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s'inséra entre la vieille dame et Saint-Régeant, qui étaient minces tous les deux. Le voyage se poursuivit sans incident. A Chalon, Xeufmoulin et Saint-Régeant prirent le coche d'eau. Et comme ils arrivaient cà Lyon, ils étaient en apparence, les meilleurs amis du monde.
En réalité, Saint Régeant ne s'était, en aucune façon, départi de sa réserve. Il n'avait laissé pénétrer, par son compagnon, aucun de ses secrets, et, plus que jamais, il était Victor Leclerc, commis voyageur en soieries etvelours. Quant à Neufmoulin, il avait beau jouer serré, sa véritable personnalité avait été soupçonnée par Saint Régeant. Dès la première journée, comme on arrivait à Fontainebleau, à l'bùtel de la Poste, le commissaire de police s'était présenté pour faire une perquisition dans les colis de la diligence, qui lui avait été signalée comme transportant des armes cà destination du Midi. Il avait demandé les passeports de tous les voyageurs, et, comme par hasard, Neufmoulin était hors de l'auberge au moment où s'accomplissait cette formalité. Il était rentré, au bout d'un instant, furieux, s'emportant en paroles violentes contre le commissaire, qui venait, disait-il, de l'interpeller dans la cour, avec la dernière impolitesse, en lui demandant ses papiers. Mais, il avait le moyen de faire mettre au pas ce fonctionnaire. Le consul Gambacérès était son compatriote, et, mille dious ! on verrait! Il fallut beaucoup d'efforts pour le calmer, et l'hôtelier dut lui prendre une barrique
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de Bordeaux, Saint-Eslèphe première, pour ramener le sourire sur ses lèvres crispées. Saint-Régeant, qui observait, avait assisté de loin, à la querelle du voyageur et du commissaire, et tout lui avait paru se passer en douceur. Le fonctionnaire semblait même répondre, plutôt que questionner. Et Xeufmoulin devint, à partir de cet instant, tout à fait suspect à son compagnon de voyage. 11 vendait cependant du vin, tout le long de la route, et il ne manqua pas à chaque relais de faire au patron ses offres de service. Mais il pouvait bien traiter pour toute la récolte de la Guyenne, rien ne prouvait qu'il pourrait livrer. Et c'était un admirable moyen de tromper sur sa véritable personnalité.
En arrivant à Lyon. Xeufmoulin dit à son compagnon :
— Si vous n'avez pas de préférence pour un hôtel, je
vous recommande la Licorne place des Brotteaux.
C'est le centre de la ville. J'y descends toujours, quand je
viens à Lyon, et l'on m'y soigne en ami.
Saint-Régeant voulut voir jusqu'où Xeufmoulin pousserait l'audace. Et, comme il n'avait aucune raison d'aller dans un hôtel plutôt que dans un autre, il prit au mot son compagnon. Avec un étonnement très vif, il dut constater que Neufmoulin n'avait pas menti, qu'il était connu à la Licorne, qu'on l'y traitait en habitué, et qu'il y vendait du vin. dont on faisait l'éloge. La défiance du jeune homme se détendit un peu. Mais il avait une tête de breton et ne se rendait pas facilement. Il continua de surveiller Neufmoulin, qui devenait de plus en plus expansif, et prêta l'oreille aux confidences de son compagnon. Or, voici que, brusquement, celui-ci changea de note et se lança
dans des révélations qui causèrent à Saint-Régeant un profond étonnement.
— Ecoutez, Leclerc, dit brusquement Neufmoulin à son compagnon, le premier soir, après dîner, en prenant le café, sur la place, en tète à tête, j'ai scrupule de ne pas agir franchement avec vous. Je me reproche de vous avoir attiré à l'hôtel de la Licorne. J'ai cédé au goût que j'avais pour votre personne et au plaisir que je prenais en votre compagnie, mais j'ai eu tort. Je risque de vous compromettre.,.
— Eh ! Comment? demanda Saint-Régeant.
— Ah! Gomment? Voilà ce qui est délicat à dire... Tenez ! Ne me questionnez pas. Contentez-vous de ma franchise. Prenez vos bagages et allez-vous-en loger à l'autre bout de la ville. Il vaut mieux qu'on ne vous voie point avec moi.
— Mais pourquoi ?
— Non ! non ! n'insistez pas ! Faites ce que je vous dis. . . Et voyez-y une preuve de mon amitié sincère...
— J'en suis très touché, mais cela ne me suffit pas! Etes-vousun banqueroutier, un faux-monnayeur?
— Oh ! Rien n'entache mon honneur !
— Conspirez-vous donc?
Neufmoulin ne répondit pas. Mais son regard se fixa scrutateur sur le visage de Saint-Régeant. Il le vit étonné. Alors, avec une émotion soudaine :
— Et si cela était? Me fuiriez-vous ? Quelles sont vos opinions, Leclerc? Ëtcs-vous pour la révolution, représentée par ce damné Bonaparte? Ou bien regrettez-vous le Roi et les princes?
POUR Tl'ER IHiNAl'ARTE
A ces paroles, Saint-Régeant se raidit dans une impassibilité complète. Une certitude s'imposa à sa pensée : son compagnon de route était un agent provocateur, et il jouait, en ce moment même, une dangereuse partie avec lui. Toute la conduite, l'attitude, les discours de Neufmoulin lui furent expliqués, et il comprit, en même temps, que s'il
le quittait, s'il prenait des précautions, il lui donnait les certitudes qu'il n'avait pas encore. Il répondit avec un elîroi simulé :
— Eli! Que me demandez- vous là? Des opinions? Mais je n'en ai qu'une : c'est de gagner de l'argent pour m'établir à Paris, et tacher de faire ma pelote. Sans doute, la Révolution, et les menées révolutionnaires ne me plaisent pas, parce qu'elles entravent la marche des affaires. Mais, quant à prononcer un mot, pour un parti ou pour l'autre, je m'en garderais bien ! Mais, vous, citoyen Neufmoulin,
comment vous êtes-vous jeté dans les aventures politiques ? Car je comprends bien que vous tramez quelque intrigue contre le gouvernement....
— Plus bas ! fit Neufmoulin. Oui, je viens voir les royalistes du Midi. Je commence par Lyon, où j'ai des amis dans les quartiers populaires... Je ne m'occupe pas des grands chefs : les Pommadère, les Quercy, les Saint- Aurenc.
Saint-Régeant frémit. Neufmoulin venait de lui nommer les trois chefs royalistes, auxquels il venait porter les instructions du comité de Paris. L'autre continua :
— Ceux que je travaille ici, ce sont les tisserands de la Guillotière... Voilà de la bonne graine d'émeutiers... Mais à faire cette besogne, je risque ma vie. Je ne voudrais pas risquer la vôtre... à moins que vous n'ayez des raisons...
De nouveau il regarda Saint-Régeant, comme s'il sollicitait une confidence suprême. Celui-ci ne parut pas comprendre.
— Ah ! je vous en prie, citoyen Neufmoulin, revenez à la raison, dit-il. Vous vous perdrez! Et que pouvez-vous espérer ! Lutter contre le gouvernement du premier Consul, appuyé sur vingt victoires et fortifié par l'admiration universelle? Vous n'y pensez pas ! Vendez votre vin de Bordeaux, sans vous occuper d'autre chose... Oh ! Nul ne vous saura gré de vous sacrifier pour une cause, si noble soit-elle ! Les princes sont des ingrats !
— Non ! Non ! J'ai juré de mourir pour eux ! Quittezmoi, Leclerc! Je ne veux pas vous entraîner dans mon aventure. Si vous ne partez pas de l'hôtel c'est moi qui
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m'éloignerai. Je dois cette preuve d'amitié' à votre confiance et à votre loyauté.
Ils discutèrent, un instant encore, sur ce sujet, puis Neufmoulin se laissa entraîner à des confidences qui prouvèreut à Saint-Régeant que s'il connaissaitcertaines personnalités royalistes, il ignorait tout de l'organisation du parti. Encore même, les renseignements qu'il possédait sur les représentants des princes à Lyon, pouvaient-il provenir de notes fournies par la police locale. En tout cas, c'était un homme extrêmement dangereux, etil se promit de jouer serré. L'abandonner, c'était lui laisser les coudées franches et s'exposer à être espionné par lui, tout à son aise. 11 valait mieux s'en tenir à ce qu'il avait décidé, d'abord, et continuer à faire le niais, en restant sur ses gardes. Car, avec un pareil compagnon, il y avait lieu de tout appréhender et il pouvait être nécessaire de s'en défaire brusquement. Saint-Régeant était toujours armé et son agilité, sa vigueur le mettaient à l'abri d'une surprise. Il commença donc ses visites chez les fabricants, de la façon la plus régulière. Les commissions de Lerebourg lui furent une grande ressource, dans la circonstance. Il put rentrer à l'hôtel, avec des échantillons nombreux, et raconter les péripéties de sa journée. Neufmoulin, qui savait exactement à qui il avait affaire, admira le sang-froid, l'habileté et la prudence de Saint-Régeant. Il prit, pour le jeune homme, une estime réelle. Vraiment, c'était plaisir de faire la partie d'un si beau joueur. Il rougissait presque d'avoir sur lui tant d'avantages. Car il lisait dans son jeu et il croyait encore que Saint-Régeant ne soupçonnait pas sa véritable personnalité.
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Afin de pouvoir agir avec une précision parfaite, il avait, dès son arrivée à Lyon, fait prévenir le commissaire général, de sa présence, et un agent placé dans l'hôtel, comme domestique, était sans cesse à sa disposition. Saint-Hégeant, depuis qu'il était arrivé à Lyon, n'avait pas fait un pas sans être surveillé. Mais rien, jusqu'au troisième jour, n'avait paru suspect dans sa conduite. Il se levait de grand matin et se couchait de bonne heure. Un soir, cependant, il lit une toilette plus soignée que d'habitude. Et comme Neufmoulin, avec lequel il dînait, s'étonnait de cette soudaine coquetterie, le jeune homme, avec un air de confusion, avoua qu'il avait un rendez-vous avec une très jolie marchande, dont le mari était absent, et qu'il fallait profiter de l'occasion.
— Ah! scélérat! s'écria Neufmoulin. Mais ne craignezvous aucune surprise fâcheuse ? Voulez-vous que je vous fasse la conduite ? A deux on est moins suspect... Est ce loin d'ici ?
— Je ne puis rien vous dire. Excusez-moi. C'est une question de délicatesse...
— Bon ! bon ! Allez, Faublas, allez, Saint-Preux! Et cornifiez-moi le fabricant de velours, comme il convient! Moi, je vais me coucher et attendre demain avec impatience, pour que vous me racontiez votre aventure...
Ils causèrent jusqu'à neuf heures, puis Neufmoulin prit ilier pour monter à sa chambre, et Saint-Régeant sortit sur la place des Brotteaux. Il faisait une nuit très obscure. A peine le jeune homme fut il à cinquante pas de l'hôtel, un homme se détacha du coin de la maison, et, rasant les murs, se mit à sa suite. L'instant d'après, Neuf-
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moulin, travesti en ouvrier canut, prit chasse à son tour. Saint-Régeant allait bien chez un marchand. Mais ce n'était pas pour y parler d'amour. Une réunion des chefs royalistes avait lieu, ce soir-là, organisée avec une prudence extrême, et qui devait être unique, vu la surveillance dont Saint-Régeant était l'objet. Le mari de la dame était bien parti, pour Arles, en elfet, afin de donner le change. Et c'était sa femme, qui, en son absence, devait recevoir le jeune émissaire royaliste et ses afïîdés. Le marchand risquait son honneur, pour son parti, et s'exposait à paraître trompé, pour tromper lui-même la police. Le marquis de Saint-Aurenc, le comte de Pommadère et le chevalier de Quercy étaient assis, au fond de l'arrière-boutique, dans une demi-obscurité, lorsque Saint-Régeant fut amené par la maîtresse de maison.
Après de rapides salutations, les quatre hommes, restés en présence, échangèrent les renseignements qu'ils possédaient sur les tendances de la population. Puis, Saint- Régeant les ayant mis au courant des résolutions du Comité de Paris, leur demanda de se tenir prêts à soulever la province et à s'emparer de l'administration publique.
— Vous apprendrez brusquement, Unir dit-il, que le tyran a succombé, et, aussitôt, vous devrez proclamer le roi et arborer le drapeau blanc... Vous, monsieur de Quercy, vous vous présenterez comme lieutenant de roi à la garnison... Voici votre commission... Vous, monsieur de Pommadère, vous vous emparerez de la Préfecture. Monsieur de Saint-Aurenc se tiendra, en permanence, à la recette générale... Tels sont Les ordres..-.
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— Mais, dit Quercy, ne pourrions-nous savoir d'avance ce qui doit se produire...
— C'est impossible ! Le mouvement restera secret, jusqu'au dernier instant, et, ceux-là seuls qui y prendront part, seront informés. La nouvelle éclatera comme un coup de tonnerre... Tenez-vous prêts et agissez avec décision... Il faudra vous mettre en rapport avec nos amis d'Avignon et de Marseille, pour qu'ils marchent en même temps que vous...
— Je m'en charge, dit Saint-Aurenc...
— Avez-vous des fonds, pour subvenir aux dépenses nécessaires ?
— - Nous ferons de nos deniers les avances qu'il faudra. Les compagnons de Jéhu travaillent sur les routes, du coté de Grenoble et de Dijon, en ce moment. Ils dévalisent les courriers de l'État et s'emparent des deniers publics. Mais tout cet argent -là s'en va en Bretagne, pour payer les soldats de Georges...
— N'a-t-on pas arrêté, récemment, M. de Sainte-Hermine, du côté de Bourg ?
— Oui, une fâcheuse affaire... Nos amis ont été dénoncés et sont sous lés verrous... Mais nous ne désespérons pas de les faire évader... La guillotine n'est pas faite pour eux...
— L'échafaud a été ennobli par tous ceux des nôtres qui y sont montés ! dit Saint-Régeant. Il importe peu de donner sa tête, si nous réussissons à écraser la Révolution ! Bonaparte est plus dangereux, à lui seul, que toute la Convention. Il porte, en lui, toute la puissance de destruction de Danton, de Robespierre et de Marat. Nous l'avons
vu de près, Georges, Hyde et moi, dans l'audience qu'il nous a accordée. Il est dévoré par une ambition formidable. Et, pour réaliser son rêve de fortune, il marchera sur l'humanité. J'entrevois, si cet homme triomphe, des massacres et des ruines. Un fleuve de sang coulera.
— Il vaut mieux répandre le sien ! . . .
A peine ces mots avaient-ils été prononcés, la marchande qui les hébergeait reparut, effarée et presque sans voix. Comme ils la pressaient de questions, elle expliqua que les abords de la maison étaient surveillés par plusieurs hommes, et que certainement la police allait apparaître.
— Ne vous troublez pas, madame, dit le marquis de Saint-Aurenc. Nous allons, ces messieurs et moi, sortir par le passage secret, qui donne dans le hangar de votre voisin et aboutit au quai, à cent pas d'ici. Il est impossible que cette issue soit gardée... Nous seuls la connaissons... M. de Saint-Régeant restera avec vous et sortira, dans une heure, par la porte de votre magasin...
Rapidement, sans bruit, les trois hommes serrèrent la main de leur compagnon, et, passant par une réserve, sortirent dans une petite cour, traversèrent un hangar, entrèrent dans un magasin de brosserie obscur et désert, puis, après avoir examiné avec soin tous les alentours, se glissèrent dans la rue. Ils se séparèrent et se perdirent dans l'obscurité. Saint-Régeant, resté auprès de la femme du marchand, s'efforça de la rassurer. Il lui expliqua que le seul danger qu'elle eût à courir était de voir arrêter chez elle, en même temps, Saint-Aurenc, Quercy, Pommadère et lui-même. Mais que la police, entrât-elle à présent, il ne pourrait résulter, de la perquisition faite,
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aucun danger politique pour elle et pour son mari. A peine pourrait-on la soupçonner de traiter avec faveur le citoyen Leclerc, un correspondant de sa maison. Et d'ailleurs, ajouta-t-il galamment, elle était assez jolie pour que l'aventure parût vraisemblable. Il prit une main, qu'il trouva glacée par la terreur. Il vit que sa compagne ne l'écoutait pas et n'avait d'oreilles que pour les bruits du dehors. Une heure se passa, à peu près, de la sorte, sans que rien parût confirmer les craintes de la dame.
Saint-Aurenc, Pommadère et Quercy étaient, sans doute, déjà entre leurs draps, lorsque Saint-Régeant se mit en devoir de quitter la place, à son tour. Mais les surveillants de la rue s'étaient lassés aussi, car des coups violents furent frappés à la porte, en même temps qu'une voix forte disait :
— Ouvrez !
— Attention ! fit Saint-Régeant. Voici le moment de bien jouer, chacun, notre rôle. Vous devez croire que c'est votre mari qui revient à l'improviste. Vous allez ouvrir, dans un instant, après avoir parlementé... Moi je sauterai par la fenêtre...
— Vous vous blesserez !
— Point du tout. Rapportez-vous-en à moi. Montons à 1 entresol, s'il vous plaît...
Laissant heurter l'importun qui menait grand bruit, ils gagnèrent la chambre de la dame. Là, du haut de sa fenêtre, la marchande cria :
— Qui est-ce donc ? Mon ami, serait-ce toi ?
— Oui ! répondit audacieusement celui qui frappait.
— Je descends! Patiente une seconde... J'étais si loin de m'attendre à ton retour.
— Je m'en doute î plaisanta l'impoiiun, au bas de la muraille.
Au boul d'un instant, les barres furent tirées, la porte s'ouvrit et brusquement l'homme entra, éclairé par la lampe que tenait la marchande :
— Ce n'est pas mon mari ! cria celle-ci. Et, avec beaucoup de décision, elle éteignit sa lumière.
Au même moment, Saint-Uégeant, se suspendant par les mains au balcon, sauta dans la rue. Tl se relevait, quand trois hommes sautèrent sur lui, en disant :
— Le voilà ! Empoignez-le î
— Eh ! doucement! fit Saint-Régeant, en allongeant, au premier qui se présentait, un maître horion dans la figure. L'homme fit: Ouf! et tomba, en même temps les deux autres sortirent des pistolets et ajustèrent le jeune royaliste. Il fonça sur eux en criant :
— Ah ! ça., à qui diable ai-je alïaire? On vole done. la nuit, à Lyon ?
Il essuya deux coups de pistolets, qui le manquèrent, il détacha, en passant, un rude coup de pied dans le ventre a l'un des assaillants, et, avant que les deux argousins fussent revenus de leur surprise, il avait gagné le large. Tout en courant. Saint-Hégeant se disait :
— Par la mordieu! est-ce un coup de Neufmoulin? Lui seul savait que je sortais ce soir. Mais il ignorait où j'allais. Eh! la belle affaire, il m'aura fait suivre ! Ah ! mon gaillard, si tu m'as joué ce tour, tu vas avoir maille à partir avec moi. Mon homme a-t-il participé à l'expédition de
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cette nuit 1 Alors il est dehors, et je vais trouver sa chambre vide. Est-il dans son lit ? Il aura fait faire le coup par des agents d'ici... Nous allons bien voir.
Il arrivait à l'hôtel de la Licorne. Il entra dans le bureau du patron, et, d'un air très satisfait, prenant la clef de sa chambre au tableau :
— La belle soirée ! Le citoyen Neufmoulin est-il rentré?
— Ah ! il y a beau temps ! Il doit dormir à poings fermés.
— Bon ! pensa Saint-Régeant. Le patron est d'accord avec mon homme. Mais je vais voir par moi-même.
— Bonsoir, citoyen. Je tombe de sommeil, à demain. 11 monta au premier étage et, s'arrêtant devant la porte
de Neufmoulin, il frappa. Point de réponse. Il insista. Alors une voix pâteuse répondit :
— Qui est là? Que me veut-on? Quelle heure est-il?
— C'est moi, Victor Leclerc. 11 n'est que onze heures. Je voudrais vous parler.
Saint-Régeant entendit une exclamation, un va-et-vient dans la chambre. Puis, la porte s'ouvrit, et le citoyen Neufmoulin, coiffé d'un madras jaune, qui lui cachait la moitié de la figure, apparut en chemise, sa chandelle à la main.
— Entrez, mon cher voisin... que vous arrive-t-il? Vous permettez que je me recouche?
Neufmoulin plaça la lumière sur la cheminée, très loin du lit, de façon à rester dans l'ombre, et une fois sous ses couvertures :
— Eh bien ! Est-ce que le rendez-vous n'a pas eu lieu?
— Pardieu ! Si! Mais imaginez-vous que le mari est revenu !
— Le mari ?
— Oui ! Au plus beau moment, voilà ce bélître qui heurte à la porte de sa maison. Sa femme, naturellement, perd la tète... Elle descend en déshabillé...
— Dans le simple appareil d'une jeune beauté qu'on arrache au sommeil...
— Moi, pendant ce temps-là, je remets mes vêlements...
— Ah ! mon gaillard, vous étiez au lit?
— Gomme vous le pensez! Et je m'apprête à descendre par la fenêtre, quand le mari sera entré dans le magasin... Je choisis mon moment, je m'élance et, sur le pavé, je m'apprête à courir, quand trois hommes, que le mari avait postés, me sautent sur le corps !
— Un guet-apens?
— Ça m'en a eu l'air! Heureusement, j'ai pu me tirer des griffes de ces brigands... Mais ils m'ont lâché deux coups de pistolets !
— Auxquels vous avez riposté?
— Jamais de la vie! Je n'avais pas envie d'attirer la garde et de me faire prendre, avec mes agresseurs... J'ai tapé à coups de poing, dans le tas, et me voilà! Qu'en dites-vous ?
— Diable! Diable! Ètes-vous sur que ce soit le mari?
— Eh ! qui donc, si ce n'était lui?
— Si c'était la police?
— La police ! Et pourquoi? Qu'ai-je à faire avec elle?
— Vous savez ce que je vous ai dit hier. Pourvu que vous ne soyez pas déjà victime de notre intimité !... Ah ! Il faut déguerpir, dès demain. Vous d'un côté, moi de l'autre ! Nous ne sommes plus en sûreté, ici. On vous a tendu un
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piège. Le mari, si c'est lui, était d'accord avec le commissaire. Fuyons, Leclerc, il n'en est que temps!
— Par le diable ! Neufmoulin, fuyez si vous voulez ! Moi je n'ai rien à craindre. Je défie qu'on prouve quoi que ce soit contre moi. Je n'ai pas fini mes affaires. Je reste. Vous, si vous êtes inquiet, partez
— Oui, je partirai, demain matin. Disons-nous adieu, mon ami, je ne vous oublierai pas, croyez-le, car vous m'êtes bien sympathique. Quand vous serez rentré à Paris, si, par hasard, vous avez le désir de me revoir, vous me trouverez au Divan turc, tous les soirs, à cinq heures.
— Adieu donc! Et bonne chance !
Ils se serrèrent la main et Saint-Régeant gagna sa chambre, se coucha et dormit. C'était un cœur intrépide, et puis il avait l'admirable insouciance de la jeunesse. Dans sa chambre, le faux Neufmoulin, accoudé sur son traversin, réfléchissait : Ce petit homme-là est très fort, et nous ne viendrons pas à bout de lui facilement. J'en suis à me demander si vraiment il est A^enu ici pour conspirer, ou s'il fait seulement des affaires. Je n'ai aucun indice, aucune preuve. Rien qui me permette d'affirmer sa culpabilité, Mais quelles présomptions, pourtant, contre lui! Il porte un faux nom et il est engagé dans le parti des Princes, au point d'avoir été, avec Georges et Hyde de Neuville, délégué auprès du premier Consul. Pourquoi se ferait- il appeler Victor Leclerc. s'il ne conspirait pas ? U y a l'amour? Peut-être tout ce qu'il fait n'est-il que pour donner confiance au sieur Lerebourg, afin de pouvoir plus facilemenl caresser sa femme, sous ses yeux. En temps ordinaire, ce serait admissible. Mais sous ce régime d'in-
trigues et de complots, ce n'est pas possible. Maître Saint- Régeant conspire, et c'est pour s'entendre avec les chefs du Midi qu'il est ici. Il faut donc me séparer de lui. Car je n'obtiendrai aucune confidence, à présent. Il se défie de moi. Le récit qu'il est venu me faire, tout chaud, de son algarade prétendue, est la preuve qu'il veut sauver les apparences à mes yeux. De plus, peut-être n'est-il pas fiché de savoir si j'ai participé à l'expédition de cette nuit. Ce jeune homme a toutes les qualités d'un chef. Il ne perd pas la tête. Et, si je n'avais pas pris la précaution de rentrer avant l'affaire, il me pinçait en flagrant délit. Allons! Il y aura du plaisir à jouer la partie avec un si brillant adversaire. En attendant, dormons.
Il referma sa porte, se remit au lit, souffla sa chandelle, et, dès six heures du matin, ayant réglé sa note, il quitta l'auberge de la Licorne. Mais il ne s'éloigna pas de Saint- Hégeant. Et parti, le matin, de l'auberge, en tant que voyageur, il y rentrait, le même soir, comme domestique. Une querelle opportune avait éclaté entre le patron et un de ses valets, et, congédié sur l'heure, l'homme avait été remplacé par un gars normand, à la démarche lourde, au parler traînant, qui s'était aussitôt mis au service des chambres. Dès le jour même, Saint-Régeant et le nouveau serviteurj qui se nommait Hippolyte, furent en présence. Défiant, par principe, autant que par nécessité, le jeune homme examina, à la dérobée, le garçon qui balayait consciencieusement, mais sans hâte, un couloir. C'était un gros, joufflu, à tignasse blonde, avec des dents avariées par le cidre, et du poil dans les oreilles. Interpellé par Saint-Régeant, il répondit, avec le pur accent d'Yvetot, et
ces formules évasives qui forment le. fond de la dialeclique normande. Il parut niais à souhait, et, en tout cas, si différent de Neufmoulin, qu'il n'était pas possible que ce fui le même individu. Celui-ci était, au moins, plus grand de quatre pouces et le timbre de sa voix était très particulier. Du reste, Saint-Régeant décidé à ne plus s'occuper que de ses affaires commerciales, se sentit à l'abri de toute surveillance, et plus Victor Leclerc que jamais, se mit à courir les fabriques, les magasins, et à réunir des échantillons, dont sa chambre était encombrée.
Il écrivit à Lerebourg une lettre qu'il remit à Hippolyte, lui-même, pour qu'il la portât à la poste, et qui, ouverte par ce fidèle serviteur, en dépit de son cachet de cire, fut constatée aussi innocente et aussi dénuée d'intérêt que possible. Le commis voyageur s'y félicitait de quelques achats heureux qu'il avait su faire, donnait des détails sur la reprise de la fabrication et annonçait sa rentrée à Paris, pour la semaine suivante. Si Hippolyte avait pu quitter son emploi, sans risquer de donner des soupçons à celui qu'il surveillait, il aurait volontiers gagné d'avance la capitale. Il se sentait fort inutile à Lyon, où les agents de la police locale suffisaient a surveiller Leclerc. Mais il fit a son devoir le sacrifice de sa satisfaction. Et il continua à s'ennuyer, sous la perruque d'albinos et avec les souliers aux talons haussés d'un jeu de cartes, du valet Hippolyte.
Il passait son temps à combiner des plans pour surprendre Saint-Régeant en flagrant délit de complot. Mais il fallait attendre d'être à Paris pour disposer ses chaussetrapes. Sa conviction que le jeune breton menait, sous son ne/ et à sa barbe, une intrigue politique, était absolue. Et
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il entrait dans des accès de froide colère en constatant qu'avec toutes les ressources dont il disposait, connaissant la personnalité de son adversaire, ses tenants et aboutissants, celui-ci demeurait, malgré tout, impénétrable. Son amour-propre professionnel souffrait à se voir berné de la sorte, et avec persistance. Car, depuis leur première rencontre dans l'hôtel du Cheval noir, lors de l'arrivée en France, Saint-Hégeant n'avait pas cessé de mettre en défaut, comme en se jouant, le redoutable limier qui suivait sa piste.
De plus, Braconneau se demandait ce qu'il pourrait bien offrir à Fouché, comme renseignements, lorsque, à sa rentrée, il comparaîtrait devant son chef. Il le savait brutal, égoïste, sans indulgence, et capable de sacrifier impitoyablement un agent qui n'avait pas réussi. Or sacrifier un agent, c'était le jeter dans un cul-de-bassefosse, pour toute sa vie, ou le faire tuer dans une expédition, au choix. On ne s'embarrassait jamais d'un mouchard et on ne le recherchait pas. C'était un détritus social, dont la disparition n'inquiétait personne.
Cependant, il eut à la fin de sa surveillance, et comme Leclerc annonçait déjà son départ, une aubaine qui le dédommagea de tous ses ennuis. Une lettre arriva de Paris, pour le commis voyageur, et cette lettre ouverte, par les procédés policiers habituels à Hippolyte, se trouva être de Lerebourg. Le négociant se répandait en recommandations et en instructions, envoyait des ordres nouveaux et donnait des assurances réitérées d'intérêt à son jeune ami. Tout cela était d'importance nulle, mais, au bas de la missive, comme si elle avait été confiée à Émi-
lie, pour en faire le cachet, quelques lignes d'une écriture élégante et serrée se trouvaient. Et c'était là qu'était toute l'importance de la trouvaille. Avec une joie sans mélange, l'agent de police lut : Je n'ai pas cessé de penser à vous, depuis votre départ, et n'y eusséje pas été portée de moi-même, mon mari m'y aurait contrainte, car il ne s'occupe que de votre voyage et de ce qu'il en attend. Moi, ce qui m'intéresse, c'est votre retour. Ne le différez pas trop si vous avez quelque affection pour Emilie.
— Ah! ah!
fit H i p p o-
lyte , voilà
donclepoint
faible de notre gaillard ! Il est
aimé et il aime. Axiome : Un conspirateur qui a une maîtresse est un homme perdu!
C'est par la jolie Mme Lerebourg
que je vais le tenir. Et si je ne suis pas un sot, mon
patron aura du nouveau, dès ce retour si impatiemment
attendu par la belle !
Il recacheta la lettre, en chauffant la cire du cachet. Et
planant la lettre sur la table de la chambre du voyageur,
il s'en alla à ses affaires. Deux jours plus tard, le citoyen Victor Leclerc ayant retenu sa place pour Saint-Etienne fit ses paquets, les envoya charger, sur une brouette, par Hippolyte, qui pour ce faire reçut une pièce de vingt-quatre sous. Et, joyeux, sa dépense payée, le commis voyageur quitta la Licorne et la bonne ville de Lyon. Derrière lui, Hippolyte, redevenu Braconneau, tenta un coup hardi. Il s'en fut de son pied léger, à l'hôtel du marquis de Pommadère et demanda à lui parler. Introduit dans un petit parloir, lambrissé de vieux chêne, où le gentilhomme avait l'habitude de recevoir les fournisseurs, Braconneau regarda les portraits de famille qui ornaient les murs. Tiré de son examen par le marquis qui, un peu étonné, faisait : hem ! hem ! il se retourna, salua profondément et avec un accent de grand respect :
— Monsieur le marquis, je me présente devant vous, envoyé par Victor Leclerc...
M. de Pommadère leva le nez en l'air, les yeux au plafond, parut chercher dans sa mémoire. Puis d'un ton étonné :
— Victor Leclerc? Je ne connais pas! Qui est ce garçon?
— Peut-être, monsieur le marquis sera-t-il mieux au fait, si je lui dis que Victor Leclerc est M. de Saint- Régeant...
— Saint-Régeant? Attendez donc... Est-ce un Saint- Régeant de Bretagne... Bonne noblesse de robe, des environs de Quimper... Mais Saint-Régeant ou Victor Leclerc, c'est tout un pour moi... J'ignore ce double personnage... Où est-il ?
— Il était a Lyon, ces jours-ci, et m'a chargé de dire, à monsieur le marquis, son ennui d'avoir dû quitter la ville sans l'avoir rencontré à nouveau... C'est à cause de l'aventure de l'autre soir...
— Mon cher monsieur, fit le marquis, tout ce que vous me racontez-là est comme du chinois, pour moi... Je n'y comprends rien. L'aventure, si aventure il y a, m'échappe, tout autant que son héros... Êtes-vous bien sûr qu'un plaisant ne vous ait pas mystifié ?
— Non pas !
— Alors, monsieur, ne serait-ce pas vous qui voudriez vous amuser à mes dépens ?
— Monsieur le marquis, je n'oserais !
— Je le souhaite pour vous, car je ne suis pas de caractère à le supporter !
Ce disant, le marquis, marchant vers Braconneau la taille redressée, l'œil fixe, la main crispée, parât si fort menaçant que l'agent de police jugea prudent de battre en retraite. Il avait vu dans le vestibule un laquais, haut de six pieds, et ces serviteurs de vieilles familles, quand ils sont dévoués, sont quelquefois brutaux. Il fit la révérence :
— Monsieur le marquis, je serais aux regrets de vous avoir déplu... Croyez à tout mon respect...
— Bonsoir ! Et si vous rencontrez le sieur Leclerc, envoyez-le-moi, je me charge de l'étriller...
La porte fut rudement fermée sur les talons de Braconneau, et la conversation cessa. En s'en allant fort penaud, le mouchard se disait :
— Voilà des gens hardis ! Ceci pue la complicité à pleines
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narines. Faisons surveiller cj foyer de réaction et rentrons à Paris. Le patron se chargera de trouver à monsieur le marquis des raisons de ne plus faire le fendant !
Il retourna à l'auberge, et, le lendemain, il prenait le coche pour Chalon.
Dans le cabinet de Lerebourg, à l'entresol du Bonnet bleu, Victor Leclerc, ses échantillons à la main, rendait compte au commerçant de son voyage. Mme Lerebourg, assise sur une ottomane, légèrement appuyée aux coussins de velours, les yeux à demi fermés, comme si les comptes et les explications des deux hommes l'endormaient un peu, regardait entre ses paupières, avec un sourire, le beau garçon qu'elle aimait. Nul besoin pour elle de se contraindre. Son mari, assis au bureau, lui tournait le dos. Victor Leclerc, debout près de la cheminée, parlait, consultant une feuille couverte de chiffres et d'indications. 11 ne paraissait s'occuper que de Lerebourg et tous ses regards allaient à Emilie. Revenu de la veille, il avait fait au patron du Bonnet bleu la surprise d'arriver au magasin, dès le matin, et, depuis deux heures, il parlait velours de Gênes, gros de Naples, poult de soie, brochés et brocards, tout en adressant à Mme Lerebourg ses regards les plus enflammés.
- Mon cher, vous êtes un homme précieux, dit le négociant, les marchés que vous avez passés, pour mon compte, bout très avantageux, et vous avez autant de goût que
d'habileté. L'acquisition du monopole des nouvelles passementeries pour uniforme, à Saint-Étienne, est un coup de maître. Le général Murât, qui se plaint tant de la misère des tenues d'officiers dans la cavalerie, va sauter de joie... Et savez-vous, Leclerc, que vous allez toucher une belle commission sur ces affaires-là...
Un nuage passa sur le front du jeune homme. Il parut extrêmement contrarié par l'obligation, où il allait se trouver, de recevoir de l'argent des mains de l'époux d'Emilie.
— Citoyen Lerebourg, fît-il, nous réglerons ces compteslà plus tard, si vous le voulez bien. J'ai plus d'argent qu'il ne m'en faut, pour l'instant, et toujours en camp volant, je ne saurais où mettre ce que vous me donneriez.
— Soit! mon ami, à votre gré, mais les bons comptes font les bons amis. Votre courtage sera fixé et la somme, à laquelle il se montera, restera dans ma caisse, à votre disposition...
— C'est parfait ! Je vais m'absenter pendant quelques semaines... A mon retour, nous compterons.
— Quoi! Vous allez encore repartir? demanda Mme Lerebourg.
— Oui, citoyenne, fit Leclerc. C'est mon état de rouler sur toutes les routes de France. J'arrive du Midi, je vais dans le Nord. Toujours aux quatre points cardinaux. 11 s'agit, pour moi, d'aller en Flandre, à Bruges et à Malines, pour les dentelles...
— Et vous serez absent pendant longtemps ?
— Je ne puis fixer la durée de mon absence... Pendant que je serai en Flandre, je pousserai, peut-être, jusqu'à
j^O POUR TUER BONAPARTE
Cologne et Mayence... L'Allemagne nous a été fermée pendant longtemps, à cause de la guerre, et il doit y avoir des affaires à traiter dans ces pays-là...
Comme vous êtes actif! dit Emilie avec un soupir.
H a raison ! Quand on est jeune comme lui, il faut se
donner de la peine... Il fera sa fortune et nous le marierons à quelque jolie fille, qui lui apportera, en dot, une bonne maison toute faite... J'ai des amis qui seraient heureux d'avoir un gendre de bon caractère et de belle mine, tel que Leclerc...
— De quoi vous mêlez-vous? demanda Mme Lerebourg d'une voix altérée. Vous pourriez consulter M. Leclerc sur ses intentions, avant de disposer de lui comme vous le faites...
— Ah ! je ne songe guère à me marier ! s'écria le jeune homme, en riant. Je n'en ai pas le temps!
— Et puis vous avez peut-être quelque amourette qui vous en détourne?...
— Toujours en voyage, comment pourrais-jem'attacher? Non, citoyen Lerebourg, je suis libre comme l'air, et la femme à qui je dirai : je vous aime, pourra me croire en toute confiance...
Emilie sourit, à ces paroles si claires, et baissa son joli visage qui rougissait. Lerebourg, tout à ses préoccupations commerciales, ramassa les échantillons qui traînaient sur le bureau et sur les meubles du cabinet, et se tournant vers le jeune homme :
— Dites donc, Leclerc, vous avez bien un petit quart d'heure à me donner, pour que je fasse faire un relevé de toutes mes commandes, et que je vous le remette. Il serait
POUR TUER BUNAl'ARTK
bon que votre courrier partit, aujourd'hui même, pour Lyon...
— Il partira. J'attendrai que vous ayez terminé...
— Ma femme vous tiendra compagnie, dit le négociant, avec une bonhomie confiante, qui amena un sourire sur les lèvres d'Emilie.
Saint-Régeant ne sourcilla pas. Déjà Lerebourg descendait, d'un pas pesant, l'escalier en colimaron qui
t82 POUR TUER BONAPARTE
conduisait dans le magasin. A peine avait-il disparu, Saint-llégeant s'approcha d'Emilie et se mettant à genoux, devant elle, il lui prit la main et la pressa contre ses lèvres avec ardeur. A demi étendue sur l'ottomane, la jeune femme regardait, avec satisfaction, ce beau garçon courbé à ses pieds et ne retirait pas sa main dont la paume s'irritait sous la légère morsure des dents blanches. Enfin elle poussa un soupir énervé, caressa doucement de ses doigts fins la joue, l'oreille et les cheveux de celui qui l'aimait et se levant :
— Soyez raisonnable ! dit-elle. Je vous ai laissé ma main pour vous dédommager d'une si longue absence, mais il ne faut abuser de rien.
— Cruelle Emilie ! fit Saint-Régeant, en se remettant debout. Votre mari est plus généreux que vous : il veut me payer de ma peine !
Elle ne répondit pas à ce reproche, et regardant le jeune homme, avec une anxiété qu'elle ne cherchait pas à dissimuler :
— Est-ce donc vrai que vous vous éloignez encore?
— Non ! chère adorée, je reste, mais il faut que M. Lerebourg ne me voie pas, pendant quelque temps. S'il me savait à Paris, et que je ne me présente pas chez vous, il s'étonnerait. Il est donc nécessaire qu'il me croie absent.
— Mais, moi, ne vous verrai-je donc pas ?
— Cela dépendra de vous.
— Comment ?
— Je vais, à partir de la fin de cette semaine, habiter un logis sûr, où je serai à l'abri de toutes les indiscrétions et do toutes les surveillances. Vous viendrez m'y voir.
Emilie fit un geste de frayeur :
— Y pensez-vous?
Il sourit et d'une voix plus basse :
— Je ne pense qu'à cela. Depuis mon départ de Lyon je ne vis que dans l'attente de l'heure qui devait me mettre en votre présence.
— Eh bien ! vous y êtes. Cette heure, tant désirée, vous en jouissez...
— Oui. Mais avec quelle contrainte! Autour de nous, tout votre personnel qui nous surveille, vos domestiques qui sont dans les pièces voisines et qui peuvent nous surprendre. Votre mari, qui s'est éloigné, pour un quart d'heure, et que cet étage seul sépare de nous. Non, Emilie, ce n'est pas ainsi que j'ai rêvé de vous revoir. Cette froide entrevue, où j'ose à peine exprimer ma tendresse, n'est point l'heure d'amour, pour laquelle je suis prêt à risquer ma vie.
— Taisez-vous, dit Mme Lerebourg, en mettant sa main blanche sur les lèvres du jeune homme, vous délirez î
— Oui. je délire, quand je pense à vous. Pourquoi serais-je calme, quand je vous parle? Je vous appartiens complètement, il n'est pas une fibre de mon être qui ne frémisse à votre contact. Et vous, vous restez glacée près de moi.
Elle répliqua avec coquetterie :
— En ètes-vous sûr? Ou'espériez-vous de mon accueil ? Vous imaginiez-vous que j'allais me jeter à votre cou '? Pour quelle femme me prendriez-vous ?
— Chère Emilie, je ne peux plus supporter de ne pas vous avoir à moi complètement. Ne me faites pas souffrir,
si vous m'aimez. Peut-être n ai-jc que bien peu d'heures à vivre près de vous, ne me disputez donc pas le bonheur !
— Que voulez-vous dire? s'écria la jeune femme en palissant. Mon Dieu ! je suis sûre que vous voilà lancé, de nouveau, dans quelque terrible aventure! Vous prétendez m'aimer et vous avez d'autres soucis que moi, vous vous occupez de votre affreuse politique. Est-ce une rivale que je puisse supporter? Venez me supplier, à présent, que je sais votre imprudence! Non, monsieur, vous n'obtiendrez rien de moi, tant que je n'aurai pas obtenu de vous l'engagement formel de ne pas risquer vos jours, dans quelque criminelle entreprise !
— Est-ce une bretonne qui parle ? Est-ce une royaliste? Avez-vous donc oublié les vertus de votre race? Tous les vôtres sont morts pour leur foi et vous me demandez de déserter leur cause? Mais c'est parce que je songe à les venger que vous devez m'aimer. Et, loin de me conseiller la prudence, ce sont des paroles d'encouragement qu'il faut me faire entendre.
— C'est une lutte insensée que vous entreprenez ! Combattre Bonaparte? Mais c'est vous attaquer au Destin. Vous ne voyez donc pas que cet homme marche conduit par le Dieu de la guerre ! 11 vous brisera, comme tous ceux qui s'attaquent à lui et à sa fortune.
— Parce qu'il est puissant, est-ce une raison pour se courber devant lui? Sa chance ne sera pas éternelle. Il trouvera son maître. Voyez-vous, c'est un monstre qu'il faut détruire, avant qu'il n'ait eu le temps de ravager l'humanité !
Il passa la main sur son front devenu pâle et agitant la tête avec un sourire :
— Mais quelle folie ! Nous n'avons que quelques instants à nous, pour nous dire que nous nous aimons, et nous les perdons à parler de ce petit Corse ! Emilie, voilà ce que vous auriez le droit de me reprocher...
— Alors, venez vous asseoir près de moi.
Il prit place sur l'ottomane et sa cuisse nerveuse, moulée dans une culotte de tricot chamois, effleura le genou de la jeune femme. Ils étaient si près l'un de l'autre que le délicat parfum, qui s'exhalait des vêtements d'Emilie, enveloppa soudain Saint-Régeant. Il passa doucement son bras autour de la taille souple et, s'inclinant sur un visage qui ne s'écartait plus, il l'effleura de ses lèvres, en baisers rapides qui gagnèrent la bouche frémissante et s'y arrêtèrent. Un long silence plana sur eux, pendant un instant. Puis la voix tremblante de Saint-Régeant murmura :
— Tu viendras, n'est-ce pas ?
Elle ne répondit pas, mais ses yeux consentirent.
— C'est chez une modiste qui demeure rue du Dragon, dans une maison habilement disposée pour qu'on puisse s'y cacher, sans danger d'y être découvert. Je vous ferai tenir l'adresse exacte et le mot de passe pour être reçue. Je m'y installerai dans trois jours. Il faut que je disparaisse de Paris, ostensiblement. J'y reviendrai déguisé et méconnaissable,
— Oh ! que tout cela m'effraye ! Mais comment pourraije aller à vous, sans être remarquée, suivie, et sans vous faire découvrir?
— Tout cela sera préparé d'avance et avec soin. Vous ne courrez aucun risque, fiez-vous à moi.
Ils se séparèrent vivement, le pas de Lerebourg, montant à l'entresol, ébranlait les marches de l'escalier. Il reparut, une liste à la main :
— Voilà le relevé des articles et la note de vos commissions. Gardez-la avec soin.
Saint-Régeant, sans y jeter seulement un regard, la plia et la mit dans la poche intérieure de son habit. Il prit son chapeau et sa canne, déposés par lui, en entrant, sur une table, et sinclinant devant Mme Lerebourg :
— Excusez-moi, citoyenne, dit-il, si je vous quitte. Mais J'ai encore beaucoup à faire, aujourd'hui, et je repars
demain. Je me permettrai, si je trouve quelques dentelles dignes de vous, de les envoyer au citoyen Lerebourg, pour qu'il vous les offre de ma part. . .
— Allons! Leclerc, pas de folies, n'est-ce pas? dit le marchand avec une cordialité grondeuse. Un jeune homme doit faire des économies. N'oubliez pas de chercher l'occasion de belles toiles de Frise. Ça, c'est du solide et du sérieux ! Et surtout donnez de vos nouvelles...
— C'est bien difficile ! Enfin je tâcherai, pour vous faire plaisir.
Il salua une dernière fois Emilie et descendit dans le magasin avec Lerebourg. Le vieux client de Mlles Zoé et Hermance était assis, examinant des cravates et des gants de soie, échangeant des galanteries surannées avec les jolies vendeuses. Saint-Régeant passa tout près de lui et dit h Lereboura; :
— .Ne comptez pas recevoir de lettre de moi, avant
quinze jours, et sans doute d'Allemagne... Je reviendrai par Strasbourg et l'Alsace... Si quelques bouteilles de Kirsch-wasser peuvent faire votre affaire, je vous les enverrai...
— Parbleu ! nous les boirons ensemble ! Adieu î
Ils se serrèrent la main et Saint-Régeant s'en alla, par la rue Saint-Honoré, d'un pas tranquille. Il rentrait rue de l'Arbre-Sec, au Lion rouge, où, audacieusement. il était redescendu en arrivant à Paris. Braconneau avait e'té si déconcerté par cette absence de précautions, qu'il avait eu un moment de doute et s'était demandé si vraiment le jeune homme, renonçant à ses projets, n'était pas décidé à filer le parfait amour avec la belle Emilie, au lieu de comploter contre le premier Consul. Puis, à la réflexion, il s'était dit que l'apparente innocence de sa conduite n'était peut-être que le comble de l'habileté. Et il avait repris la surveillance du faux Victor Leclerc, avec plus de soin que jamais. Fouché, à qui il avait rendu compte de ses manœuvres, avait paru médiocrement satisfait de ses démarches à Lyon, auprès du marquis de Pommadère.
— Vous allez me faire avoir des désagréments avec le château, dit-il. Mme Bonaparte est plus entichée que jamais de ses nobles et il n'est pas de jour où elle ne fasse radier quelque émigré de marque, qui rentre en France pour fomenter des intrigues, ou, tout au moins, pour fronder le gouvernement. Voilà déjà le faubourg Saint-Germain reconstitué. Rentrés les Montmorency, rentrés les Narbonne, rentrés les Mortemart... Je crois, ma parole, que si le comte d'Artois demandait à revenir,
190 POUR TUER RONAPARTE
sous prétexte qu'il n'est pas candidat à la couronne, on lui rendrait Bagatelle, en le priant de bien vouloir ne pas se gêner pour y tenir une cour... Ce Pommadère se plaindra et Bonaparte me dira, avec brutalité, que je ferais mieux de m'occuper des Philadelphes et des menées du général Moreau que des aristocrates, qui sont tous redevenus de petits saints...
— Mais, citoyen Ministre, le général Moreau, s'il ne conspire pas, fait une très vive opposition au gouvernement consulaire. Il a un parti au Sénat. Et la moitié de l'armée lui est attachée. Il a dû regretter d'avoir participé au mouvement de Brumaire. Et puis il a auprès de lui des femmes, sa belle-mère et Mme Moreau, qui le conseillent très mal...
— Est-ce une raison pour croire qu'il puisse comploter contre le gouvernement. Un homme tel que lui, vertueux comme Phocion... Mais c'est la bête noire du premier Consul!...
— Et surtout de Joséphine, qui s'est disputée avec Mme Hulot, qui est aussi une créole...
— La peste soit de toutes ces créatures ! Il est déjà difficile de gouverner les hommes, mais si les femmes s'en mêlent !
— Il n'entre pas, je pense, dans vos intentions que je cesse de m'occuper de Saint-Régeant.
— Non, certes ! Il est l'agent de Georges à Paris. C'est l'homme de main des chouans, en ce moment. Coster de Saint-Victor est parti pour l'Angleterre... qu'il y reste! C'est encore un homme très dangereux. Mais ne quittez pas de l'œil Saint-Régeant et ses amis.
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— Lerebourg?
Fouché feuilleta un dossier qui était sur son bureau :
— Lerebourg, non ! C'est un naïf qui ne songe qu'à son commerce. Mais un sieur Limoëlan qui a été vu, en différents lieux, avec Saint-Régeant et qui m'est signalé comme ayant pris part aux derniers combats auprès de M. de Stofflet. . . Il paraît avoir disparu de Paris... Il est à rechercher... Son dernier nom était Buscaille.
— Bien, je ferai des recherches à la poste et je préviendrai le cabinet noir.
— Ah ! pendant que j'y pense, vous passerez au 143 du Palais-Royal et vous préviendrez Lescuyer que si un scandale, comme celui d'hier, se reproduit, je ferai fermer rétablissement.
— Une bande d'aigrefins a éteint les lustres de la salle du Pharaon et a fait main basse, dans l'obscurité, sur l'argent de la Banque et des joueurs...
— L'argent de la Banque, cela m'est égal, mais l'argent des joueurs doit être respecté... Ces gens-là viennent au Palais-Royal pour jouer, non pour être volés...
— Mais Lescuyer a remboursé. . . plus même qu'il n'avait été dérobé...
— Soit. Mais l'insécurité pour les joueurs serait intolérable...
— Citoyen Ministre, je puis, dans les vingt-quatre heures, arrêter les hommes qui ont fait le coup...
— Vous les connaissez?
— Ils étaient cinq. Deux qui ont éteint les lumières... Ce sont les nommés Sergent et Villenois, tous deux appartenant à la police des Tuileries... Les trois autres sont des
192 POUU TDEI! liONA PARTE
joueurs de profession, décavés pour linstant : le chevalier de la Roullière, les sieurs Leboucq et de Faurie... Faut-il les mettre à l'Abbaye ?
L'œil de Fouché disparut sous sa paupière rouge et clignotante. Un mince sourire passa sur ses lèvres.
— Laissez les trois derniers tranquilles. Mais coffrez-moi les deux qui font partie de la police particulière du premier Consul. Et envoyez-moi un rapport.
— Ce sera fait ce soir-même.
Fouché ouvrit un tiroir, remua des piles d'or, et tendant à Braconneau une poignée de louis :
— Voilà pour vos frais.
Il le congédia d'un signe de tête, et se replongea dans son travail.
Saint-Régeant, qui ne restait au Lion rouge que pour laisser à la curiosité des policiers, dont il se sentait entouré, le temps de s'amortir, et profiter d'un moment propice pour changer de gîte, passait la plus grande partie de son temps dans sa chambre. Étendu sur son lit, il rêvait. A quoi ? Un peu à la terrible opération qu'il avait accepté d'exécuter. Beaucoup à Emilie, dont le goût des baisers demeurait sur sa lèvre. Il aimait passionnément, et pour la première fois de sa vie. Dans un demisommeil, qui lui laissait le loisir de penser, il revoyait la jeune femme sur son ottomane, lui souriant d'un air caressant. Elle l'aimait plus qu'elle n'en voulait convenir, et ses paroles retenues par la pudeur étaient moins explicites que ses regards. Quelle douceur c'eût été d'entrer chez Lerebourg, comme commis, ainsi que celui-ci le lui avait proposé. Là, il aurait passé sa vie auprès d'Emilie,
dans l'intimité continuelle et délicieuse. Il serait devenu véritablement Victor Leclerc, et il n'aurait plus songé aux hasardeuses entreprises dans lesquelles il s'était jeté, depuis plusieurs années, au risque de sa liberté et de sa vie. Quelle reconnaissance sa maîtresse lui aurait d'abandonner les complots, qui l'effrayaient, pour la tranquille existence du travail et de l'amour. Il en était temps encore. Rien d'irrémédiable n'existait dans son passé. Il avait, comme tant d'autres, qui avaient fini par désarmer, combattu la Révolution triomphante. Qui l'obligeait à continuer? Il était rentré en France, avec l'autorisation du premier Consul. Il tenait, de sa bouche même, que non seulement il pouvait être absous, s'il venait à résipiscence, mais encore récompensé. A cette heure décisive de sa vie, il n'avait qu'un mot à dire et tout changeait pour lui. Cadoudal, prévenu qu'il renonçait à l'entreprise, ne pourrait l'accuser que de mollesse. L'indépendance était reconquise, le droit de ne plus faire que ce qu'il jugerait utile à son avenir et favorable à son amour.
Il aperçut, dans le vague de sa rêverie, Emilie qui souriait, comme pour l'encourager. Et puis, brusquement, s'évoqua dans sa pensée la rude et lourde silhouette de Georges, la carabine sur l'épaule, conduisant ses vieilles bandes à l'attaque des colonnes mobiles qui sillonnaient la Bretagne. C'étaient les derniers révoltés, ceux après lesquels la révolte serait écrasée et la cause royaliste vaincue définitivement. Ils combattaient, un contre cent, traqués, trahis, presque sans armes, faisant non plus la grande guerre, qui avait groupé des armées véritables, mais la guerre de partisans, au coin des bois, presque comme des bandits. Et c'étaient
ces derniers combattants qu'il allait abandonner. Lorsqu'ils persistaient, au milieu des privations, couchant à la belle étoile, mouillés, affamés, mais fidèles toujours, il songeait, lui, à faire sa paix avec le tyran, pour obtenir
les molles douceurs d'un amour
ÇÉÊÈkSfê? sans danger. Que penserait
""îï\§ HËPt' * Emilie, elle-même, d'une rési-
gnation si prompte et d'un abandon si facile? Le héros, qu'il était pour elle, n'allait-il pas devenir, à ses yeux, un renégat misérable? Et le sacrifice qu'il ferait à sa tendresse, ne pourrait- il pas être pris comme une concession à la prudence ? Non !
non ! c'était impossible ! Il se réveilla tout à fait, et, rougissant des compromissions auxquelles, même en
songe, il avait pu se laisser entraîner, il décida de donner à ses braves et dévoués compagnons, le concours absolu de sa bravoure et de son dévouement.
Au même moment, trois coups, espacés d'une certaine manière, furent frappés à la porte. Saint-Régeant alla ouvrir, et se trouva en présence de Limoëlan. Celui-ci était vêtu en ouvrier, le visage barbouillé de plâtre. Il entra, s'assit, et voyant un verre d'eau sur la cheminée, à portée de sa main, il le vida d'un trait.
— Ouf! Gela fait du bien ! J'ai dû, il n'y a qu'un instant, pour ne pas détruire la vérité de mon personnage, boire du rogomme avec des camarades... J'en ai le gosier bridé... Eh bien! ami, vous voilà de retour? Où en sommes-nous ?
— Nous allons exécuter le fameux projet... L'heure est venue...
— Alors, mon cher, il n'y a pas à hésiter, il faut que vous quittiez le Lion et que vous disparaissiez pendant quelque temps.
— Je ne puis pas sortir dans la rue, sans avoir un mouchard à mes trousses...
— Moi, je me suis fait engager parmi les couvreurs qui remettent des tuiles sur le toit de l'auberge, afin d'avoir le moyen d'entrer et de sortir... J'ai bu avec messieurs les agents de Fouché... Ils sont embusqués dans le petit estaminet qui est au coin de la rue.
— Eh bien ! voilà ce qu'il faut que vous fassiez. Demain, à la même heure, apportez-moi un costume de travail absolument semblable à celui d'un de vos compagnons... Je le passerai, par-dessus mes vêtements... Et vous me
chargerez d'une auge à plâtre et de sacs qui empêcheront de voir mon visage. Je sortirai tranquillement et ne reviendrai plus...
— Vous irez tout droit rue du Dragon, chez Mlle Grandeau, modiste, qui vous accueillera lorsque vous lui aurez fait entendre ce mot de passe : Provence et Artois. .. Mais j'y pense... A quoi bon attendre à demain? Partez tout de suite... Nous sommes de la même taille... Je vais vous donner mon pantalon, ma cotte et mon bonnet... L'auge et les sacs sont à deux pas d'ici... Vous vous barbouillez la figure, de façon à ce qu'on vous prenne pour moi...
— Mais vous ?
— Moi? Je prends votre place, je me déguise en Saint- Régeant... Je pars le premier, pour entraîner les limiers derrière moi... Vous, à la faveur de ce change, vous sortez, sans risques, et vous vous en allez à vos affaires. Dans une heure, la nuit va tomber, vous descendez à la berge de la Seine, sur le Pont-Neuf. . . Vous jetez l'auge, les habits dans le fleuve, et redevenu le citoyen Leclerc, vous gagnez l'asile de la rue du Dragon... Je vous y verrai demain... Est-ce arrangé comme cela?
— Ma foi ! l'occasion est bonne. Saisissons-la.
Les deux hommes changèrent de costume. Saint-Régeant endossa, par-dessus sa culotte et son habit, la cotte et le bourgeron de Limoëlan, chaussa ses gros souliers poudreux. Il cacha ses escarpins dans ses poches, son chapeau claque sous son gilet... En un tour de main, il ébouriffa sa chevelure et se marbra le visage de plâtre frais. Puis, sortant dans le couloir, il passa par une fenêtre ouverte sur un échafaudage, choisit une douzaine de sacs vides
qu'il plaça sur son épaule, une auge dont il coiffa sa tête, et, se servant de l'échelle qui descendait dans la rue, il alla près d'une petite charrette pleine de matériaux où il ieta ses sacs et son auge. Il s'assit sur le brancard, d'un air las, s'étira les bras et parut vouloir se reposer un instant. Puis, se remettant sur ses jambes, comme frappé d'une idée soudaine, il fit une vingtaine de pas, dans la direction du quai. Il s'arrêta, regarda autour de lui, ne se vit pas suivi. Alors, prenant son parti, il se mit en marche tranquillement et s'éloigna. Pendant ce temps-là, messieurs les agents de la police, très occupés à une partie de cartes, ne se dérangeaient même pas pour suivre Limoëlan. Et les deux, compères s'en allaient chacun de son cùté, sans aucun risque.
Au Pont-Neuf, Saint-Régeant redevenu le muscadin qu'il était en temps ordinaire, faisait un paquet des misérables hardes qu'il avait dépouillées, et les emportait sous son bras pour une autre occasion. Arrivé rue du Dragon, il examinait la maison qui portait le n° 35. C'était un bâtiment haut de deux étages. Au rez-de-chaussée un pharmacien étalait les bocaux de son officine. Au premier, en lettres d'or sur une enseigne : Virginie Grandeau — Modes. Au-dessus, des mansardes. Une porte bâtarde, fermée dans le jour par une barrière à clairevoie, s'ouvrait sur un couloir obscur et puant. Saint-Régeant poussa la barrière qui sonna, à son grand déplaisir, mais personne ne vint à ce signal. Il s'engagea dans le couloir, gagna à tâtons un étroit escalier où un faible jour, tombant du haut, permettait d'apercevoir les premières marches. Il grimpa lestement, et, arrivé au premier, sonna à une
porte peinte en brun, offrant sur un écusson de tôle noire cette répétition de l'enseigne extérieure — Modes : Virginie (îrandeau. Chapeaux et coiffures. Un pas traînant se fit entendre dans l'intérieur du logis. La porte s'ouvrit et une femme, en bonnet de linge et en tablier bleu,
parut :
— Le citoyen désire? dit-elle d'un air étonné.
— Parler à la citoyenne Grandeau.
— Est-ce pour une coiffure ?
— Oui, dit Saint-Régeant, avec un sourire, c'est pour une coiffure...
La vieille grommela quelques paroles indistinctes, referma la porte et introduisit Saint-Régeant dans une petite pièce encombrée de tables supportant des modèles. Après un court instant, une femme d'une trentaine d'années, maigre et pâle, entra et dévisagea Saint-Régeant, avec une extrême attention.
— C'est à la citoyenne Grandeau que j'ai l'honneur de parler? dit le jeune homme.
— Oui, citoyen.
— Alors, voici ce que je suis chargé de vous dire : Provence et Artois.
A ces mots la physionomie de la marchande de modes changea et se fit franchement ouverte :
— Ah! c'est donc vous, monsieur, que j'attends depuis une semaine. . . Il est fort heureux que vous soyez venu à la nuit tombée... Mes demoiselles sont toutes parties et ne se douteront pas de votre présence ici... Quant à la vieille Mathurine, vous pouvez compter absolument sur son dévouement...
l'iiL'H TUER BOXAPAItTE
iU'J
— Son accueil n'a pas été cordial...
— Elle est défiante. C'est une garantie de plus pour votre sécurité. Mais je vais
vous faire faire connaissance avec elle. . . Mathurine Viens un peu ici.
La vieille parut ; elle fit une grimace et dit en grognant :
— Eh bien! mademoiselle, estce que vous allez coiffer ce clientlà ?
— Nous n'allons pas le coiffer mais le cacher...
— C'est don<un de nos messieurs?
— Oui, Mathurine, et c'est Georges qui nous l'envoie.
— En ce cas,
soyez le bienvenu dans la maison, fit la vieille avec déférence. Mais, mademoiselle, pour que vos péronnelles n'aperçoivent pas votre pensionnaire, il va falloir que monsieur consente à passer ses journées dans la cache de l'Évêque.
— Oh ! ne vous mettez point en peine de moi, dit Saint- Uégeant. Je suis bien habitué à me priver de confortable... Et, à la guerre, j'en ai vu de dures...
— Voas n'aurez nullement à pâtir, dit Virginie, si ce n'est qu'il vous faudra rester enfermé pendant le jour... Mais venez que je vous montre votre habitation.
La modiste suivit un couloir qui menait à la cuisine de l'appartement. Elle ouvrit un placard, dans lequel sur des planches étaient rangés des plats, de la verrerie et des provisions courantes, telles que sucre, café, farine. Elle appuya le doigt sur le mur, au-dessous d'un tasseau. Un craquement se fit entendre et le fond tout entier du placard tourna, démasquant l'entrée d'un réduit large de six pieds et long de neuf. 11 était meublé d'un lit, d'une armoire, d'une table et de deux chaises. Il prenait jour par une étroite ouverture donnant sur une cour intérieure. Placée comme elle l'était, cette ouverture paraissait éclairer la cuisine. Et tout autre œil que celui d'un architecte n'aurait pu se rendre compte qu'elle était percée juste dans l'épaisseur du mur. Car le réduit n'était pas pris sur l'immeuble de la modiste, mais formait une emprise sur la maison voisine, dont il occupait une étroite partie. L'ingéniosité de cet arrangement, dû à la commune possession des deux maisons par le même propriétaire, avait rendu de bien grands services à la cause royaliste, pendant la Terreur. Le premier qui avait occupé le réduit, M8'r de Carbonnières, lui avait donné son nom : la cache de l'Evêque. Depuis, elle avait vu séjourner, entre ses quatre murs, bien des proscrits. Jamais nul soupçon n'avait menacé ses habitants.
— Vous y aurez des livres, du papier, de quoi travailler ou vous distraire. Il ne faudra pas faire de bruit en marchant, à cause des voisins, quoique la muraille soit très épaisse. Du côté de ma cuisine vous n'avez rien à craindre. Vous vous enfermerez le jour et ne sortirez que la nuit, si vous avez à sortir.
— Et si l'on veut me voir.
— Avec le mot de passe on s'adressera à moi : je ferai le nécessaire.
— Pourrais-je prévenir quelqu'un que je suis en sûreté.
— Mathurine ou moi, nous porterons une lettre, si vous le désirez.
— Ah ! combien je vous remercie !
Saint-Régeant eut une telle effusion dans l'expression de sa gratitude que la marchande de modes se mit à rire :
— Ah ! jeune imprudent, fit-elle, en menaçant Saint- Régeant du doigt, ce n'est pas à un homme que vous songez à donner de vos nouvelles ! Voilà donc comme vous allez nous aider à vous protéger ?
— Celle dont il s'agit ne peut me faire courir aucun danger, s'écria Saint-Régeant avec vivacité. Elle se perdrait, plutùt que de me compromettre. D'ailleurs, ne peutelle venir chez une modiste? Et, vous-même, ne pouvezvous aller chez elle qui vend des rubans, de la soie et du velours ?
Virginie Grandeau reprit son sérieux, et. avec fermeté, elle dit :
— Bon pour une fois ! Mais pas deux, je vous le conseille. Il y a un intérêt de parti, que nous ne sacrifierons pas à vos fantaisies. J'ai rendu de grands services à nos amis,
j'en veux rendre encore. Et le moyen d'y arriver ne serait pas de laisser découvrir mon réduit et de vous faire arrêter ainsi que moi. Donc, vous vous plierez à nos usages, ou bien vous reprendrez votre liberté. Est-ce entendu?
— C'est entendu.
— Bon! 11 est probable que vous n'avez pas encore dîné? Eh bien ! nous allons, si vous le voulez bien, faire plus ample connaissance à table.
MUe Virginie Grandeau était d'origine bretonne et la fille du fameux C hante-en- hiver, le lieutenant de M. de Charrette, pris avec le chef chouan, à la Chaboterie, et fusillé, comme lui, après le combat. Les services que cette noble fille avait rendus au parti royaliste ne se comptaient plus. Le comte de Provence lui avait écrit de Mitau pour la remercier, et il avait dit à Hyde, pour qu'il le répétât : « Si je pouvais faire des duchesses, comme je fais des ducs, il n'y aurait pas de plus grande dame que M1,e Grandeau. » La police savait qu'un agent des Princes habitait Paris et servait de trait d'union entre l'Angleterre, la Vendée et le Midi. Mais elle n'avait jamais pu découvrir Mlte Grandeau. Le secret de la modiste de la rue du Dragon était bien gardé et les gens qui l'avaient connu étaient sûrs. Limoëlan était son parent. C'était ainsi qu'il avait su ses relations avec l'Emigration. Car jamais un personnage d'aussi mince importance que Limoëlan n'aurait été mis en rapport avec MUe Grandeau, si le cousinage n'avait amené une exception.
Dès le lendemain, le chouan arriva donc rue du Dragon. Mais, cette fois, tellement méconnaissable qu'il était
impossible, même à l'œil le plus exercé, de le soupçonner
sous son de'guisement. Il offrait aux regards la plus belle tête d'ivrogne, rougie, recuite, larmoyante, et suant l'alcool par tous les pores. Il portait, dans une besace en velours rouge tout usée, les outils d'un cardeur de matelas, et, sur son épaule, les bois du cadre qui sert à étendre les toiles, avant de les garnir de leur crin et de leur laine. Il habitait, depuis deux mois, la mansarde voisine de celle de Mathurine, sous le comble de la maison. Et déjà, dans le quartier, où il avait refait plus de quarante matelas, tous les gamins et toutes les commères le ^âz ' connaissaient sous le nom
du père Jules. Il affectait d'être toujours entre deux vins, et parlait avec un redoutable accent picard. La police l'avait d'abord surveillé. Mais le père Jules parut si complètement abruti, si loyalement altéré, que les soupçons se relâchèrent, et que les agents de Dubois, quand par hasard le père Jules battait les murailles trop dangereusement pour son équilibre, l'aidaient à rentrer chez lui. On ne lui connaissait qu'un ami : François, le portier du couvent des dames de la Visitation, rue Notre-Dame-des- Champs. Il allait, tous les soirs, passer une heure ou deux dans sa loge, avec une permission spéciale de la supérieure, M"° de Gicé, qui, ayant fait carder les matelas de la communauté au père Jules, lui avait ouvert ainsi l'entrée de la sainte maison. Le couvent de la Visitation, asile de femmes et de filles nobles, où s'étaient retirées MMmes de Beaufort, de Goyon et Duquesne, ouvrait ses portes aux religieuses de province, de passage à Paris, et il n'était pas de semaine où « la chambre des voyageuses » ne fût occupée.
Or, voici ce qui se passait à l'abri des murs silencieux de cette maison de retraite. Les visiteuses passagères, qui venaient rue Notre-Dame-des-Champs, étaient toutes, sans exception, des émissaires royalistes apportant des instructions à transmettre dans les différentes parties de la France. Le portier François était Jean Garbon, chouan irréductible, qui avait refusé d'accepter la pacification de 1796 et qui, réfugié à Paris, continuait à servir la cause royale, en communiquant, au moyen de Limoëlan, avec Virginie Grandeau et les chefs du parti. Ainsi, tous les ordres envoyés d'Angleterre, tous les mes-
sages venus de Bretagne et du Midi, se centralisaient rue Notre-Dame-des-Champs. Le père Jules et François étaient les agents de transmission des nouvelles ou des instructions venues des différents foyers d'insurrection.
Le jour où Saint-Régeant s'était installé rue du Dragon, le père Jules et François, assis, dans la loge, devant des verres de vin, auxquels ils n'avaient pas touché, causaient à voix basse :
— Le moment est venu, disait Limoëlan, de mettre à exécution le projet soumis par Saint-Régeant au comité lors du séjour de Georges et de Hyde à Paris, et accepté par lui. C'est, en somme, extrêmement simple. Il faut se procurer une charrette, un cheval, un tonneau de poudre et un vieux fusil. Il n'y a que toi qui puisse te procurer la charrette et le cheval, pour que nous nous en servions en temps utile...
— Je les ai sous la main. La carriole et le cheval qui servent à aller, chaque semaine, chercher dans le potager, que ces dames possèdent à Chevilly, les légumes nécessaires à la cuisine, et aussi des poulets et des pièces de viande.
— Tu n'y penses pas, dit Limoëlan. Et si la carriole et le cheval sont reconnus, si la police arrive ici et arrête toutes les dames de la communauté, comme complices! C'est une affaire à laisser sa tête... Nous n'avons pas le droit de compromettre ces nobles femmes dans une tentative aussi périlleuse... Il faut se procurer une charrette qu'il ne soit pas possible de reconnaître, s'il en reste un morceau entier, et, au besoin, nous passer de cheval Nous serons bien capables à nous deux, de tirer la voiture jusqu'à la place indiquée ?
— Non ! ce serait dangereux. Je connais, chez un jardinier de Vaugirard, une voiture et un vieux cheval que je lui demanderai de me vendre. Je l'aurai à bon compte. Nous les prendrons au moment voulu. L'homme ne me trahira pas. Je suis sûr de lui. D'ailleurs, rien ne pourra le compromettre. Pour vingt écus on fera l'affaire.
— Quant au tonneau de poudre et au fusil, Saint-Régeant s'en charge. La machine sera toute préparée. Il n'y aura qu'à la placer sur la charrette...
— Et pour quand l'opération?
— Ce sera une question d'opportunité. Saint-Régeant étudie le coup et nous préviendra quand il en sera temps.
Ainsi, sans hésiter, ces trois hommes se préparaient à supprimer le héros, en qui la France plaçait tout son espoir. Pendant que la police du château et les agents de Dubois, pour complaire au premier Consul, surveillaient étroitement les jacobins, qui se tenaient en repos, faisaient des rapports sur les Philadelphes, qui s'agitaient dans des discussions théoriques, ceux-là seuls que Fouché redoutait, ayant dépisté, pour un temps, les agents chargés de les épier, étaient à la veille d'exécuter l'attentat redouté. Braconneau, au bout de deux jours passés inutilement à la porte du Lion rouge, à attendre Saint-Régeant, avait été obligé de s'avouer que les policiers, placés par lui pour guetter le jeune royaliste, avaient été mis en défaut et que, s'il pouvait avoir un espoir de retrouver le fil rompu, il fallait aller chercher l'autre bout, au Bonnet bleu. En s'attachant aux pas de Mme Lerebourg, Braconneau croyait être sûr d'arriver jusqu'à Saint-Régeant. 11 était impos-
sible que les deux amoureux consentissent à ne pas se voir. Peut-être Saint-Régeant s'était-il absenté, comme il l'avait déjà fait. Mais il rentrerait a Paris et, quand il serait si près de Mme Lerebourg, il était matériellement impossible qu'il ne vînt pas au Bonnet bleu, ou que Emilie n'allât pas le retrouver dans un endroit convenu d'avance. Ce n'était donc qu'une question de patience.
Pour être sûr que la besogne serait bien faite, Braconneau s'était installé rue Saint-Honoré, à trois pas du Bonnet bleu et, en pestant contre Saint-Régeant, il attendait la revanche qu'il devait infailliblement obtenir. Le troisième jour de l'arrivée de Saint-Régeant rue du Dragon, vers quatre heures de l'après-midi, une femme, portant un carton de modiste, attaché par une courroie dans laquelle était passé son bras, entra au Bonnet bleu et demanda à parler à la citoyenne Lerebourg. Elle fut priée de monter à l'entresol, et, là, trouva la jeune femme très occupée avec son mari à classer des échantillons, pour composer un répertoire. Le marchand s'avança vers la visiteuse et lui demanda ce qu'il y avait pour son service.
— Ma foi, citoyen, je venais à tout hasard demander à votre femme, si elle voulait voir de belles dentelles... C'est une occasion, qui est un peu coûteuse, pour une petite commerçante comme moi, et qui sera une bagatelle pour une maison comme la vôtre...
— Voyons cela, dit Lerebourg, flatté de ce préambule... Eh ! mais, ma chère dame, ce sont des aubes de prêtre, que vous nous montrez... Diable! C'est magnifique... Voilà une nappe d'autel... D'où cela provient-il?
— C'est ce que je ne me charge pas de vous dire... C'est
à vendre pour deux mille quatre cents livres, enécus... Si vous vous en arrangez, gardez-les, et donnez-moi l'argent. . . C'est le dernier prix et je n'ai pas de commission sur la vente...
— Quel est donc votre intérêt dans l'offre que vous me faites ?
— De rendre service aux possesseurs de ces dentelles et, ma foi, d'avoir à bon compte des rubans dont j'ai besoin pour ma maison de modes... Car, n'est-il pas vrai, vous me traiterez aussi bien que je vous traite?
— Très volontiers, fit Lerebourg, qui, après un rapide examen de la marchandise offerte, avait acquis la certitude que les dentelles, qu'il palpait d'une main respectueuse, valaient au moins quatre fois ce qu'il les payait. Je vais vous chercher l'argent à la caisse. Car il n'est pas utile que mes demoiselles de magasin connaissent notre marché.
Il descendit, laissant Emilie en présence de la vendeuse. Alors celle-ci, rapidement, sortant de sa poitrine un billet étroitement plié, le tendit à la jeune femme en lui disant : « Vous lirez ceci quand vous serez seule. C'est de Victor Leclerc. » Mme Lerebourg devint pourpre. Elle eut un moment d'hésitation. Mais elle entendit son mari, qui remontait, et, vivement, elle cacha la lettre dans sa poche.
— Citoyenne, voici votre argent, dit Lerebourg. Vous ne voulez sans doute pas de facture?... Si vous avez de nouvelles occasions, dans le même genre, pensez à moi...
La modiste prit le petit sac d'or que le marchand lui tendait, et le fit disparaître dans son réticule. Elle salua Mme Lerebourg, et dit :
— Maintenant, montrez-moi ce que vous avez de plus
nouveau, comme rubans, pour garnir des passes et des bavolets, et aussi pour orner des bonnets...
— Si vous voulez descendre, citoyenne, je vais, moimême, vous conduire aux rayons de soieries et rubans...
Ils disparurent, dans le petit escalier et Emilie demeura seule. La lettre, qu'elle tâta du bout des doigts, lui parut bien tentante à lire. Gomment résister à l'envie de savoir ce que faisait Saint-Régeant, où il était, et si l'espoir s'offrait de pouvoir le rejoindre. Au fond d'elle-même, une voix s'élevait qui la gourmandait de sa légèreté. Quoi ! songer à se jeter dans les dangers d'une passion qui risquait non seulement de troubler son repos, mais encore de compromettre son mari. Car il n'y avait pas d'illusion à se faire : Saint-Régeant conspirait. N'était-ce pas un très grand bonheur que les poursuites de la police l'eussent séparé d'elle? Et, maintenant qu'il avait complètement disparu, ne faudrait-il pas qu'elle fût complètement folle pour courir bénévolement au-devant de toutes les embûches qu'un tel amour lui préparait? Elle n'avait qu'à prendre la lettre, à la déchirer, sans la lire, et à en jeter les morceaux dans la cheminée. Tout était fini. Elle restait une honnête femme, paisible, rangée, insoupçonnable. Et son caprice, pour le beau chouan, demeurait le rêve d'un jour. La raison lui indiquait ce qu'elle avait à faire. L'amour obtint d'elle tout lie contraire. Elle tira le billet de sa poche, le décacheta et le lut. Il était court : « Si vous m'aimez et désirez me revoir, chère Emilie, venez, dans le jour, rue du Dragon 35, chez Mme Virginie Grandeau, modiste, qui vous remettra ce billet. Vous n'avez rien à craindre. Et vous me rendrez bien heureux. Victor. »
Emilie fit, après la lecture, ce qu'elle aurait dû faire avant, si elle avait été sage : elle brûla le petit papier à la flamme d'une bougie et en jeta les cendres dans la cheminée. Puis elle se mit à rêver. Ainsi cette femme, qui venait d'apporter des dentelles, était l'hôtesse de Saint-Régeant. Elle chercha à se rappeler ses traits. Agée de quarante ans, au moins, et fort laide, elle ne pouvait être une rivale. Ceci la lui rendit sympathique. Aller rue du Dragon et chez une modiste, était une chose toute naturelle et qui ne devait en rien compromettre Emilie. Le choix de l'asile de Saint-Régeant, en ce qui la concernait, était donc pratique et judicieux. Restait à savoir où et comment ils pourraient se voir. Elle décida d'en faire l'expérience, le lendemain même. Depuis la disparition de Saint-Régeant, Mmc Lerebourg n'était pas sortie, si ce n'est une fois pour aller prendre l'air aux Tuileries, sur la terrasse des Feuillants. Braconneau commençait à se donner au diable, en voyant que sa surveillance était vaine. Aussi, lorsque la charmante Emilie, vers trois heures, parut sur la porte de son magasin, le policier poussa-t-il un soupir de satisfaction.
La jeune femme s'éloigna dans la direction du Palais- Royal. Là, elle arrêta un liacre et roula, cahin-caha, vers la Seine. Braconneau dut prendre le pas accéléré pour ne pas perdre de vue la voiture, au milieu des embarras de la rue. Près de la Monnaie, il fut un instant en défaut, mais il aperçut de nouveau le véhicule sur le quai des Grands -Augustins, et quand Mme Lerebourg descendit rue du Dragon, en face de la rue de la Huchette, le policier était hors d'haleine. Il vit, avec stupéfaction,
Mme Lerebourg entrer dans l'allée noire et garder son fiacre. Il examina la maison et ne lui trouva rien de particulier. L'enseigne de la modiste lui donna à penser qu'il avait peut-être fait une course inutile. Cependant, à la réflexion, il lui parut singulier que Mme Lerebourg vint, dans un quartier si éloigné, chez une modiste de si peu d'apparence, elle qui, par ses relations commerciales, pouvait se faire servir dans les premières maisons de Paris. Il se dit qu'en matière policière c'était toujours à l'invraisemblable qu'il fallait s'attacher. Dès lors, il résolut de savoir ce que venait faire, au 35 de la rue du Dragon, Mme Lerebourg. Et il attendit patiemment.
Montée au premier, Emilie avait sonné à la porte de MlLe Virginie Grandeau, et, reçue par la vieille Mathurine, avait été introduite dans le salon d'essayage. Là, Virginie était venue la retrouver. Et comme dans l'atelier, séparé seulement par une cloison, les voix des ouvrières se faisaient entendre, la modiste appela sa première et lui commanda d'apporter une capote, qu'elle était en train de finir, et la fit essayer à sa prétendue cliente. L'ouvrière dut offrir d'autres modèles, et, au bout d'un quart d'heure de discussion, le choix de Mme Lerebourg se fixa sur un charmant petit chapeau qu'elle déclara vouloir emporter elle-même. A peine l'ouvrière était-elle rentrée dans l'atelier, Virginie emmena sa cliente par le couloir obscur, vers sa cuisine, déplaça le panneau de l'armoire, et introduisit la jeune femme dans la cache en lui disant : «Je ne vous donne qu'un quart d'heure. Plus serait dangereux. » Elle referma la porte secrète, et les deux amants restèrent
en présence l'un de l'autre. Ils étaient vraiment seuls, comme séparés du monde. Au lieu de se sentir enhardi, Saint-Régeant se trouva plus timide. Il s'approcha d'Emilie, lui prit la main et la conduisit à une des deux chaises qui meublaient le réduit et s'assit auprès d'elle :
— Voilà où vous habitez, maintenant? dit tristement Mme Lerebourg.
— J'ai connu des retraites moins tranquilles et moins douces... Les caches du Morbihan, sous la terre, où nous gîtions comme des lapins, sans feu, sans nourriture souvent, n'étaient pas des palais ! C'est le sort de la guerre... Si nous triomphons, la misère sera finie...
— Si vous triomphez ! Ah ! Saint-Régeant, votre entreprise est folle ! Comment espérez-vous la mener à bien, seul, perdu dans ce grand Paris, traqué, je le devine, menacé, je le sens. Et contre ce victorieux qui s'appelle ' Bonaparte !
— Ne parlez pas de mon dessein, chère Emilie, n'empoisonnons pas, par l'atroce et dégoûtante politique, les quelques instants que nous avons à passer l'un près de l'autre... Vous êtes un ange de n'avoir pas oublié le pauvre Saint-Régeant ! Perdu comme je le suis, ainsi que vous le disiez à l'instant, dans cet immense Paris, vous n'auriez qu'à cesser de vous occuper de moi, pour retrouver votre calme et votre sérénité. C'est moi qui suis cause de votre ennui. Pardonnez-le-moi, ma chère âme, et illuminez de votre charmant sourire, la tristesse de ce réduit.
— C'est bien déraisonnable à moi d'être venue. Mais je souffrais trop de ne pas vous voir, de ne pas savoir où
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vous étiez, ce que vous faisiez.
Quelle étrange influence avezvous prise sur ma volonté, que je sois incapable à présent de désirer autre chose que ce qui vous plaît, et que je tremble à l'idée des dangers que vous courez.
Le regard de Saint-Régeant se fit plus caressant, sa main pressa plus tendrement la main d'Emilie, et se penchant tout près de son oreille, il murmura :
— Si vous désirez ce qui me plaît, alors soyez bonne, et laissezmoi de vous, pour charnier ma solitude, un souvenir délicieux...
Elle se défendit aussitôt, avec une pudeur qui lui rougissait le visage :
— Je n'ai qu'un très court instant à passer près de vous, sachez vous contenter de ce que vous obtenez
aujourd'hui... Et puis, cette femme qui va revenir, et qui peut nous surprendre... Oh! Saint-Régeant...
Il l'avait prise dans ses bras et la dévorait de son souffle. Il la désirait follement et toute l'ardeur de sa jeunesse l'animait, le rendant irrésistible. Elle allait céder, lorsque, du côté de la porte secrète, un léger bruit se fit entendre qui la rappela à la réalité. Elle s'échappa des bras de Saint-Régeant, et, tremblante à la fois de désir et de crainte, elle le supplia :
— Oh ! Non î pas en ce moment, un autre jour... je vous en prie...
— Et si je suis pris ou tué, avant?
Elle se rejeta dans ses bras, avec un cri de douleur. Il put voir ainsi à quel point elle l'aimait et qu'entre lé bonheur de son amant et son honneur de femme, déjà elle n'hésitait plus. Une joie exquise emplit le cœur de Saint- Régeant. Et calmant Emilie, avec autant de soin qu'il venait de mettre d'adresse à l'alarmer :
— Non, cher amour, ne craignez rien pour moi, je suis en sûreté ici. Et vous pourrez y revenir, bientôt, pour me donner le prix de ma soumission. Je veux être votre esclave obéissant, et vous ne me récompenserez que quand il vous plaira.
Elle le paya de sa sagesse, par un long baiser, qui les laissa tous les deux pales et tremblants, se regardant avec extase.
— Ah ! quel mérite vous me donnez, vraiment, à triompher de moi, dit le jeune homme avec un soupir.
11 passa la main sur son front et avec vivacité :
— Dites-moi comment vous êtes venue ici, chère Emilie,
et si vous n'avez rien vu de suspect aux abords de cette maison. N'avez-vous pas été épiée?
— Et par qui ? Mon mari n'a aucun soupçon, le brave homme, et je suis chez une modiste. La voiture, qui m'a amenée, m'attend à la porte, j'emporte un chapeau. Gomme par hasard, il aura besoin de retouches et je le rapporterai, moi-même, dans deux jours.
— Dans deux jours! s'écria Saint-Régeant, avec joie.
— Et comme je resterai un peu plus longtemps, afin que ma visite ne paraisse pas plus longue, à ceux qui pourraient être tentés de s'en occuper, je viendrai à pied, en me promenant. Maintenant que je sais où je vais, ce sera la chose la plus simple du monde...
— Oh ! chère, chère Emilie ! Si bonne, si dévouée...
— Si folle ! oui surtout ! Mars que serait l'existence sans un grain de folie? Bien morne, bien plate, ne valant pas la peine d'être vécue ! Allons ! quittons-nous pour aujourd'hui. Et à bientôt.
Ils s'embrassèrent encore, dans la solitude de la petite chambre. Puis, Saint-Régeant frappa contre la porte dissimulée. Au bout d'un court instant, elle s'ouvrit, et Virginie silencieusement emmena Mme Lerebourg. Celle-ci retrouva, dans la rue, son cocher, qui dormait à poings fermés sur son siège, et lui commanda de la ramener place du Palais- Royal, à l'endroit où elle l'avait pris. Au bord du trottoir, les pieds dans le sale ruisseau, Braconneau, le nez en l'air, comme s'il examinait le toit d'une maison, de l'autre côté de la rue, ne perdait pas un geste, ni une parole de Mme Lerebourg. Il la vit calme, tenant à la main son grand carton, et, pour tout autre que lui, il eût paru évident que
la jeune femme venait d'accomplir l'acte le plus ordinaire de la vie d'une femme : aller chez une modiste, acheter un chapeau. Mais Braconneau avait perdu de vue Saint- Ilégeant. Il posait en principe que tous les mouvements de la charmante Emilie devaient être destinés à la rapprocher de son amant. Il concluait donc de la visite faite par elle que Saint-Kégeant était intéressé dans cette visite, et que la maison de la rue du Dragon et Mlle Virginie ellemême, devaient être surveillés désormais.
Il ne se donna pas la peine de suivre Mu,e Lerebourg, rentrant au Bonnet bleu. Emilie, pour lui, n'était que le fil qui devait le conduire à Saint-Régeant. Or, son flair de policier lui indiquait que le jeune royaliste était caché dans la maison de la rue du Dragon. Mais où? Comment? Chez qui? Là était le mystère qu'il fallait découvrir. Tout d'abord il convenait d'étudier le pharmacien du rez-de-chaussée. Il y avait quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent, pour que ce fût une précaution inutile. Mais le policier savait qu'il avait affaire à un adversaire sérieux et adroit. Il ne voulait rien négliger. Il entra dans la boutique et examina le potard qui vint au-devant de lui. C'était un petit homme de cinquante ans, chauve, sale et maladif. Braconneau lui demanda une once de séné. Le praticien sourit et dit d'un ton doctoral :
— La purgation est une bonne précaution, à tous les changements de saison et particulièrement au printemps..- Le séné est un purgatif drastique meilleur que la rhubarbe qui agit par indigestion...
Il pesait les feuilles dans un petit sac en papier, pendant que Braconneau, d'un air indifférent, prenait mesure des
murs, évaluait l'épaisseur des planchers et jetait un coup d'oeil dans le laboratoire, donnant sur une petite cour et assez mal éclairé. Il dit au potard : ,
— Vous n'avez pas de souris, dans votre magasin...
— Excusez-moi, citoyen. Nous en sommes tourmentés à l'excès, mon épouse et moi...
— Ah ! Vous êtes marié ? Mais où habitez -vous donc?
— Au second étage, nous avons trois pièces sur la rue... C'est mansardé, mais bien commode tout de même... Et nous n'avons à l'étage que le père Jules le matelassier, et la bonne de la citoyenne Grandeau, qui logent auprès de nous... De sorte que nous sommes tout à fait chez nous... Quant aux souris...
— Ah! la citoyenne Grandeau... C'est la modiste du premier? Une belle fille, qui a un amant, joli garçon, brun, bien découplé... revenu de voyage depuis deux jours?
En écoutant Braconneau, la physionomie du pharmacien exprimait un prodigieux étonnement :
— La citoyenne Grandeau, une belle fille ! La citoyenne Grandeau, un amant? Vous vous moquez, citoyen... Ou bien vous faites confusion avec une de ses demoiselles de magasin... Oh ! Il y a là deux ou trois gaillardes, jeunes, vives et gentilles, qui ne doivent pas se priver de galants. . . Mais, jamais, au grand jamais, elles ne se risqueraient à les amener dans la maison... Oh ! bien ! Mlle Grandeau les mettrait à la porte, incontinent !
— Quoi! C'est un tel dragon de vertu, cette Virginie Grandeau, que jamais homme ne pénètre chez elle ?
— Ah ! Ne me faites pas dire non plus de bêtises ! dit le
potard. Elle reçoit ses fournisseurs, elle vous recevra, si vous venez lui faire une commande. Mais quant à souffrir qu'on vienne, chez elle, pour d'autres motifs que les affaires... Non!... Citoyen, voici votre séné... c'est cinq sous... Et, pour ce qui est des souris, si vous voulez un procédé pour les détruire, je puis vous recommander le ce raticide Duvallon » qui m'a réussi admirablement... C'est de l'arsenic avec du phosphore...
— Bien, j'y penserai, fit Braconneau en donnant au potard une pièce de cinq sous. Il savait ce qu'il avait voulu connaître et aspirait à s'en aller. Cependant le pharmacien, parti sur la destruction des souris, ne voulait pas lâcher son auditeur. Il lui dit :
— Venez voir comme je dispose ces amorces empoisonnées dans mon capharnaûm.
Braconneau, ravi de pouvoir examiner la place en détail, le suivit dans son arrière-boutique, au plafond de laquelle pendaient une centaine de bottes de plantes officinales. Il alla même jusque dans la courette, qui séparait la maison de la maison voisine. Il regarda longuement la façade et, en ce moment-là, il eut les yeux fixés sur la place même, où était ménagée la cachette de Saint-Régeant. Il entendit une voix joyeuse qui parlait par une fenêtre du premier étage :
— Eh bien ! père Bismuth, ça va la santé? Ça n'est pas comme vos clients, hein? Vous ne vous empoisonnez pas avec vos produits?
— Allez ! bonne pièce ! Venez me demander du jujube, quand vous serez enrhumée ! répartit en riant le pharmacien. C'est une des ouvrières de la citoyenne Grandeau,
dit-il. C'est jeune, c'est gai. Elles m'appellent père Bismuth ! Ça ne fait pas de mal et ça les amuse!
Les soupçons de Braconneau s'affaiblissaient d'instants en instants. Rien, dans ce paisible et simple logis, ne sentait la conspiration. On n'y voyait pas aisément des allées et venues mystérieuses. Ces gens, vivant les uns sur les autres, coude à coude, dans un si petit espace, ne pouvaient pas ne point surprendre tout mouvement anormal, ne pas s'en étonner, n'en pas parler. Ce coin de province, dans Paris, ne cadrait pas avec le dangereux partisan que Braconneau le soupçonnait de receler. Et pourtant, que venait faire là Mme Lerebourg? 11 résolut de ne pas se rendre si vite et de continuer à observer. Il prit congé du pharmacien, avec force remerciements, et avisant un de ses hommes qui flânait sous la porte d'un marchand de vins, il l'appela et lui donna les ordres les plus précis pour la surveillance de la maison. Il pensait : si Saint- Régeant est caché rue du Dragon, la citoyenne Lerebourg y reviendra. Cette fois-là, je n'hésite pas, je dépêche un de mes hommes au poste le plus voisin, je cerne la maison, et je fais une perquisition à fond. Il faut que je découvre la citoyenne Lerebourg dans le magasin de Virginie Grandeau, ou avec Saint-Régeant, dans sa retraite, mais il faut que je découvre quelque chose.
Deux fois, Saint-Régeant sortit le soir, pour aller retrouver Limoëlan, au couvent des Dames hospitalières. Il ne fut pas reconnu par les agents de Braconneau, qui le suivirent du reste consciencieusement. Il parut être un domestique de la maison Grandeau. Mais Braconneau, informé, sachant qu'il n'y avait dans la maison, d'autre
homme que le pharmacien et le père Jules, soupçonna
Régeant. 11 conduisit le l'effet d'être homme jusil avait été
tout de suite une sortie de Saintprit la surveillance lui-même, nocturne promeneur, qui lui fit moins grand et plus gros que son qu'au couvent et l'attendit. Mais vu par Limoëlan et reconnu.
— Tu as, dit le chouan à son ami, une mouche sur le dos. Ouje me trompe fort, ou bien, c'est le fameux Lavernières, qui faillit, par l'entremise de Valoris, arriver jusqu'au Comité, au Lion ronge...
— Si c'est Lavernières, alors c'est aussi Neufmoulin.Neufmoulin est un gaillard, qui m'a escorté pendant toute une excursion dans le Midi, et qui m'a créé de graves difficultés à Lyon. Il faut, dans ce cas, nous en défaire, car il est extrêmement dangereux.
— Et comment vas -tu t'y prendre?
— Oh ! de la manière la plus simple. Je vais, en te quit-
tant, m'en aller par les terrains vagues qui s'étendent du côté de Vaugirard. Si mon homme m'abandonne, je rentre à ma cachette, jusqu'àune meilleure occasion. S'il me suit, je me retourne, je vais à lui et nous nous expliquons. J'ai mes pistolets.
— Tu le tues?
— Dans un combat loyal. Je ne sais pas assassiner. S'il est armé, et il doit l'être, les chances sont égales. S'il ne l'est pas, je lui donne un de mes pistolets pour qu'il se défende...
— Singuliers scrupules! fit Limoëlan, avec un sourire Tu vas, demain peut-être, risquer de tuer vingt gendarmes ou guides de l'escorte de Bonaparte, avec ton baril de poudre, et tu hésites à exécuter un espion qui te ferait couper la tête avec une joie sans mélange.
— C'est, en effet, très sot, dit Saint-Régeant. Mais on ne se refait pas. En mettant le feu à la machine je sais que je risque ma vie... Et alors, c'est comme à la guerre... Mais là, froidement, casser la tête à un homme, sans l'avertir... Gela ne me va pas !
— A la place de Brutus, tu n'aurais pas tué César...
— J'aurais préféré le tuer à Pharsale.
— Chevalerie! Mon cher, tu m'inquiètes, je ne sais pas si je vais continuer notre entreprise avec toi. Tu es fort capable, si, au moment décisif, il passe une jolie femme, dans la rue, ou un vieillard aux cheveux blancs, de ne pas appuyer le doigt sur la détente, et d'épargner le premier Consul, pour ne pas tuer le vieillard ou la femme...
— Ah ! ne me parle pas des conséquences de mon action ! Ne m'en laisse voir que la sauvage grandeur! Il faut
détruire Bonaparte, voilà tout! Et j'y dévoue ma vie.
— Eh bien ! quand risquons-nous le grand coup ?
— As-tu pu te procurer la charrette ?
— En une heure, je l'aurai.
— Le baril de poudre, tout chargé, et le fusil sont au Lion rouge...
— Nous n'avons donc plus qu'à chercher l'occasion.
— Elle s'offre. La Gazette annonce que le 3 nivôse, c'est-à-dire après-demain, l'Opéra donnera une audition solennelle du nouvel oratorio de Haydn, la Création du monde. La présence du Consul, de Mm0 Bonaparte et de la petite cour des Tuileries est promise aux spectateurs...
— Alors ?
— Alors, pour aller à l'Opéra, le chemin de Bonaparte est tout tracé. Il prend la rue Saint-Nicaise et la rue de la Loi... C'est au coin de la rue Saint-Nicaise, dans le rentrant à gauche, qu'il faut placer l'engin. La voiture passera à côté. Il est impossible qu'elle ne soit pas pulvérisée...
— Va donc pour le coin de la rue Saint-Nicaise. L'effet sera moins destructeur que rue de la Loi, où il peut se trouver un assez grand concours de spectateurs...
— Sans compter que la police, sans doute, nous empêcherait de stationner. . .
— Oui, c'est bien ainsi. Quel est notre rôle à Carbon et à moi ?
— De m'amener la voiture au Lion rouge. Là, nous chargeons le baril et nous allons rue Saint-Nicaise. La nuit sera venue. L'obscurité nous protégera.
En attendant, il faut te débarrasser de ton espion.
Ça, c'est l'affaire de cette nuit. Avons-nous encore
quelque chose à nous dire ?
— Voyons.
— La charrette au Lion rouge, après-demain à cinq heures. Et si, par hasard, il faut tout prévoir, je n'étais pas là, demande le baril et le fusil à l'hôte et remplacemoi.
— Si tu n'y es pas...
— C'est que je serai pris ou mort...
— Bien.
Saint-Régeant s'était levé. Il sortit de sa poche une paire de pistolets, dont il vérifia avec soin les amorces. Puis, serrant la main de son ami il sortit dans la cour, franchit la porte et s'en alla par les rues. Braconneau lui emboita le pas. Avec un peu d'étonnement, il vit celui qu'il avait suivi, et qu'il persistait, malgré les apparences, à prendre pour Saint-Régeant, tourner le dos à Paris, et s'enfoncer dans les champs, vers Vaugirard. Il était brave, il n'hésita pas et continua à marcher derrière l'homme. Cependant, il lui laissa prendre plus d'avance parce qu'il était moins facile de se dissimuler, dans ces espaces vagues, que dans les rues de la ville. Du reste, les précautions qu'il prenait, pour n'être point aperçu, étaient bien inutiles. Au bout d'un quart d'heure de chasse, à la façon dont son gibier se découvrait, il fut facile de comprendre qu'il se savait chassé et qu'il n'y attachait aucune importance. Il marchait au milieu du chemin, tout droit, sans s'arrêter. Puis, brusquement, quand il n'y eut même plus de palissades autour des terrains déserts, aucune habita-
tion de maraîcher en vue, il se jeta dans un chemin de traverse, qui conduisait vers Montrouge, et, arrivé en pleins champs, s'arrêta, s'assit et attendit. Le policier ne voulut pas être en reste de bravade. Il continua de inarcher vers l'homme qu'il suivait. Là, sûr de son fait, n'ayant plus aucun doute, il tira son chapeau et dit:
— Bonsoir, monsieur de Saint-Régeant.
— Votre serviteur, monsieur Neufmoulin, répondit le royaliste.
— Eh bien ! à la bonne heure, voilà une situation nette J'aime ça.
— Nette, fit Saint-Hégeant, en ce qui me concerne. Mais nullement en ce qui vous touche. Vous êtes le Neufmoulin du voyage à Lyon, mais vous êtes aussi le Lavernières de l'abbé de Valoris, et, sans doute, encore beaucoup d'autres personnages, qui ont été incarnés, par un seul policier, dont nous ignorons la vraie figure et le vrai nom. Le vrai nom, je ne sais pas si je le saurai jamais, mais la vraie figure, sous ses fards, ses perruques, avec ses plumes dans le nez, et ses boules de caoutchouc dans les joues, je vais essayer de la découvrir...
— Ah! Ah! Et comment?
— En vous tuant, monsieur Neufmoulin.
Le policier fit un saut en arrière, qui le mit à distance. Saint-Régeant se leva lentement, se planta au milieu du chemin, et, sortant de dessous son vêtement ses pistolets :
— J'ai mangé et bu avec vous, Neufmoulin, et, quoique vous ne soyez pas un personnage bien recommandable, étant donné le triste métier que vous faites, je ne suis pas
de caractère à vous tirer dessus sans que vous puissiez vous défendre. Prenez donc autant d'espace qu'il vous conviendra, puis, au signal que je donnerai, marchez sur moi, et tirez. Ne me ménagez pas. Ce serait duperie, je tire bien et vais essayer de vous tuer.
— Monsieur de Saint-Régeant,vous me mettez dans une situation vraiment difficile. Je n'ai pas du tout l'intention de vous tuer, ni même de vous blesser. Ce n'est pas cela qu'il faut que je fasse, mais bien m'assurer de votre personne.
— C'est pour cela que je ne suis pas rentré à Paris, où à chaque pas vous auriez trouvé de l'aide. Mais, ici, Neufmoulin, comment vous y prendrez-vous pour m'arrête r ?
— Monsieur de Saint-Régeant, je ferai tout ce qu'il dépendra de moi pour y parvenir. Il ne faut pas que vous alliez coucher, ce soir, chez la citoyenne Grandeau. . . Il faut aussi que je sache ce que vous tramez avec le portier du couvent des dames hospitalières. . . C'est du Pitt et Cobourg tout pur, ceci, mon maître... Vous l'expliquerez au citoyen Fouché...
— Oh ! Vous en savez trop, dit Saint-Régeant, avec une froide résolution. Et vous êtes bien imprudent de me braver... Allons ! prenez un de ces pistolets et défendez-vous, ou, par le ciel, je vais vous abattre comme un chien enragé...
— Saint-Régeant, avant de vous fâcher, écoutez-moi. Je ne vous veux pas de mal, je vous l'ai déjà prouvé. J'aurais pu inquiéter la citoyenne Lerebourg ; je ne l'ai point fait. Cela me navre de voir un charmant ieune homme tel
que vous, engagé dans une aussi mauvaise voie, avec Georges et sa clique... Lâchez tout cela, partez, et, ma parole, je facilite votre fuite...
— Et, derrière moi, vous arrêterez les autres, et j'aurai trahi la cause que j'ai juré de faire triompher. Allons! Assez ! Vous m'outragez. Vous vous êtes mis dans une situation terrible, Neufmoulin. Vous n'en sortirez qu'en me tuant...
— Vous m'y forcez ! Mais, ce sera bien à contre-cœur... Il prit dans sa redingote un pistolet qu'il arma. Il avait
mis, entre Saint-Régeant et lui, une distance d'une trentaine de pas. Cette nuit d'hiver était sombre et il commençait à bruiner. A peine se voyaient-ils, placés en face l'un de l'autre, au milieu du chemin.
— Gardez-vous, Neufmoulin ! cria Saint-Régeant. Et le pistolet à la main, il commença à marcher d'un pas décidé vers le policier immobile au milieu du chemin. 11 arriva ainsi, presque à dix pas. Neufmoulin espérait toujours le voir tirer, pour l'avoir ensuite désarmé à sa merci. Mais Saint-Régeant ne paraissait pas du tout décidé à favoriser cette tactique. Il s'arrêta, ajusta froidement Neufmoulin. Alors celui-ci vivement se décida à faire feu. La balle traversa le collet de la redingote de Saint-Régeant. Le coup de feu du royaliste succéda immédiatement à celui du policier. Et Neufmoulin, atteint en pleine poitrine, tomba le nez en avant sur la route.
— Ma foi ! Il l'a voulu ! dit Saint-Régeant.
Il alla au policier, le vit se débattre dans un flot de sang. Il le retourna, lui arracha sa perruque, et constata que le visage, qu'il lui avait montré quand il jouait le rôle de
jVeufmoulin, était à peu de chose près son visage naturel. Ne voulant pas l'exposer à être écrasé par les charrettes des maraîchers, qui venaient toutes les nuits aux halles apporter la nourriture de Paris, il le tira sur un des bas côtés de la route. Il plaça le pistolet déchargé du policier auprès de lui. Bien convaincu qu'il était mort, il dit : .
— Requiescat in pace.
Et, d'un bon pas, il marcha dans la direction de la ville.
Fouché était fort occupé à lire ses rapports du matin, lorsque le jeune Villiers, un de ses secrétaires, entra sans frapper et vint mystérieusement dire à son patron :
— L'agent n° 7 demande à parler au citoyen Ministre, pour des choses de la plus haute importance.
Fouché ne leva pas le nez, et dit d'une voix sourde, comme indifférente :
— Faites-le entrer.
L'homme parut. C'était une espèce de colosse avec des poils noirs depuis les sourcils jusqu'au menton. Le type de l'agent d'exécution. Car pour se déguiser, ruser, sa carrure athlétique et ses traits accentués s'y opposaient. C'était un gars pour forcer une porte, assommer des rebelles, vrai dogue de garde, brutal et féroce. Fouché le regarda, apprécia sa puissante musculature et demanda :
— Qu'y a-t-il donc, Soufflard?
Comme Bonaparte, Fouché avait cette mémoire des visages et des noms, qui lui permettait de connaître, au moment voulu, tous ses subordonnés.
— Citoyen Ministre, il y a que Braconneau a été assassiné cette nuit...
— Où cela ?
— Du côté de Vaugirard.
— Comment ?
— Une balle dans la poitrine.
— Par qui ?
— On l'ignore. 11 était seul, en expédition particulière, et n'avait donné qu'une consigne : surveiller le 35 de la rue du Dragon et même tous ceux qui sortiraient de la maison.
— Est-il mort ?
— Pas encore. Mais il n'en vaut guère mieux. Il n'a pas repris connaissance.
— Où est-il ?
— Ala Pitié...
— Quelqu'un est auprès de lui ?
— Clément.
— Bien ! Qu'il ne le quitte pas et me fasse prévenir pour le cas où il serait en état de s'expliquer, même par signes... Je me rendrais auprès de lui... Qui l'a ramené ?
— Des champignonnistes de Montrouge l'ont trouvé, en se rendant aux carrières... On est venu me chercher et i'ai couru tout de suite, avec Clément...
— De sorte que vous avez abandonné votre surveillance?
— C'est vrai, citoyen Ministre...
— Il fallait y aller tout seul et laisser Clément rue du Dragon... Braconneau vous avait-il expliqué de quoi il s'agissait ?
— Oui, citoyen Ministre... Il soupçonnait un complice
de Georges, M. de Saint-Régeant, d'être caché chez une modiste, dans la maison...
— « Soupçonnait » seulement ?
— Pour Braconneau, soupçon et certitude, c'était tout un.
— Oui. S'il meurt, je perdrai en lui un utile agent.
— Il est probable que c'est M. de Saint-Régeant qui l'a tué. Quand Braconneau nous a quittés, ce fut, sans doute, pour suivre ce damné royaliste...
— A'ous n'avez aucun détail particulier à me signaler?
— Aucun, citoyen Ministre.
— Eh bien! ne vous occupez plus, jusqu'à nouvel ordre, de la maison de la rue du Dragon.
— Bien, citoyen Ministre.
— Allez !
Fouché, en interrogeant Soufïïard, avait acquis la conviction que Braconneau, peu confiant dans l'intelligence professionnelle de ses subordonnés, ne leur avait donné aucune indication sur l'affaire dont il s'occupait. Évidemment il s'agissait d'un complot royaliste. Mais, en l'absence de celui qui tenait le fil conducteur, comment se débrouiller dans l'obscurité de cette intrigue? Il pensa : Puisque cet imbécile de Dubois est si sur que ce sont les Jacobins qui s'agitent, nous allons voir ce que sa police va faire pour suppléer au désarroi de la mienne. Si Saint- Régeant est caché au n° 35 de la rue du Dragon, après s'être débarrassé de Braconneau, il va, s'il ne se sent plus surveillé, prendre confiance et se compromettre. Je ne l'aurai que plus facilement, quand je jugerai bon de le faire arrêter.
Ainsi, par suite des rivalités des deux polices, à cause des idées préconçues de Bonaparte sur les menées des Jacobins, une suspension, dans les poursuites dirigées contre Saint-Régeant, allait se produire, juste au moment où il aurait fallu redoubler de surveillance. Fouché, accusé tant de fois d'avoir trahi son maître, d'avoir conspiré avec ses ennemis, ne l'abandonna jamais à un plus grand danger que celui auquel il fut exposé, pendant ces deux journées du 1 et du 2 nivôse. L'entreprise de Saint-Régeant et de Limoëlan, rendue très difficile, par la présence de Braconneau et de ses agents aux abords de la maison de Virginie Grandeau, devenait toute simple, puisque les deux complices, aidés par Carbon, avaient la liberté de leurs mouvements.
Saint-Régeant, rentré dans Paris, vers minuit, s'achemina avec précaution vers la rue du Dragon. Il se présenta par la rue de la Huchette, et, collé contre le mur de la maison d'angle, il examina les abords du n° 35. Il aperçut très distinctement la silhouette herculéenne de Soufflard, assis, sur la borne, près du marchand de vins. Il se dit: Vais-je rentrer et attendre à domicile l'effet de la disparition de Neufmoulin? Ne ferais-je pas mieux de différer ma rentrée jusqu'au moment où le service va être désorganisé par la mort de l'espion? Mais alors où finir la nuit? Eh ! parbleu ! au Lion rouge, où l'on ne me cherche plus. Il traversa la Seine, arriva rue de l'Arbre-Sec, se fit reconnaître du patron, et fut introduit dans la petite salle où avaient lieu les réunions royalistes. Là, il s'accommoda dans un fauteuil et s'endormit du sommeil du juste. Braconneau, trois heures après sa rencontre avec Saint-
POUR TUER liONA P A R T E
4t ff
Régeant, avait été trouvé, comme l'avait raconté à rjft
Fouché le gigantesque Soufïlard, par des ouvriers se rendant aux champignonnières, installées dans les anciennes carrières qui se relient, du côté de Montrouge, aux catacombes de Paris. Ces braves gens, effrayés par la vue de ce corps étendu dans une mare de sang, coururent au premier poste installé à la barrière, ramenèrent une civière, et firent charger le mort qui, fouillé, fut reconnu à ses papiers pour un agent de la police. Aussitôt un exprès fut envoyé au ministère, pour avertir à la permanence, où par un malencontreux hasard il rencontra Clément, un des deux sous-ordres de Braconneau, qui venait de quitter son service. Celui-ci courut prévenir Soufflard. Et tous deux, emportés par leur zèle, s'élancèrent vers Yaugirard, où ils trouvèrent, à la barrière, leur chef, inanimé, mais encore vivant. Ainsi le hasard se manifestait tantôt en faveur d'un parti, tantôt en faveur de l'autre.
Si Saint-Régeant, au lieu de laisser Braconneau pour mort, sur le revers d'un fossé, lui avait froidement déchargé son second pistolet daris l'oreille, il supprimait, pour lui et pour ses complices, tout danger dans l'avenir. Mais Saint- Régeant était un soldat. Il n'achevait pas un blessé. Il lai aurait répugné de donner le coup de grâce à Braconneau. Première faute. Il ne lui avait pas enlevé ses papiers, afin de gagner du temps, en arrêtant les premières recherches. Seconde faute. Il est vrai que l'abandon de la surveillance de la maison Grandeau, par Soufflard et Clément, compensait toutes ces erreurs et que la décision, prise par Fouché, de laisser se rassurer Saint- Régeant, en lui donnant l'illusion de n'être plus épié, achevait de procurer aux conjurés royalistes un avantage formidable.
Saint-Régeant, revenu rue du Dragon, au matin, vit le trottoir libre, les abords dégagés. Plus le moindre mouchard en vue. Il se jugea maître de faire ce qu'il voudrait. Et, en effet, il l'était. Il monta chez Virginie Grandeau, qu'il trouva très inquiète. Il la rassura, ne lui souffla mot de ce qu'il avait fait pendant la nuit, et, après un déjeuner copieux, il se jeta sur son lit, et se reposa de ses fatigues. Le soir, il se rendit au couvent des Dames Hospitalières et apprit à Limoëlan le succès de sa rencontre avec Braconneau. Il lui confirma que l'expédition tenait plus que jamais pour le lendemain et annonça à son ami qu'il l'attendrait sur le quai à cinq heures, au coin de l'Institut. Carbon devait aider Limoëlan à conduire la voiture, et, à trois, ils se rendraient au Lion rouge pour prendre l'engin, qui était remisé dans la cave.
— Il y a là un tonneau, dont les habitue's de la maison ne soupçonnent guère la contenance. ditSaint-Régeant, en riant, et qui leur ferait passer rapidement le goût de boire. si on la leur révélait brusquement.
— Espérons qu'il fera passer le goût du pain à Bonaparte et à sa séquelle, répliqua Limoëlan.
— J'ai fait prévenir Georges que le grand coup était pour demain. Il sera averti, au moment même où l'affaire aura lieu. Il pourra donc prendre toutes les mesures, pour profiter du désarroi extraordinaire que la suppression de Bonaparte causera dans toute la France, et de la stupeur qui régnera dans Paris. Nos amis de Lyon, de Valence, de Marseille, de Bordeaux, seront informés, en même temps, afin qu'ils proclament le Roi et s'emparent de tous les services publics. L'explosion de notre machine infernale doit être le signal de la contre-révolution.
— Ce que je souhaite, c'est qu'il y ait autourde Bonaparte aussi peu de victimes innocentes que possible. Je sais bien que des hommes de l'escorte seront frappés, et que les aides de camp du Consul peuvent être tués avec lui. C'est le sort de la guerre, et ce sont des soldats. Mais d'inoffensifs passants, des curieux, des badauds, qui se réuniront sur le trajet du cortège, pour voir, dans sa voiture, le vainqueur des Pyramides, passer au galop, ou pour saluer Joséphine et recevoir d'elle un sourire. Voilà ce qui me trouble la conscience et m'émeut profondément.
— Mon cher, dit Saint-Régeant, je pourrais te citer d'excellents auteurs, pour te rassurer, et argumenter sur l'éternelle loi du salut général, auquel on doit sacrifier le
240 POUR TUElt BONAPARTE
salut individuel. Je me bornerai à te répondre ceci : la Terreur a répandu des torrents de sang pour renverser le trône et l'autel, ne faisons pas de façon pour en répandre quelques gouttes afin de les relever. Le résultat que nous cherchons, nous fera absoudre des moyens par lesquels nous essayons d'y atteindre. Et puis, enfin, comme dit le peuple : on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs...
— Et nous serons peut-être parmi les œufs...
— C'est fort possible. Je ne donnerais pas cher de ma peau, quand le baril de poudre, que je me prépare à allumer, aura éclaté.
Ils se séparèrent. Saint-Régeant, toujours libre de ses mouvements, rentra, en flâneur, rue du Dragon, se coucha, en pensant à la journée du lendemain qui lui promettait la visite de la charmante Emilie. Quoique les précautions de Saint-Régeant et de Limoëlaji fussent bien prises, quoique le secret fût absolu, puisque les deux hommes seuls savaient ce qu'ils allaient faire, et que leur complice Carbon n'eût pas même été mis au courant, déjà des bruits inquiétants circulaient dans l'entourage du premier Consul. Chevalier, l'inventeur de l'engin que Saint-Régeant avait fabriqué sur les mêmes données, avait été emprisonné, jugé, condamné. Cependant une vague rumeur circulait, relative à un complot, qui devait éclater le 3 nivôse et qui aurait pour théâtre la salle même de l'Opéra. D'aucuns disaient que l'Opéra devait sauter. Joséphine, très inquiète, avait demandé à Bonaparte de renoncer à sortir ce jour-là. Justement le premier Consul était un peu fatigué par des excès de travail. 11 s'était rendu aux instances de sa femme, et, dès le matin, avait déclaré que la Création se
passerait fort bien de lui. D'ailleurs, la musique d'Haydn l'ennuyait prodigieusement. Tout ouvrage, qui n'offrait pas à son imagination un développement psychologique, amenant une péripétie tragique, le laissait assez indifférent. Il fut donc convenu qu'il resterait, ce soir-là, aux Tuileries. Il fit mander les généraux Bessière et Lannes, pour discuter, avec le premier, les remontes de la cavalerie, et avec le second la constitution des corps d'armée, dont il voulait modifier la formation. Fouché, appelé aux Tuileries, avait été fort mal reçu par le premier Consul :
— Voilà encore vos Jacobins qui s'agitent. On parle de complots. Ils ont voulu me faire tuer par Geracchi et Arena... Ils recommencent...
— Général, je vous atteste que vous êtes mal informé. Ce sont des complices de Georges qui causent cette inquiétude... Leurs menées sont certaines... Ils viennent de m'assassiner un de mes meilleurs agents, qui était sur leurs traces. . . Mais, ce soir même, la pisle sera reprise et ne sera plus perdue...
— Je vous dis que ce sont les terroristes qui me menacent... Vous les défendez, parce que ce sont vos anciens amis et que, peut-être, vous les craignez...
Fouché eut un mince sourire. Il ferma ses yeux ternes et, d'une voix sourde, il répliqua :
— Général, je n'ai pas d'amis parmi ceux qui compromettent la sécurité de l'État. Je ne crains rien, hormis de vous mécontenter...
Bonaparte approuva de la tête et congédia son ministre de la police. Mais il avait compté sans le caprice de sa sœur Caroline et d'Hortense Beauharnais. Toutes deux
242 POUR TUEH BONAPARTE
étaient venues, dans l'après-midi, le relancer, pour se plaindre gentiment de ce qu'il avait décommandé la soirée d'Opéra. Hortense, excellente musicienne, avait fait la moue à son beau-père. Et celui-ci, bonhomme dans son ménage, ayant tiré l'oreille de la charmante fille de sa femme, lui avait dit :
— Eh bien ! vous êtes donc bien contrariée de n'entendre pas ce grave oratorio? Ce sera fort ennuyeux, je vous le déclare à toutes deux...
— Eh bien ! général, vous partirez avant la fin et vous me laisserez dans la loge, avec ma mère etMme Murât...
— Bon! Bon! Nous verrons ! Je ne me déciderai pas avant la fin de la journée
— Enfin ! En tout cas, vous ne dites plus non !
A la même heure, Saint-Régeant attendait avec impatience l'arrivée de Mme Lerebourg. Il avait gravement réfléchi, pendant la nuit. Il savait qu'il marchait à la mort. Pour qu'il échappât, il fallait un miracle. Il attachait donc d'autant plus de prix à l'heure d'amour que lui avait promise Emilie, qu'il était convaincu qu'elle serait unique. Lorsque le bruit vague, qui annonçait l'ouverture du panneau secret, se fit entendre, le cœur du jeune homme se gonfla dans sa poitrine et battit à l'étouffer. Une ombre apparut dans le passage, un froufrou de soie, un suave parfum, puis la porte se referma et les deux amants se trouvèrent dans les bras l'un de l'autre. Ils restèrent ainsi, pendant un assez long moment, sans parler, jouissant délicieusement de cette prise de possession, où toute la chair frémissante se donnait. Puis brusquement Emilie jeta son chapeau sur la table, retira ses
mitaines brodées, et, entourant de ses bras le cou de Saint-Régeant, elle l'attira dans la clarté de la petite fenêtre pour le mieux voir, ses yeux bleus fixés sur le visage du jeune homme avec une expression de joie et d'angoisse.
Il ne voulut pas la laisser dire ses craintes. 11 lui saisit les lèvres, dans un baiser fougueux, et, de ses mains enhardies, pressant son buste qui pliait, offrant toutes ses beautés, il l'emporta frémissante et pâmée. Ils s'aimèrent et, déjà, regrettant d'avoir tant retardé leur bonheur.
— Quelle folie, mon amour, murmura Saint- Régeant, de t'êlre refusée à moi, si longtemps.
Comptais-tu donc résister toujours, après m'avoir avoué que tu m'aimais ?
— Je l'aurais dû. Mes angoisses, à présent, vont être centuplées. Je t'aurais pleuré hier, mais aujourd'hui, risquer de perdre un tel amant !
Il l'étreignit de nouveau, et, dans le réduit étroit et
obscur, ce ne fut plus qu'un murmure de baisers. Cependant l'heure passait, plus vite encore dans cette ivresse. Emilie tout à coup s'écria :
— Mon Dieu! Il va falloir que je m'éloigne. Quelle douleur ! Et que nous réserve demain?
— Je suis tellement heureux que je retrouve l'espoir. J'échapperai, Emilie, aux dangers que je vais courir, et nous nous reverrons. Le ciel ne voudra pas nous séparer...
— Mais, voyons, il me semble que je serais moins tourmentée, si je savais un peu ce que tu projettes... Ne peuxtu me dire ?
— Rien ! C'est impossible ! Seulement, au nom du ciel, ne sors pas de chez toi, ce soir, dès que la nuit sera venue. ..
— Mais la nuit vient à cinq heures... Elle descend déjà... Y aura-t-il donc du tumulte dans Paris? Est-ce qu'on va se battre ?
— Ne m'interroge pas ! Enferme-toi dans ton appartement. Et, quoi que tu entendes au dehors, ne sors pas.
— Ne pourrais-je te servir en rien? Si tu courais un danger, cependant, et que je pusse t'aider à l'éviter...
— Ne le pense pas.
— Enfin, souviens-toi qu'il y a, dans notre maison, audessus de nos logements, des chambres, dont l'une est inoccupée, et que tu pourrais t'y cacher, pendant un jour au moins, sans qu'on le sache...
— Jamais! Ce serait te compromettre...
— Mais si c'était nécessaire, pourtant... Si, pris dans une embûche. ..
- On peut toujours s'en tirer en mourant.
POUB TL'Elt BONAPARTE 2îo
— Oh ! ne parle pas ainsi, tu me désespères ! Qu'ai-je fait pour avoir à subir de telles angoisses ?
— Tu n'as pas fait plus, chère àme, que tous ceux des nôtres qui sont tombés victimes du conflit des partis, depuis dix ans. Dans ce pays, si beau, si doux, des misérables ont semé l'envie, la discorde et la haine. Elles ont levé en moissons sanglantes ou empoisonnées. Une moitié de la France, depuis la Révolution, déchire l'autre moitié qui se défend avec fureur, mais succombe, hélas! On lui a pris ses biens, ses titres, sa foi, son roi, et brisée, blessée, mourante, elle se redresse encore dans la poussière, pour tâcher de frapper ses vainqueurs, et surtout celui qu incarne, dans sa personne exécrée, la faction triomphante. Nous sommes des victimes, nous tous, qui appartenons à la classe dépossédée, décimée, outragée, si nous nous résignons à notre dégradation et à notre écrasement. Mais si nous nous révoltons, si nous combattons une dernière fois, et si nous mourons, nous devenons des martyrs. Et c'est seulement par l'énergie et le dévouement des martyrs que les causes, un instant vaincues, finissent par triompher. Ne t'étonne donc pas que je risque ma vie, ne pleure pas si je la donne. Mais conserve de celui que tu auras aimé un souvenir attendri et fidèle. Et quoi que j'aie fait, quelque accusation qu'on porte contre moi, de quelque crime que l'on me charge, respecte, malgré tout, ma mémoire, parce que tu pourras avoir la certitude que je n'aurai agi que pour défendre notre Dieu et notre Roi.
A ces paroles, où il lui sembla entendre la suprême prière de Saint-Régeant, et comme son testament de mort, Emilie poussa un gémissement, et des larmes couvrirent
ses joues. Si fort, si beau, si fier, elle ne pouvait se résigner à se séparer de cet amant adoré. Elle le tenait serré contre elle, et de ses mains inquiètes le touchait, comme pour deviner la place où le coup fatal lui serait porté. 11 la raisonna doucement, l'assit sur ses genoux, comme un enfant, et l'embrassa à petits baisers câlins, pour la calmer. Et quand il eut ramené un sourire sur ses
lèvres :
— Mais, ma belle, par grâce, ne prononçons pas encore mon oraison funèbre. Je compte bien me tirer de la ba°arre. J'ai cent raisons, meilleures les unes que les autres, de tenir à la vie. D'abord, je veux voir l'effet que je vais produire, dans le monde, et en jouir à l'aise. Ensuite, j'ai près de moi une jolie dame à qui je n'ai pas encore fait entendre tout ce que j'avais à lui dire. J'ai un nombre considérable de choses, des plus intéressantes, à lui confier, dans le tête à tête. H y a donc de très belles heures en perspective, pour elle et pour moi. Je ne serai pas assez sot pour en priver notre amoureuse communauté.
— Oh ! Oui, voilà comme il faut me parler. Rassuremoi. Laisse-moi espérer que demain je te retrouverai, tel que je te tiens en ce moment ?
— Sans doute. Veux-tu venir, demain, ici, à la même heure qu'aujourd'hui?
Les regards d'Emilie s'enflammèrent de joie. Elle eut confiance. Une voix secrète lui assura que Saint-Régeant ne mourrait pas, et qu'elle le reverrait. Elle posa les deux mains sur les épaules du royaliste, et, le regardant au fond des yeux, elle dit :
— Oh! mon chéri, je t'appartiens. Ne pense pas à toi, mais h moi, et que, si tu meurs, j'irai te rejoindre promptement.
— Folle ! Embrasse-moi et pars.
Ils s'étreignirent et Saint-Re'geant, ouvrant le panneau de l'armoire, la fit sortir. Il était quatre heures et demie. Il attendit un instant et lorsqu'il fut sûr qu'elle s'était éloignée, prenant ses vêtements d'ouvrier, il se transforma complètement. Une barbe rousse cacha le bas de son visage. Un méchant bonnet de peau de lapin coiffa sa tète. Il plaça ses pistolets sous son gilet, et, avec toutes les précautions habituelles, il passa dans la cuisine de Virginie Grandeau. Une minute après, il se trouvait dans la rue et s'acheminait vers le lieu du rendez-vous assigné à Limoëlan et à Carbon. La nuit était noire. Il suivit le quai, passa la Seine au Pont-Neuf, constata que personne ne le suivait, et arriva bien tranquillement au Lion rouge. Carbon et Limoëlan y étaient déjà. La charrette, attelée d'un maigre bidet blanc, stationnait devant la porte de l'auberge. Carbon était couché dedans, la tête appuyée sur un paquet de sacs vides. Limoëlan, assis sur la bordure du trottoir, fumait tranquillement sa pipe. Ils étaient méconnaissables, l'un et l'autre. Saint-Régeant, d'une voix enrouée, s'adressa à son compagnon :
— Eh bien! François, le vin n'est pas encore chargé? Qu'est-ce que tu fais donc, mon garçon? Il ne montera pas tout seul dans la voiture! Allons! Du vif! On nous attend !
Limoëlan aussitôt dressé, tapa sur la jambe de Carbon et lui cria :