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CHAPITRE YII

L'Art et l'Enfance

La culture du sens artistique chez les enfants est l'une des plus récentes idées pédagogiques; elle est prônée par des personnes d'un incontestable mérite dontla seule erreur est de prêter généreusement leurs qualités aux autres.

Pour cultiver le sens artistique de l'enfant, il faudrait d'abord qu'il existât, et c'est un fait d'expérience générale que les enfants, sans distinction de sexe, d'instruction et de milieu, sont incapables de sensations esthétiques, en quelque genre que ce soit, avant l'âge de quinze ans, au moins. Les exceptions à cette règle sont infiniment rares et,

en ce qui concerne Técole primaire, doivent être comptées pour rien, attendu qu'on la quitte à treize ans ; et c'est donc tout au plus si l'enfant le mieux doué retirerait quelque insignifiantbénéfice d'un enseignement artistique prématurément donné.

Hâtons-nous de dire que, jusqu'à présent, on ne parait pas poursuivre autre chose que la formation du goût chez les enfants et, pour atteindre ce but, on préconise la décoration des salles d'écoles par la reproduction des merveilles de la nature et de celles de l'art, la visite des monuments, des musées, les promenades dans quelque beau site. En soi, tout cela est bon, ou peut l'être, car il serait très coûteux, par exemple, de faire peindre à fresque les murailles scolaires (1), et encore plus ridicule, puisqu'il s'agit d'un public dont les préférences iront toujours à l'image d'Epinal.

Ceci soit dit sans aucune intention dénigrante à l'adresse des classes populaires, les

(1) La proposition en a déjà été faite et a rencontré de hautes approbations.

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enfants des classes supérieures étant également dépourvus de discernement artistique. Donnez à unjeune garçon élevé dans le milieu le plus délicat le choix entre une reliure, chef-d'œuvre de Marins Michel, et la toile enluminée des livres d'étrennes, il choisira sans hésiter cette dernière, qui est proprement une horreur. Et cette petite fille qui n'a jamais porté que des toilettes exquises, en a-t-elle retiré quelque élémentaire notion de goût? Nullement. Elle est coquette comme le sont toutes les petites filles, riches ou pauvres, et son plus grand plaisir est de s'attifer avec d'informes chiffons; elle croit s'embellir en faisant sur sa personne hurler les couleurs.

Quant aux beautés de la nature, elles sont aussi indifférentes aux enfants que la perle au coq de la fable. A la mer, ni cette masse d'eau vivante, ni les hautes falaises, ni l'horizon infini, ne les intéresse ou seulement les étonne. Le sable humide facile à bêcher, les flaques où l'on barbote constituent pour eux tout le mérite de l'Océan. La montagne ne

les impressionne pas davantage. Si, comme les grandes personnes, ils sont sollicités par le désir des escalades, on s'aperçoit vite que l'esprit a peu de part dans le régal des excursions. Les a-t-on menés de grand matin guetter l'apparition du soleil sur les glaciers, leur plus forte impression et, sûrement, leur plus durable souvenir, se rapporte à l'heure exceptionnelle à laquelle ils se sont levés; vingt fois ils vous répéteront avec une pointe d'orgueil : « on s'est levé à trois heures, ce jour-là. » Le reste n'a pas d'importance. Cherchez à fixer leur attention pendant les minutes de ravissement qui, en montagne, précèdent la disparition du soleil, vous n'y arriverez pas. Ils marchent, ils montent, ils regardent; ils ne comprennent rien.

Ce n'est pas une raison pour s'abstenir de faire rayonner devant eux le grand spectacle de la nature, comme dit M. Perrichon ; mais, que le spectacle soit grand ou petit, sa beauté propre échappera toujours aux enfants.

A défaut de l'intelligence de la nature qui

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viendra en son temps, efforçons-nous, au moins, de leur en inculquer le respect par raisonnement et, s'il le faut, par autorité ; l'important est qu'ils contractent une habitude contraire à leur instinct ordinaire de destruction. Positivement, l'enfant aime à gâteries choses qui lui appartiennent ou celles dont il jouit; comme il déchire ses livres, il est heureux de casser des branches, d'arracher des fleurs; il salit sans scrupule les jardins publics. Quel bien réaliseraient les instituteurs de tout ordre s'ils parvenaient à faire sentir à leurs élèves la bassesse de ce sans-gêne : des leçons sur ce sujet leur seraient plus avantageuses dans le présent et dans l'avenir, que les conférences d'art dont les musées sont parfois le théâtre.

La visite des monuments et des musées, à raison des souvenirs religieux et nationaux qu'elle précise et entretient, ne saurait être trop recommandée. La méprise commence lorsque le maître prétend ouvrir l'esprit de trop jeunes élèves aux principes et aux procédés de l'art. C'est un spectacle amusant

pour les visiteurs malicieux et, dans le fond, il n'y a pas de quoi rire : un maître qui fait le pédant, des enfants qui prennent un air capable, l'un pour donner, les autres pour recevoir un enseignement qui tombe à faux, c'est-à-dire ce qu'il y a de pire en éducation. La musique vocale est le seul art qui soit réellement approprié aux moyens des jeunes enfants et qui, en même temps, convienne à toutes les conditions sociales. Dans les classes aisées, petits garçons, petites filles, s'escriment dès l'âge de sept ans qui, sur un violon, qui, sur un piano; quelquefois concurremment sur Tun et sur l'autre. C'est une pratique mondaine où, rarement, il entre en ligne de compte les dispositions du sujet : de là, ces demi-virtuosités fabriquées à force de temps dont c'est bien le cas de dire que le jeu n'en vaut pas la chandelle (1).

(1) On peut s'occuper agréablement et se rendre agréable aux autres sans posséder un vrai talent. Mais, les dispositions étant médiocres, il vaudrait mieux ne pas poursuivre la virtuosité et s'appliquer à déchiffrer aisément, à accompagner la voix, à faire sa partie dans un ensemble.

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L'erreur est plus grave si des enfants de journaliers, alléchés par les leçons gratuites qui se donnent aujourd'hui dans les villes, se mettent en tête de devenir des musiciens, à l'instar des petits messieurs et des petites demoiselles, et les professeurs feraient une bonne œuvre sociale en décourageant, dès le début, les aptitudes banales, c'est-à-dire la presque totalité des enfants, d'études propres à inspirer le désir delà carrière artistique où les mécomptes sont plus assurés et plus rudes que dans aucune autre.

Tout au contraire, on ne voit que des avantages à enseigner aux enfants à bien se servir du fîletdevoix que la nature leur adonné, le plus vaniteux ne pouvant s'en promettre pour l'avenir un organe d'opéra ou de caféconcert. Deux courtes séances par semaine, pourvu que la direction soit intelligente, suffisent à donner de fort jolis résultats, qui peuvent même se doubler d'un gain moral. Il arrive en effet, et tout l'honneur en revient au professeur, que les enfants habitués à se nourrir d'une bonne musique prennent en dégoût

les rengaines des rues, les chansons bêtes et canailles.

L'art doit tenir peu de place dans l'éducation des enfants pour la raison que le goût n'apparaît guère avant l'adolescence, et cela n'empêche pas de leur enseigner quelque chose du dessin et de la musique, mais ce ne peut être que des parties de métier (1). L'idéal viendra plus tard, d'autant plus sain qu'on n'aura pas voulu le forcer par une culture intempestive.

(1) Le conseil supérieur de l'instruction publique a, tout récemment, discuté les programmes d'un nourel enseignement du dessin, propre à développer le goût et le sentiment du beau chez les enfants. Mais les méthodes ne peuvent pas créer des aptitudes, et les aptitudes visées n'existent pas chez les enfants à l'âge où ils fréquentent l'école. Il serait bien désirable que ces messieurs du conseil supérieur allassent visiterles logements habités par la plupart de ces enfants ; ils en sortiraient convaincus qu'il y a chose plus urgente à leur enseigner que les conditions du beau. Et quant à supposer que le sens de l'idéal donnerait par surcroît le sens de la propreté, de l'ordre et de la décence, ce serait le comble de l'utopie.

Les lois de la perspective, la reproduction des objets usuels, un peu de dessin d'ornementation, c'est tout ce que l'on peut faire à l'école. Le reste est matière d'enseignement post-scolaire. On a déjà appliqué aux jeunes enfants des lycées la méthode du prétendu développement artistique ; je ne crois pas qu'il y ait lieu d'être bien fier des résultats obtenus.

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