vaincus, c'est que nous étions intellectuellement inférieurs aux Allemands ; il en résultait que, pour nous élever jusqu'à eux, il fallait s'assimiler leurs méthodes et, d'abord, apprendre leur langue : d'où cet appel de gouvernantes trop durement traitées par

(1) M. Marcel Prévost pense que le parler étranger rend l'enfant incapable de s'exprimer correctement dans sa langue maternelle ; mais on Toit que le français n'est pas mieux traité par les enfants non polyglottes appartenant au mémo milieu social. Donc, il ne faut pas incriminer flasche et bottle, mais bien la paresse et surtout l'insouciance de beaucoup de parents; ayant perdu le respect du français, ils ne peuvent pas l'inculquer à leurs enfants.

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M. Marcel Prévost. Ce sont là des façons qui justifieraient des représailles, fondées ou non, car il y a des gouvernantes françaises en Allemagne.

La plupart des gouvernantes allemandes sortent de familles pauvres, c'est évident; les nôtres aussi; quand on peut vivre chez soi, on ne va pas chercher des places à l'étranger; mais elles ne sont pas nécessairement des « filles de cuisine » ; en tout cas, fort peu en ont retenu les manières, et si les parents conservent celles-là chez eux, c'est qu'ils le veulent bien. Leur allemand n'est pas toujours très pur, c'est probable; et je suppose aussi que le français enseigné à un certain nombre de jeunes Allemands, ressemble plus à l'idiome de Montmartre qu'à celui de l'Académie.

La mode des gouvernantes allemandes n'estpas sur son déclin, bien qu on n'attende plus la régénération de notre race de l'initiation à la langue et aux manières d'outre Rhin. « Que l'Allemagne se développe dans son type et nous dans le nôtre, a dit excel-

lemment Paul Bourget, et tout sera pour le mieux; notre génie et celui de l'Allemagne sont incommensurables. » Voilà pour l'esprit et les mœurs.

Sur le terrain économique, l'empiétement de la langue germanique n'estpasplus sensé. C'est un fait indiscutable que, si les Allemands sont partout, leur langue n'est parlée qu'en Allemagne, et ainsi, les trois quarts des Français qui l'apprennent n'auront jamais à s'en servir (1).

11 en va tout autrement de l'anglais. Pour ne parler que des jeunes filles, celles qui sont destinées à entrer dans le commerce ou se trouvent obligées de le faire : maisons de couture, de lingerie, de modes, tireront un avantage considérable de la langue anglaise et de la langue espagnole — celle-ci, bien

(1) M, Louis Berti'and, dans ses belles études d'Orient, rapporte que les Allemands dont l'action politique et commerciale est si puissante en Turquie et en Asie Mineure, ont si peu réussi à imposer leur langue, que les écoles entretenues par eux se videraient immédiatement, dès l'instant que l'on tenterait d'enseigner l'allemand aux enfants. La langue étrangère enseignée, tant bien que mal, par ces maîtres allemands, c'est le français.

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aisée à s'approprier; — la langue allemande ne leur sera point demandée. Et cependant, les gouvernantes allemandes sont, et seront longtemps encore, très recherchées. D'abord, la coutume s'en est établie et se soutient d'elle-même; ensuite, l'allemand est requis dans un certain nombre d'examens et beaucoup d'Allemandes possèdent aussi l'anglais ; enfin, les gouvernantes allemandes savent se faire obéir, ce qui est précieux pour les parents, puisque eux-mêmes ne le savent plus.

Ce n'est pas d'hier que date Thabitude de faire élever ses enfants par des étrangers. Les Romains s'adressaient pour cela à des Grecs, mais n'étaient pas, envers eux, dans la situation où nous nous trouvons à l'égard des Allemands. C'est une chose très délicate que d'introduire à son foyer une étrangère, à laquelle, par savoir-vivre, on épargne tout ce qui pourrait blesser ses sentiments nationaux, en supprimant du même coup tout ce qui est propre à entretenir les nôtres. Et comment, à ce régime, se formera

le patriotisme des enfants ? Les garçons échappent de bonne heure à l'intimité journalière avec la gouvernante, mais non point les filles, d'ordinaire. G'estafFaire aux parents de concilier des nécessités si opposées. Flasche et bottle ont leur prix : le sens français passe devant. Il doit, il peut être préservé, et l'on conçoit très bien des jeunes filles rompues dès l'enfance au parler anglais, au parler allemand, et bonnes petites Françaises malgré tout.

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