‹ Pour tuer BonaparteChapitre 4 sur 6 · P 0 U 11 TUER 13 0 N A P A 11 T E · texte numérisé non relu

P 0 U 11 TUER 13 0 N A P A 11 T E

— Eh ! l'endormi, veille à la carriole. Je descends à la cave chercher les tonneaux !

A ces mots, un homme se détacha de la muraille, de l'autre côté de la rue, et vint en flânant tourner autour de la charrette. Saint-liégeant reconnut Soufflard à sa gigantesque carrure. Il lui adressa la parole audacieusement :

— Je crois bien qu'il va pleuvoir! Mon vin sera mouillé, et le patron dira que j'ai mis de l'eau dedans !

Il éclata d'un gros rire et regarda l'agent de police qui hochait la tête. Puis il suivit Limoëlan et lui dit :

— Les mouches sont autour de nous. Au premier mouvement que fait le grand brigand, pour s'occuper de nos affaires, je l'abats d'un coup de pistolet... Seulement, après, il faudra gagner au large...

— Laisse-moi faire. Il vaut mieux essayer de lui donner le change. On le tuera, s'il n'y a pas moyen de faire autrement. Mais alors, à l'intérieur de l'auberge, de façon à ne pas faire d'esclandre. Car le coup est bien préparé et ce serait dommage d'y renoncer.

Ils étaient arrivés au petit caveau, où, parmi les pièces de vin et d'eau-de-vie, le tonneau de poudre était rangé. Saint-Régeant, à qui le patron avait confié la clef, ouvrit la porte et alluma intrépidement un rat de cave. Il examina les tonneaux, reconnut celui qui contenait la poudre et le poussa près de l'escalier. Ensuite, il avisa un quartaut de vin et le sortit également.

— Qu'est-ce que tu fais donc? demanda Limoëlan.

— Tu vas voir. Montons le tonneau de vin.

A grands efforts, ils roulèrent le fût, jusqu'au haut de l'escalier, puis ils firent de même pour le tonneau de

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poudre. Là, ils s'attelèrent chacun à un des barils et les poussèrent jusque dans la rue.

— Voilà les liquides ! dit Saint-Régeant, de sa voix enrouée. Si on leur disait deux mots?

Il regardait Carbon, en parlant ainsi. Celui-ci répliqua :

— Ce ne sera pas de refus. Je vais demander un verre au bourgeois.

— Garde-t'en bien ! Il en ferait une vie ! Non ! avec un coup de foret, nous boirons à la régalade.

— Allons ! Houp ! Hissons les tonneaux sur la charrette.

Il prit le baril de poudre avec Limoëlan. Carbon se tourna vers Soufflard qui regardait intrigué, et dit :

— Un petit coup de main, camarade.

L'hercule prit la pièce de vin à pleins bras, et, la levant de terre, la posa sur la charrette, derrière le baril de poudre.

— Voilà! fit-il avec un gros rire.

— Alors, l'ami, vous allez boire avec nous.

Il trancha avec son couteau un morceau de bois au bord du tonneau, puis il perça un trou près de la bonde, et arrêtant le liquide avec son doigt :

— A vous l'honneur, citoyen.

Soufflard se baissa, reçut le jet de vin dans sa bouche et alors, rassuré sur le contenu du tonneau, ne songea plus qu'à satisfaire sa gourmandise. Il but une forte lampée, puis laissa la place à Carbon et à Limoëlan. Saint-Régeant seul ne but pas. Il était rentré dans l'auberge pour prendre le canon de fusil avec lequel il devait faire exploser le baril. Le tube de fer et la batterie, qui y était attachée,

disparurent dans son pantalon. Et ayant échangé avec le patron, qui lui serrait les mains, plein d'angoisse, quelques paroles de recommandation, pour la sûreté de tous ses complices, il sortit. Carbon et Limoëlan causaient de bonne amitié avec le naïf Soufflard. Saint-Régeant se dit : Si Neufmoulin n'avait pas été abattu par moi, avanthier, et s'il était là, à la place de ce gigantesque imbécile, nous serions déjà pris tous les trois. Mais, Dieu merci, nous sommes débarrassés de Neufmoulin !

Il frappa sur l'épaule de Limoëlan, et dit :

— Allons ! La pièce est rebouchée? Ça va bien ! En route, maintenant, pour la Bastille.

— Ah! vous allez à la Bastille? demanda Soufflard.

— Chez un marchand de meubles du faubourg Antoine, qui aime le chenu, comme vous avez pu vous en assurer ! Allons ! Au revoir, mon camarade ! Hé ! hue ! Bibi !

Il donna une claque sur la fesse du maigre cheval, et la charrette, sur laquelle Carbon était remonté, s'ébranla dans la direction de la Bastille, escortée par Saint-Régeant et Limoëlan. Soufflard les suivit d'un regard indifférent, et reprit sa surveillance devant le Lion rouge. Au bout de la rue de l'Arbre-Sec, la voiture tourna à gauche, au lieu de tournera droite, et se dirigea vers le Palais-Royal. Mais la nuit était noire, le réverbère éclairait mal. L'agent de police ne vit rien.

A la môme heure, le premier Consul, après une journée de travail avec Cambacérès, avait reçu, pendant un quart d'heure, la visite de Visconti l'architecte. 11 se préoccupait de l'achèvement des Tuileries. L'amas de maisons qui s'élevaient sur les rues de Rohan et de l'Échelle, le con-

trariait dans ses vues d'ordre et de régularité. Il voulait une grande voie, qui passât sur les couvents des Feuillants et des Capucins, mît bas tout le quartier proche de la Cité et qui, à travers le Marais, fouillis de petites rues malsaines et obscures, se prolongeât jusqu'à la Bastille. Puis il fut, de nouveau, sollicité par Joséphine et Hortense, qui avant l'heure du dîner, venaient s'informer des décisions dernières du maître. Il les reçut de très bonne humeur :

— Eh bien ! vous tenez à votre représentation? 11 faut donc faire ce que vous souhaitez? Les femmes sont plus difficiles à mener que les hommes. Donnez les ordres pour que les voitures du grand service soient préparées. Vous irez de votre côté. Moi, j'emmènerai, dans ma voiture, Lannes et Bessières, que j'avais convoqués pour ce soir. Ils vont être bien heureux! Lannes surtout, que je crois plus apte à distinguer le bruit d'une pièce de douze d'une pièce de huit, que le son d'une flûte de celui d'un basson. Quant à Bessières, c'est un gascon. Je le soupçonnerais volontiers mélomane. Et puis, il est de noble origine, tandis que Lannes... Mais Lannes, c'est un héros !

— Nous nous mettons en grand habit, naturellement, dit Joséphine.

— Tu n'auras pas de peine à être belle.

Ainsi les affectueuses instances de la famille même de Bonaparte concouraient à assurer la réussite de l'attentat préparé par les royalistes. Au moment où la résolution du premier Consul était fixée, la charrette de Saint-Régeant, conduite parCarbon etLimoëlan, arrivait rue Saint-Nicaise. Là, le terrain soigneusement examiné par les complices

parut présenter des chances de succès certain. Le chemin pour aller des Tuileries à l'Opéra, passait, en sortant de la place du Carrousel, par la rue Saint-Nicaise, par la rue de Chartres et par la rue de la Loi. A l'angle de la rue de Chartres se trouvait un rentrant, qui semblait préparé pour cacher la charrette. De là, Saint-Régeant averti par Limoëlan, qui se tiendrait au bout de la rue Saint-Nicaise, du côté du Carrousel, aurait le temps de se préparer pour faire partir son engin, juste au moment, où la voiture du premier Consul déboucherait dans la rue de Chartres. Il était impossible à une si courte distance que la voiture, les chevaux, l'escorte ne fussent pas pulvérisés. Saint- Régeant, lui-même, donnait sa vie. Une seule chance, bien faible, presque nulle, lui restait d'échapper à l'explosion. La boutique d'un rétameur, en contrebas de la rue, une espèce de cave, se trouvait à dix pas en arrière de la charrette. Que d'un bond Saint-Régeant se jetât dans la boutique, par la porte toujours ouverte, et, peut-être, miraculeusement pourrait-il échapper à la mort. Il avait calculé cette chance suprême. Non par faiblesse, mais par amour. Il ne pensait pas à lui-même, en cherchant à survivre, mais à Emilie.

11 fit part rapidement à Limoëlan de son plan d'exécution. Il était sept heures environ. Les rues étaient presque désertes. Les bourgeois de Paris enfermés chez eux, par cette nuit de décembre froide et noire, se chauffaient, en attendant le souper, au coin de leur feu. Limoëlan, avec précision, alla se placer à l'entrée de la rue Saint- Nicaise. Carbon fit sentinelle à la sortie du Carrousel. Quant à Saint-Régeant, il rangea sa voiture dans le coin

de la rue de Chartres, couvrit son cheval blanc, avec un des sacs de la voiture, et disposa le canon du fusil dans le baril de poudre. Il n'avait plus qu'à appuyer sur la gâchette , pour faire enflammer la poudre du bassinet, et amener l'explosion. Avec un sang-froid absolu, il s'assit sur une borne et attendit. Dans la boutique du rétameur, derrière lui, il entendait une voix d'enfant qui chantait.

Comme huit heures et quart sonnaient, le pas d'une troupe achevai se fit entendre, et, par la rue Saint-Nicaise, se dirigeant vers les Tuileries, un peloton de cavalerie passa au trot. C'était l'escorte. Au bruit, quelques curieux se montrèrent dans les rues. L'enfant qui chantait, et qui était la petite fille du rétameur, sortit de la cave paternelle et vint auprès de la voiture. Elle regarda le cheval blanc avec intérêt. Mais, rappelée aussitôt, elle rentra dans la boutique. Un quart d'heure s'écoula encore. Quelques passants s'arrêtèrent. L'Un d'eux demanda à Saint- Régeant :

— Le premier Consul va sortir? (Test son escorte qui passait, il n'y a qu'un instant? Le Publiciste annonçait, ce matin, qu'il irait à l'Opéra...

— Je ne sais pas, dit Saint-Régeant, qui aurait donné tout au monde pour que la rue restât vide.

— D'ici, on le verra bien passer.

— On le verra mieux à la sortie du Carrousel.

— Le citoyen a raison. Allons au Carrousel. Saint-Régeant fut soulagé. Mais il restait encore des

curieux et la petite fille du rétameur était sortie de nouveau de l'échoppe. Placée à la tête du cheval blanc, elle lui caressait doucement les naseaux.

— Va-t'en, petite, dit Saint-Régeant, et ne t'approche pas du cheval, il mord !

— Bah ! Il vient de me lécher ! fit l'enfant en riant.

— Va-t'en tout de même. Ta place n'est pas ici.

— Et la vôtre? répliqua gouailleuse la petite fille.

Au même moment, un roulement se fit entendre, et Limoëlan agita le bras, comme il était convenu, pour annoncer la tête du cortège.

— Veux-tu t'en aller ! cria avec fureur Saint-Régeant à la petite fille.

Et comme, effrayée par son air de menace, elle ne bougeait pas, il courut à elle et voulut la rejeter en arrière. Elle lui échappa en appelant : Maman. Déjà les deux grenadiers de la garde consulaire, qui précédaient la voiture, arrivaient à la rue de Chartres.

— Tu veux mourir ! dit Saint-Régeant, meurs donc! La voiture passait au galop de ses chevaux. Saint-Régeant

appuya sur la détente du fusil, et, d'un bond, sauta dans la cave. Une détonation formidable ébranla tout le quartier. Des vitres éclatèrent, avec un aigre vacarme, sur les pavés de la rue. Dans la fumée et la flamme une vingtaine de curieux, morts ou blessés, tombèrent avec des cris de détresse. Deux cavaliers de l'escorte roulèrent sous leurs chevaux, autour du carrosse. De la charrette, du cheval blanc, des tonneaux et de la petite fille, il ne restait que des débris informes. Le drame s'était accompli en une seconde. La voiture du premier Consul, intacte, entrait dans la rue de Chartres. La figure énergique du général Lannes parut à la portière, ses yeux étincelants jugèrent la situation. De sa voix de bataille, il commanda au cocher

Au galop ! Le cocher enleva ses chevaux, l'escorte se serra, et tout disparut. Dans l'intérieur de la voiture, Bonaparte, calme comme à Marengo, dit :

— Qu'avez-vous donc, Lannes?

— Général, on vient de tirer un coup de canon sur votre voiture.

— Impossible ! J'aurais entendu siffler la mitraille.

— En tout cas, on vient d'essayer de vous tuer. Bonaparte n'eut pas d'émotion pour lui-même, mais il

dit :

— Voyez, s'il vous plaît, s'il n'est rien arrivé à ma femme.

Bessières se pencha au dehors, et, avec son accent gascon, il dit :

— La voiture de Mmc Bonaparte suit régulièrement. Donc tout va bien.

— Arrivons à l'Opéra. Là nous nous reconnaîtrons. Dans la cave du rétameur, Saint-Régeant, au bout d'un

court instant, retrouva la faculté de raisonner. Anéanti par la secousse, il était d'abord resté étendu au bas des marches. Il se redressa et ressentit au bras droit une douleur atroce. De ses yeux, rougis et tuméfiés par les vapeurs acres de la poudre, il examina son bras. La manche de l'habit arrachée, la chemise déchirée, laissaient voir une plaie alfreuse qui lui mettait l'os à nu. Le sang coulait. Il l'arrêta par une ligature faite avec son mouchoir au-dessous du coude. Il regarda alors autour de lui. La boutique du rétameur n'avait plus de fenêtres. Tous les meubles étaient en miettes. Le rétameur, la tête emportée, était étendu dans une mare de sang, parmi les casseroles déchiquetées.

Sa femme était restée assise sur une chaise. Elle était morte. Saint-Régeant épouvanté se leva d'un pied tremblant, gravit les quelques marches qui l'avaient sûrement préservé de la mort en l'abritant contre la commotion. Il vit, avec horreur, des malheureux qui se tordaient sur le pavé en appelant à l'aide. Déjà la police accourait, la garde des Tuileries s'employait à relever les victimes. Encore un instant, et tout ce qui resterait sur le lieu de l'attentat serait l'objet des investigations, des examens et des interrogatoires. Saint-Régeant, soutenant son bras droit avec sa main gauche, fit un effort, sejeta dans la rue Saint-Nicaise, gagna, presque en courant, la rue Saint-Honoré et là, se sentant à peu près en sûreté, s'abrita sous une porte cochère pour réfléchir un instant.

Qu'allait-il faire? Que pouvait-il faire? Grièvement blessé, perdant son sang, aurait-il la force de gagner la rue du Dragon et de se réfugier chez la bonne et dévouée Virginie Grandeau? Il sentait bien qu'il tomberait en chemin. Serait-ce pour mourir? Non. Sa blessure n'était pas mortelle. Ce serait donc pour être ramassé par des passants, conduit à un poste de police, et là, découvert, promptement accusé du crime commis. Trouver un cabriolet qui le menât jusqu'à la rue du Dragon, ou seulement jusqu'au quai des Augustins? Mais quelles explications donner au cocher, qui s'informerait par pitié pour le blessé, d'abord, par curiosité ensuite, et qui parlerait, le lendemain, et lancerait les policiers sur sa trace. Non. Il ne fallait pas penser à se mettre ainsi à l'abri. Restait la maison de Lerebourg. Là, tout danger n'était pas supprimé. Mais bien des difficultés se trouvaient aplanies. Pas de long trajet à faire. Il étail

à cent pas de la porte du Bonnet bleu. Accueil assuré par l'amitié du mari. Sécurité garantie par le dévouement de la femme. Le temps de laisser passer les premiers jours, les premières heures de la bourrasque, et de gagner la Bretagne où il serait en sûreté. Au travers de ses soucis, une préoccupation cependant s'imposait à son esprit. Quel avait été le résultat de son entreprise? Le premier Consul avaitil été dévoré par le volcan allumé sous ses pas? Nulle trace de la voiture sur la place. Des chevaux morts, des soldats gisant parmi les cadavres. Saint-Régeant n'avait pas eu le temps de voir l'effet de l'explosion. Et là, sous la porte cochère, dans l'obscurité, écoutant les appels qui retentissaient de toutes parts, revoyant, comme dans un cauchemar, la place couverte de morts, de blessés, se débattant dans l'acre fumée lente à se dissiper, il se posait la question terrible : « Ai-je réussi? L'ai-je tué? » Deux passants, qui se hâtaient du côté de Saint-Roch, tournant le dos au lieu de l'attentat, renseignèrent le royaliste :

— 11 a échappé, par miracle, a la mort ! dit l'un.

— Je l'ai vu arriver à l'Opéra. Sa voiture était criblée... Bessières avait du sang sur son habit... Allons-nous-en. Il ne fait pas bon dans la rue. On arrête tout le monde...

Saint-Régeant, dans le brouillard de sa pensée, retint ces mots : on arrête tout le monde. 11 fallait donc, avant tout, se mettre à couvert. Il reprit sa marche dans la direction du Bonnet bleu. Il était environ neuf heures. 11 heurta à la porte qui donnait sur la cour. Et, comme le portier demandait à l'arrivant : Où allez-vous? Il répondit : chez le citoyen Lerebourg.

Le concierge, malgré l'obscurité, le reconnut, et dit :

— Eh ! C'est le citoyen Leclerc... Ah! bien ! Entrez! Le patron vient de sortir pour aller aux nouvelles... Mais la citoyenne Lerebourg est là... Est-ce que vous savez ce

qui vient d'arriver ?

— Oui.Ona essayé de tuer le premier Consul.

— Ah! les brigands ! Ce sont les terroristes ! Il faut les exterminer !...

Saint-Régeant montait déjà l'escalier quiconduisait aux appartements particuliers du négociant. 11 sonna à la porte . Aussitôt elle s'ouvrit, et, dans la demi clarté del'anticham-

bre, il reconnut Emilie. Elle poussa un soupir profond et leva les mains au ciel, comme pour des actions de grâces. Lui, s'était laissé aller sur un siège, près de s'évanouir. Elle ferma la porte, le saisit dans ses bras et dit avec volubilité :

— Je suis seule ici. J'ai envoyé mon mari aux nouvelle^, pour l'éloigner. .J'avais le secret espoir de te voir arriver. Mon Dieu! C'est affreux, tu es couvert de sang. Malheureux, qu'as-tu fait? Tout ce bruit, ce tumulte, ces cris... Tu en es la cause... Et tu as failli succomber toimême... Ne reste pas là. Viens au second étage... Il n'y a personne. Le garçon de magasin est en permission, jusqu'à demain matin... Ne me regarde pas ainsi... on dirait que tu vas mourir!

Saint-Régeant perdait connaissance. Elle le ranima par ses soins et par ses caresses. Puis le soutenant de toute sa force :

— D'abord montons à la chambre où tu vas coucher... On ne viendra pas te chercher ici... Tu as la nuit pour te remettre... Demain, nous causerons. Oh ! mon cher amour, quelle joie de te voir échappé à de si grands dangers! Viens vite ! Mon mari n'aurait qu'à rentrer... Il faut qu'il te trouve installé...

Elle le guida doucement, prudemment, à petits pas et sans bruit, vers la mansarde où il allait être en sûreté.

En arrivant à l'Opéra, le premier Consul, sans même jeter un regard sur sa voiture, traversa le vestibule, suivi de Lannes et de Bessières, et monta à son avant-scène. Les couloirs étaient vides, l'oratorio était commencé. Garât et Mme Barbier- Valbonne, qui chantaient les deux principaux rôles, étaient en scène. Bonaparte s'arrêta dans le salon du fond, et là, regardant les deux généraux, il laissa tomber de ses lèvres son premier commentaire sur l'événement :

— Ces coquins là ont voulu me faire sauter !

Puis, avec un sang-froid magnifique, se tournant vers Bessières :

— Allez, s'il vous plaît, me chercher un imprimé de l'oratorio.

Au même moment, Joséphine, pâle, sa robe couverte de sang, entra dans la loge, suivie par Hortense, légèrement blessée à la figure par un éclat de verre, et par Caroline Murât intacte. Elle s'élança vers son mari et le saisissant par l'épaule :

— Tu n'es pas mort ! C'est un miracle! Nous avons vu ta voiture entourée de flammes ! Et nous, qui étions à

vingt pas en arrière, notre carrosse a eu toutes ses glaces brisées.

— As-tu eu très peur, ma bonne Joséphine?

— Pour toi, seulement, mon ami. Hortense a crié de douleur. Car elle avait le visage déchiré... Mme Murât est aussi brave que son mari... Du reste, le colonel Rapp nous a dit : quand on n'est pas touché du premier coup, il n'y a plus de danger...

— Ce sont ces misérables terroristes qui ont fait le coup ! dit Bonaparte avec colère.

En ce moment, une agitation soudaine s'était emparée du public et des murmures soudains s'élevaient dans la salle. La nouvelle de l'attentat, apportée du dehors, commençait à se répandre, et les spectateurs étaient bien autrement intéressés par ce que les nouveaux arrivants racontaient que par ce qui se chantait sur la scène. Et pourtant, c'était l'illustre Garât, l'idole des dilettantes, qui interprétait l'œuvre de Haydn. Bonaparte se rendit compte de ce qui se passait, et, comme pour expliquer l'émoi de tous ceux qui se trouvaient là, Bessières rentra tenant le programme, et disant :

— Général, le bruit court que vous êtes blessé. Il faut vous montrer à la salle.

Le premier Consul lit trois pas, s'avança sur le devant de la loge. Et entre les rideaux de velours, sur le fond sombre de la tenture, sa belle tête impérieuse et pâle apparut. Une clameur immense s'éleva du parterre jusqu'au cintre. Tous les hommes étaient debout, criant : Vive Bonaparte ! Les femmes applaudissaient. La musique s'était tue. 11 n'y avait plus rien qui comptât, pour ce

millier de spectateurs, image de la France entière, sinon le salut providentiel de l'homme en qui s'incarnaient tous les espoirs de la Patrie. Le premier Consul sourit, salua de la tête, remercia du geste et s'assit. Auprès de lui Joséphine, Hortense et Caroline avaient pris place. La représentation continua. Mais l'intérêt était ailleurs. Garât, avec une mollesse inusitée, Mme Barbier, avec une visible distraction, poursuivirent l'exécution de l'ouvrage. Ils se rendaient compte qu'on ne les écoutait plus. La première partie s'acheva au milieu d'applaudissements sans chaleur. Et, aussitôt le rideau baissé, ce fut dans les couloirs du théâtre un brouhaha, des allées et venues, des groupes. Les personnages officiels assistaient en grand nombre à la représentation. Real, Thibaudeau, Lebrun s'étaient élancés vers la loge consulaire. Cambacérès, dans sa baignoire d'avant-scène, chapitrait avec emphase le préfet de police Dubois, fort penaud et assez inquiet pour lui des suites de l'aventure. Seul Fouché était absent. C'est ce que Real fit remarquer à Bonaparte, avec une amère perfidie :

— Le Ministre de la police avait si peu de soupçons de ce qui devait arriver, qu'il dort, sans doute, dans son lit, fort paisiblement...

Le premier Consul feignit de ne pas entendre. Mais son visage pâle prit une teinte grise et ses lèvres se pincèrent jusqu'à disparaître. Cambacérès, fort à propos, entrait, précédant le malheureux Dubois, qui se faisait aussi petit qu'il pouvait, afin de ne pas attirer les regards du maître.

— Eh bien ! Cambacérès, dit Bonaparte, vous avez bien failli devenir premier Consul !

WWi

— La France, général, a été manifestement protégée, en votre personne, par la Providence !

Malgré sa forme religieuse, la phrase de Cambacérès répondait si exactement à la penser de tout le monde, qu'un murmure d'approbation s'éleva. Joséphine joignit les mains, etditaudacieusement :

— Dieu a fait un miracle pour nous !

11 y avait là une demi-douzaine d'anciens Jacobins, qui avaient voté la mort du Roi et envoyé les prêtres à la guillotine. Pas un ne lit ouf. Seul Lannes, dans son coin, grogna : Je vous demande un peu ce que Dieu vient faire là-dedans! Mais Bessières. plus courtisan, bourra son coude dans les cotes de son camarade,

pour le faire taire. Gambacérès avait repris la parole :

— Général, est-ce que vous allez rester jusqu'à la fin de la représentation?

— Non ! Je vais rentrer aux Tuileries. Vous m'accompagnerez, Cambacérès. Faites chercher le citoyen Fouché. . . Joséphine, tu peux rester avec les dames, si tu veux. . Je te laisserai Bessières et Rapp...

— Non ! Je n'aurais aucun plaisir à entendre de la musique, en ce moment. Du reste, Hortense a besoin d'être pansée. Je me fais horreur à moi-même, avec ce sang sur ma robe. Et je neveux pas te quitter...

— Eh bien ! alors, partons.

Par les couloirs du théâtre, il s'en alla, seul, en avant, précédant sa famille, ses généraux, ses ministres, ses fonctionnaires. Sur son passage, toutes les têtes se découvraient, et, de loin, les spectateurs l'acclamaient. 11 passa, grave, tranquille et simple, dans son petit uniforme presque sans broderies, qui faisait un si remarquable contraste avec les costumes brillants de sa suite et de son entourage. Il n'eut qu'un sourire, ce fut pour le soldat de garde dans le vestibule, qui lui présenta les armes avec un air de joie. Mais, arrivé aux Tuileries, il éclata. Là, il ne se crut pas obligé de se contraindre, et, arpentant le salon du rez-de-chaussée, avec ce besoin de mouvement physique, qui caractérisait ses grandes émotions, il s'écria :

— Je ferai un exemple terrible ! Il faut que la sécurité règne autour de moi, et que, pour avoir eu la pensée de me venir saluer à mon passage dans une rue de Paris, des centaines de braves gens ne risquent pas la mort. Je ne

parle pas pour moi. En prenant le pouvoir, j'en ai accepté les risques. Je sais très bien que les révolutionnaires me haïssent ainsi que les brigands. Je gêne les uns, par mes idées d'ordre et de paix. Les autres m'en veulent de ne pas ramener leur Roi. Mais je les écraserai tous, blancs ou rouges. Et le châtiment sera si exemplaire que nul n'aura plus envie de recommencer !

Il s'arrêta, pour reprendre haleine. Un silence pesant s'étendit dans le salon. Nul n'osait répliquer. Il y avait cependant là les premiers personnages de l'État. Bonaparte repartit, dans sa marche exaspérée :

— C'est la quatrième fois, depuis un an, qu'on tente de m'assassiner. Mais ce sera la dernière. Les terroristes, je lésais, sont les coupables. Je l'ai dit encore, ces jours-ci, à Fouché, mais il ne le croit pas. Il a ses raisons pour cela. Tous les coupables sont ses anciens complices, et beaucoup sont demeurés ses amis...

La porte d'entrée s'ouvrit. Il y eut un etfet de stupeur. Le premier Consul lui-même s'arrêta et se tut. Celui qu'il accusait venait d'entrer. Blafard, maigre, ses yeux ternes fixés dans le vide, Fouché s'avança vers le maître. A dix pas de lui, il se courba, dans un salut profond, et attendit qu'il lui adressât la parole. Bonaparte, les yeux clos, semblant se ramasser sur lui-même, demeura un instant immobile, puis il fit un geste violent qui ramena le sang à son visage et, prenant Fouché par le bras, il le conduisit à l'extrémité du salon, comme pour empêcher les assistants d'entendre ce qu'il allait lui dire :

— Eh bien ! Vous voyez combien ce que je craignais était exact! Mes renseignements valaient mieux que les

vôtres. Et vous avez failli me laisser assassiner. Vous pouvez vous féliciter de ce que le hasard m'a fait échapper. Si j'étais mort, vous auriez été mis en morceaux par le peuple. Fouché eut une moue qui exaspéra Bonaparte. Il laissa le ministre seul, au bout du salon, et, se promenant à grands pas, il reprit :

— Votre police est stupide, c'est celle de l'ancien régime. On en est encore aux errements de M. Lenoir... Je vous remplacerai, un de ces jours, par un de mes gendarmes. Et vous verrez changer la marche des choses ! Ce pays-ci, après dix ans de convulsion et d'exaltation frénétiques, a besoin de tranquillité. Il compte sur moi pour l'obtenir, et je ne manquerai pas à ma tâche, qui est de la lui assurer. Tous les intrigants, tous les agitateurs seront poursuivis sans pitié. Je ne veux plus que l'on trafique de la sécurité publique et je rendrai responsables de leur incapacité, ou de leur trahison, tous ceux qui ne savent rien prévoir ou ne veulent rien empêcher !

A ces paroles, qui annonçaient la disgrâce et le renversement de Fouché, le vide se fit autour du Ministre de la police. Mais lui, impassible, ne parut pas avoir entendu les menaces du premier Consul. Il s'était adossé à la cheminée, et il attendait que la bourrasque fût passée. Déjà il était facile de sentir que les paroles de Bonaparte étaient plus réfléchies, et que l'expression de sa colère était calculée. Il reprit :

— On ne me fera pas prendre le change. 11 n'y a là, ni chouans, ni émigrés, ni ci-devant nobles, ni ci-devant prêtres... Je connais les auteurs de l'attentat et je saurai les atteindre.

Il regardait Fouché, en parlant ainsi. L'ancien conventionnel crispa ses lèvres minces et hocha la tête. Bonaparte fondit sur lui, et là, à bout portant, le dévorant de ses yeux enflammés :

— Vous niez? Savez-vous donc quelque chose? Expliquez-vous !

Ils étaient seuls, à l'extrémité de la vaste pièce, objet de toutes les curiosités, mais à l'abri de toutes les indiscrétions. Fouché se décida à répondre :

— Je sais qui a fait le coup. Et, avant la fin de la semaine, j'en tiendrai les auteurs. Sans un accident, comme il en arrive à tous les hommes, ils étaient pris avant d'avoir pu exécuter leur exécrable projet...

— Toujours les royalistes, les complices de Georges '?

— L'événement prouvera l'exactitude de mon information.

— Fouché, prenez garde, si vous vous jouez de moi î Cette fois, vous irez, avec les autres, à Sinnamari.

— Général, je ne crains rien pour moi. Je suis sûr de ce que j'avance. Mais je ne négligerai pas, néanmoins, de faire informer sur les personnages que vous suspectez. Il y a là un résidu de révolutionnaires, toujours en effervescence, qui menace l'ordre établi...

— Vous voyez bien ! Comment ces gens-là peuvent-ils impunément se réunir, se concerter?... Ils ont des réunions dans les loges de maçons... Vous le savez ! Tous ces scélérats seront déportés hors deFrance. . . Le conseil d'État, dès demain, préparera un décret... Je neveux pas relever les échafauds... Mais il faut que cette engeance disparaisse. .

A ce moment, dans le va et-vient continuel des fonctionnaires, des représentants, des officiers, qui venaient manifester leur dévouement et prouver leur zèle, le préfet de police Dubois entra. C'était la bête noire de Fouché. [1 le montra à Bonaparte, avec un geste de dérision. De sa voix tranchante le premier Consul interpellant le malheureux, qui balbutiait quelques vagues actions de grâces :

— Il n'a pas dépendu de vous que ces brigands réussissent ! Comment peut-on se procurer de la poudre de quoi faire sauter un quartier de la ville ? Citoyen Dubois, si j'étais préfet de police et que pareille aventure me fût arrivée, j'en mourrais de honte !

Et il lui tourna le dos, le laissant foudroyé. Puis, comme s'il avait, par cette dernière apostrophe, épuisé sa colère, il dit à Fouché :

— Mettez-vous à l'œuvre, dès ce soir. Le peuple de Paris doit être rassuré sans retard. Et rappelez-vous que je n'admettrai pas d'autre preuve de votre zèle que la réussite.

Fouché salua et, traversant toute la cohue des courtisans qui s'effaçaient pour le laisser passer, il sortit dans le vestibule. Là, il retrouva son secrétaire Villiers, qui l'attendait, et s'appuyant sur le bras du jeune homme, calme, comme s'il jouissait de toute la faveur du maître, il gagna son carrosse.

Dans la voiture il dit à Villiers :

— J'ai cru, un moment, qu'il allait me dévorer. Si je l'avais contredit, il était capable de me faire arrêter... Et maintenant encore...

Villiers montra une paire de pistolets qu'il portait sous son habit :

— J'avais prévu le cas. On ne vous aurait pas pris sans résistance...

Le morne visage de Fouché s'éclaira d'un sourire. Il hocha la tête avec bienveillance :

— Vous m'êtes donc dévoué, vous, Villiers ?...

— Oui, citoyen Ministre.

Le sourire de Fouché disparut :

— Oui, voilà, je suis Ministre.

Il parut réfléchir et tirant le fil qui de la voiture correspondait au bras du cocher, il donna l'ordre d'arrêter :

— Allez à l'instant, dit-il à Villiers, à l'hôpital de la Pitié. Réveillez le directeur. Parlez en mon nom. Vous demanderez en quel état est le nommé Braconneau, blessé d'un coup de feu à la poitrine. S'il n'est pas mort, vous viendrez immédiatement me prévenir. Dans ce cas, j'irai demain matin, à la première heure, interroger moimême cet homme. Vous ordonnerez au directeur de tout faire pour que son pensionnaire soit en état de me répondre.

Le secrétaire descendit du carrosse et Fouché rentra, chez lui, se coucher.

Pendant que ces événements agitaient les Tuileries, le citoyen Lerebourg, alarmé par ce qu'il avait appris en chemin, puis épouvanté par l'aspect de la rue de Chartres, était revenu en hâte, au Bonnet bleu, pour rapporter à sa femme les extraordinaires nouvelles de la tuerie, qui avait ensanglanté le passage du premier Consul. Il fut accueilli par Emilie avec un air de mystère. Aux exclamations qu'il poussait, elle répondit par des & chut » et, le voyant interloqué, elle l'entraîna dans sa chambre. Là,

sûre de n'être pas entendue par d'autres que son mari, elle dit :

Pendant ton absence, il est arrivé quelque chose de

terrible !

— Et quoi donc ?

— Victor Leclerc s'est présenté à notre porte, couvert de sang et se soutenant à peine...

— Oh ! le malheureux ! Il a été blessé, dans cette épouvantable catastrophe !...

— Je ne pouvais pas le laisser à la porte, il était épuisé... Je l'ai fait monter dans la chambre qui est libre au-dessus d'ici...

— Gomme tu as bien fait! Et as-tu demandé un médecin?

— Impossible !

— Pourquoi ?

— Ah ! voilà ce qu'il \ a d'effroyable dans l'affaire. Le citoyen Leclerc est compromis et sa présence, si elle était constatée ici, pourrait lui faire courir les plus grands dangers et nous attirer les plus sérieux ennuis...

— Mon civisme est assez connu ! s'écria Lerebourg.

— Plus bas ! dit Emilie effrayée. Il y va de la tête pour lui...

— Mais, grand Dieu ! ce garçon si sérieux est-il donc un conspirateur?

— Il a été entraîné, il a cédé à des influences funestes... Bref, il est trop tard pour discuter un fait accompli : il a trempé dans le crime commis ce soir.

— Lui ! Un être doux et aimable. Comme il nous a trompés!.. Mais cet attentat est monstrueux! Il y a des

morts par monceaux... Des femmes, des enfants blessés.... Lui, Leclerc, qui l'eût cru?

— La situation est simple. Si nous le renvoyons d'ici, il est perdu. Il n'ira pas jusqu'au coin de la rue, sans

tomber dans les mains des policiers qui battent le quartier, ou des patrouilles qui le sillonnent...

— Qui parle de le renvoyer? Je puis maudire son exécrable action... Mais de là, à le livrer... Car ce serait le livrer...

— Oui. Cependant, il ne peut rester ici. Demain sa pré-

sence se révélerait sûrement. Jérôme, le garçon de magasin qui, par un hasard heureux, ne couche pas, cette nuit, dans sa chambre, entendrait certainement qu'il a un voisin. Il s'inquiéterait, parlerait. Tout serait découvert. Il faut donc que Victor Leclerc parte, dès demain matin.

— Mais où ira-t-il?

— Dans une maison sûre, qu'il n'a pas eu la force de gagner ce soir, et où tu le conduiras, toi-même, dans la matinée, demain.

— Gomment?

— J'enverrai Jérôme en courses, à huit heures, après lui avoir fait amener la voiture de livraison toute attelée dans la cour, devant l'escalier de service. Nous ferons descendre Victor Leclerc et nous l'installerons dans la voiture. A cette heure-là, nos demoiselles ne sont pas encore arrivées. Nous serons libres de nos mouvements. Tu monteras sur le siège de la voiture et tu iras rue du Dragon, au coin de la rue de la Huchette. Là, Victor Leclerc descendra, et tu n'auras plus à t'occuper de rien, que de revenir ici...

— Mais, ma femme, si on m'arrête en route?

— Tu es trop connu, dans le quartier, pour qu'on y songe. Une fois loin du lieu de l'attentat, qui s'en aviserait? Et puis, il faut risquer quelque chose pour sortir de la passe dangereuse, où nous sommes.

— C'est vrai ! Diable de Victor Leclerc ! Qui s'en serait douté? 11 avait la douceur d'une demoiselle. Il paraît que ce sont les terroristes qui ont fait le coup ! Il serait donc des leurs?

— Non ! Il est royaliste! Il m'a tout raconté. Ils voulaient supprimer Bonaparte, pour ramener le Roi !

— Quelle folie ! On aurait donc coupé la tête à Louis XVI pour rien ? On ne reverra plus la royauté en France, et le premier Consul est notre homme. Ah! je suis fâché de m'ètre trompé sur le compte de Leclerc. Je le jugeais un garçon très sûr en affaires... Et c'est un conspirateur... A qui se fier !

— Veux-tu le voir ?

— Sans doute !

— Eh bien ! Montons tout doucement. Il est pansé, lavé, mais il a la fièvre...

— Il est donc grièvement blessé?

— Il a eu le bras droit presque emporté.

— Pauvre diable !

Ainsi, par un revirement bien humain, Lerebourg, après avoir commencé par flétrir l'acte de Victor Leclerc, en venait à le plaindre de la blessure qu'il avait reçue en l'exécutant. Ils gagnèrent la mansarde où, sur un lit de sangle, pâle de son sang perdu, Victor Leclerc gisait. En voyant entrer Lerebourg, le jeune homme voulut se soulever. Une affreuse douleur contracta son visage. Emilie le saisit par les épaules et le recoucha doucement.

— Ne bougez pas. Vous devez rester immobile, pour ne pas déranger votre pansement. Voici mon mari qui vient, pour vous faire des reproches...

— Plus tard ! interrompit l'excellent Lerebourg, ému de pitié, en voyant le blessé. Quand il sera en état de m'entend re.... Pour l'instant, il faut du calme.... Quel malheur que nous ne puissions pas le soigner ici ! En

quinze jours, il aurait été remis sur pied... Mais c'est impossible! Ah! Leclerc ! Vous jeter dans des aventures folles et scélérates ! Moi, qui avais tant de confiance en vous ! C'est à ne plus croire à rien !

— Mon ami ! intervint Mme Lerebourg.

— Oui, tu as raison... Je me laisse entraîner... Mais il est si coupable! Enfin... Nous essaierons de le tirer d'affaire.... A demain.... Tâchez de dormir...

— Je reste auprès de lui.... Descends sans moi, dit Emilie à son docile mari. Je te rejoins, dans un instant....

Après de nouvelles recommandations affectueuses, Lerebourg descendit à son appartement et Emilie, assise auprès du blessé, tenant sa main valide entre les siennes, s'efforça de le calmer, de l'encourager, de lui rendre l'espoir. A son contact, sous la mystérieuse influence de son amoureuse volonté, une détente peu à peu s'opérait dans l'organisme surexcité de Saint-Régeant. Les nerfs s'apaisaient, le sang se refroidissait, un bien-être alanguissait le blessé et commençait à l'engourdir. Emilie vit ses paupières battre, ses yeux se clore, puis sa respiration devint plus lente et le sommeil, avec la suppression de ses souffrances, lui apporta l'oubli de ses craintes. La jeune femme alors détacha doucement sa main, se leva sans bruit et sortit, emportant la clef de la mansarde. Dans sa chambre, au lieu de se déshabiller et de se coucher, elle s'assit et se mit à penser. La rapidité des événements l'avait saisie, et elle n'avait pas eu le loisir de raisonner. Il avait fallu aller au plus pressé et assurer le sauvetage du malheureux, qui venait frapper à sa porte pour demander du secours. Mais, à présent qu'elle était seule, en face

d'elle-même, consciente de l'acte accompli par Saint- Régeant, une stupeur douloureuse l'accablait.

Ce qu'elle avait appris du carnage produit par l'explosion de la machine infernale lui causait une horreur inexprimable. En aucun cas, sous aucun prétexte, pour le triomphe de n'importe quelle cause, il ne lui paraissait possible d'excuser le meurtre individuel et, à plus forte raison, un massacre tel que celui dont le pavé de Paris était rouge. Et c'était l'homme qu'elle adorait, qui avait commis ce crime monstrueux! Et, au lieu de le détester, de le livrer à la vindicte publique, elle continuait à le chérir et n'avait qu'un souci : le protéger, le sauver. Une tristesse profonde s'empara de son esprit, à cette constatation. Elle y vit une preuve de complicité. Déjà, elle se sentait responsable d'une partie du forfait, puisqu'elle s'opposait à son expiation. Elle pensa que sa responsabilité était grande et qu'elle la paierait sans doute cruellement. 11 n'était pas possible qu'étant si coupable, elle ne fût pas punie. Et les châtiments, qu'elle entrevoyait, étaient si terribles qu'elle resta glacée, pleurant d'angoisse. Et pourtant, était-il admissible qu'elle chassât Saint-Régeant, quand il s'était présenté chez elle, pour demander un abri? Etaitil admissible quelle le livrât, pour libérer sa conscience et s'affranchir de tout péril? Elle ne l'aurait pas voulu, au prix de sa vie. Alors il ne lui restait qu'à poursuivre l'œuvre commencée, à tirer Saint-Régeant du danger effroyable, dans lequel il se trouvait. Et, pour le reste, prier, pleurer, expier les fautes qu'elle avait commises et que, peut-être, elle commettrait encore. Deux heures de la nuit sonnaient, quand elle s'arracha à sa douloureuse

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