LE PROGRÈS
trouva Georges à son bureau, éclairé par une lampe dont la lumière paraissait épuisée. Georges était tellement absorbé par son travail, qu'il n'entendit même pas celui qui entrait.
— Voilà une maison bien gardée ! dit le banquier ; comment êtes-vous entré ici, puisque je viens d'ouvrir le double tour de la serrure de sûreté?
— Je vous prie de m'excuser, dit Georges ; mais une affaire très-grave avec Montréal devait être à Jour pour ce matin, et je n'ai pas trouvé d'autre moyen d'être en mesure. Grâce au ciel, ce travail est terminé, et je crois qu'en écrivant ce matin au Havre vos intérêts seront à coyvert.
Et il présenta au banquier le dossier d'une créance importante, avec toutes les pièces nécessaires pour en obtenir en temps utile le recouvrement.
— Georges, je devrais vous gronder, dit M . Wolff ; ce que vous avez fait est d'un mauvais exemple, et votre responsabilité est compromise. Vous êtes doncle maître ici? Encore fallait-il me consulter ! Gomme vos yeux sont fatigués ! Allez vous reposer quelques heures, et ne péchez plus.
LE PROGRÈS. i5
Puis, le rappelant avec bonté, après avoir examiné rapidement le dossier :
— Georges, lui dit-il, vous êtes un brave enfant ; votre mère est heureuse d'avoir un tel fils. Conservez-vous pour elle. Je tenais beaucoup à terminer cette affaire avec Montréal, car ces débiteurs sont inquiétants, et l'affaire est grave: je venais voir précisément où vous en étiez , et tout retard eût été funeste. Vous avez donc très-bien fait pour moi, et peut-être pour vous.
Malgré ces recommandations, il arriva encore quelquefois à Georges de se faire gronder pour son travail à des heures indues, et toujours il s'excusait sur l'urgence et demandait grâce si simplement, que M. Wolff était chaque jour plus charmé de la capacité et de la modestie de son jeune collaborateur.
LE «KAND MONDE
M. Wolff remarquait cpie Georges était toujours vêtu avec la même simplicité et quelquefois avec négligence.
— Georges, lui dit-il im jour, un homme soigneux comme vous doit prendre souci de ses deniers ; auriez-vous quelque objection à me communiquer votre livre de recettes et dépenses? Ne vous formalisez pas, c'est dans votre intérêt que je vous fais cette demande. Je crains que vosappointements ne vous paraissent insuffisants.
— Bien au contraire, cher monsieur, dit Georges ; je puis, grâce à votre libéralité, faire des économies.
— Et il présenta à M. Wolff un carnet relié en toil'». M. Wolff le parcourut en s'excusant et le
rendit sans rien dire, car il ne voulait pas laisser paraître l'émotion qui le dominait.
Georges avait envoyé à sa pauvre mère plus de la moitié de ses appointements et avait disposé de quelques écus en libéralités et secours.
Le lendemain, H. Wolff dit à Georges:
— n faut que vous fisissiez honneur à ma maison; je reçois souvent des Américains qui ne savent pas le français; votre secours peut nous être utile au salon : nous vous attendons pour diner ; mais les frais de représentation sont à ma charge, vous toucherez trois mille francs d'appointements, et le premier trimestiy est échu.
Ce fut sans le moindre embarras que le pauvre Georges se trouva, à sept heures, assis à une table somptueuse, entourée de gens du grand monde dont la position de fortune différait tellement de l'état de gène dans lequel il avait vécu. Il n'appartient certes pas à un si jeune homme de prendre la parole dans un cercle. Un jeune homme doit être comme la harpe sonore, qui ne donne des sons harmonieux que lorsqu'elle est interrogée par des doigts habiles.
Je pus être témoin de son succès; can par une
attention à laqueUe je fiis bien sensible, Georges n'avait pas oublié sa fidèle compagne ; il avait pris soin de me détacher de son habit de travail et de m'attacher solidement sur la manche de Fhabit neuf qui, dans sa simplicité de bon goût, relevait Télégance de sa taille et les agréments de sa personne.
M. WoUr, le travailleur austère et impassible dans son cabinet, devenait, à ts^le, un charmant convive, et, au salon, un brillant causeur. Il avait surtout ce mérite si rare, de faire Jaillir l'esprit ou les connaissances de ses interlocuteurs comme la verge de Moï^ tirait l'eau du rocher, comme la chaîne électrique produit au loinTétincelle. Dans les discussions relatives aux courses de chevaux, aux représentations à la mode, aux élégances du jour, Georges sut garder le silence qui convenait, et parut écouter avec intérêt. Mais il fut interrogé bientôt sur des particularités de son voyage en Allemagne ; il avait beaucoup observé : les arts, les monuments et les antiquités lui étaient connus, et il put soutenir ses opinions avec une fermeté modeste qui resta sans contradiction.
Madame Wolff était une personne élégante, très-
LE Gr.AND MONDE. ■ 29
gracieuse et très-frivole ; elle regardait comme une curiosité ce grave personnage de vingt ans qui discutait en toute conscience des questions d'archéologie tudesque, et qui laissait dans son verre le vin doré des bords du Rhin, que n'oubliaient pas les autres convives.
— Dites-nous donc, monsieur Georges, lui ditelle d'une voix élevée et traînante, comme l'affectent quelques dames à la mode, dites-nous donc l'histoire de cette épingle merveilleuse dont on nous a tant parlé et que vous portez, je crois, encore sur votre manche. C'est donc un talisman bien précieux?
L'attention de tout le monde se porta sur le pauvre jeune homme et sur ma petite tète, qui brillait en effet sur le parement neuf.
Georges, qui était plein d'assurance quand il s'agissait de ses études, de ses devoirs et de ses affaires, devenait fort timide quand il était question de sa personne , et surtout quand une jeune femme, qu'il ne pouvait s'empôch«r de trouver charmante, l'interpellait ainsi devant une assemblée.
—Madame, lui dit-il d'une voix douce et émue,
qu'il me soit permis de regarder comme un talisman cette petite épingle qui m'a fait sortir d'une position bien inquiétante pour les êtres qui me sont chers, et qui, grâce à la bienveillance de H. WoUî, m'a donné accès dans votre maison. Je sais les obligations que m'impose une telle faveur. Je veux garder toujours cette précieuse épingle pour qu'elle m'en fasse souvenir si jamais il m'arrivait de l'oublier.
Un murmure d'approbation suivit cette réponse mesurée. L'histoire de l'épingle fut alors racontée et commentée par un comité de femmes curieuses, qui regardaient, en parlant à demi-voix, le héros de l'aventure. Georges, pour se soustraire à cet examen, continua avec ses voisins une conversation sur l'école depeintm^e de Dusseldorff, dont il avait connu les principaux maîtres.
On passa au salon ; une dame se mit au piano ; c'était un de ces talents sympathiques qui s'emparent aussitôt de l'attention et qui touchent les cœurs. Il n'y avait pas là de ces difficultés vaincues qui font ressembler la musique à une bataille, et Texécutant à saint Georges combattant le dragon. C'étaient des flots d'harmonie, des réveriessi
zedbyGoOgk
douces et si vagues, que Tâine se sentait entraînée et channëe.
— Encore ! encore ! dit l'assemblée.
— Et ce délicieux nocturne de Schubert, dit M. Wolff, avec lequel vous nous avez presque fait pleurer, ne Taurons-nous pas ce soir?
— Je n'ai pas quatre mains, dit la dame ; voulezvous m'aider?
n se fit un silence.
— Quel malheur! dit madame Wolff; n'avonsnous personne ici pour vous seconder?
— Si j'osais, madame, dit Georges, je vous proposerais de vous accompagner : j'ai entendu souvent cette mélodie aimée des Allemands, et je crois m'en souvenir.
On applaudit l'homme de bonne volonté, et ce morceau admirable fit une sensation profonde. On redemanda la dernière partie, qui fut exécutée avec un sentiment encore plus expressif, et la dame parut bien étonnée de trouver une méthode si sûre dans l'exécution de son jeune accompagnateur. H. Wolff, qui était un dilettante passionné, était aux anges.
— Vous savez donc faire autre chose que des
Zt LE GRAND MONDE.
chiffres, monsieur le sournois? lui dit-il en hii prenant familièrement Toreille.
— Est-ce aussi votre épingle, lui dit madame Wolff, qui vous a appris à nous charmer tous? Vous me la prêterez, au moins.
Georges salua, rempli d'une confusion qui le rendait plus intéressant, ets'eflaça dans un groupe de causeurs.
viir
LBRIB DE TABliEAVX
Georges se trouvait dans le cabinet de M . Wolff, après une longue et grave conversation commerdale.
— Assez d'affaires pour aujourd'hui, dit le banquier. Dites-moi, Georges ; je vous écoutais l'autre jour au salon : vous avez la prétention de vous connaître en peinture.
— Pas la moindre prétention, dit Georges ; mai$ j'ai vu beaucoup de tableaux, et les belles choses me font plaisir. Que de fois, avec mon excellent père, nous avons passé d'heureuses journées (bns les galeries du Louvre! Nous jouissions en gourmets ; nous formions quelquefois la résolution de ner^arder que trois tableaux, mais alors de les si
bien voîr l Dans ce cas, nous nous avancions pru-
demment, baissant la tète et suivant les longues lignes du parquet brillant, comptant les travées par les piédestaux des colonnes. « Nous y sommes, » disait mon père. Et alors nous levions les yeux devant un Corrège, un Raphaël, un Léonard de Vinci. Notre attention toute neuve se portait sur les mérites de ces incomparables chefs-d'œuvre. J'étais assis dans ce palais, sur un large divan, près d'un être chéri, en contemplation devant ces œuvres excellentes. Mon père m'expliquait en artiste, en connaisseur et en érudit, les différences qui caractérisent les écoles, les anecdotes curieuses qui se rattachent aux peintres célèbres, dont la vie est devenue, comme la vie des saints, une légende dorée. L'heureux temps ! Ces beaux jours ne reviendront plus ! . . .
— Et pourquoi?
— Parce que, dit Georges, le temps du plaisir est passé; le malheur, qui doit venir toujours, est venu de bonne heure pour moi. J'ai dû faire le sacrifice de mes goûts, et je vous assure que je trouve encore un plaisir dans ce sacrifice; car le travail près de vous, monsieur, qui avez accueilli un inconnu avec une bonté si paternelle,
le traTaii m'est bien doux et bien salutaire.
— Eh bien, aujourd'hui dit M. Wolff, puisque vous êtes si soumis à mes volontés, monsieur le philosophe, il me plait qu'au Ueu de faire de la correspondance vous fassiez aussi ^e Fart. Le jour est magnifique ; suivez-moi, et regardez, si vous voulez, les lignes du parquet brillant, puisque c'est votre manière de mieux voir les musées.
Il lui fit alors traverser quelques salons, et, ouvrant avec une certaine emphase une porte à double battant et la lourde tenture qui était denière :
— Que dites-vous de ceci, monsieur le connaisseur?
Il faut dire que la collection du baron WoUT était célèbre et connue de tous les amateurs de l'Europe. Georges se trouvait dans une longue galerie d'un style sévère et excellent,, éclairée par une lumière douce et bien ménagée qui descendait des voûtes de Fédifice. Là, rien de médiocre, rien de douteux, rien de superflu ; des spécimens de chaque école représentée par les maîtres, et de chaque maître un seul tableau, un chef-d'œuvre. Les tableaux ne se touchaient pas, ne s'écrasaient pas, comme des voyageurs marchant de côté dans un
omrabus trop complet ; un large intervalle était noénagé entre chaque peinture, qui se détachait sur un fond vert, et dans ces intervalles régnaient des statues de marbre, les unes rapportées d'Italie, d'mitres dues à notre charmante et féconde école française. Georges ftit d'abord ébloui. L'authenticité de chaque peinture était aussi évidente que si le peintre était encore là pour la signer. Il n'est pas besoin de dire que l'école italienne régnait en souveraine dans ce palais : l'école romaine y brillait par l'idéal, l'école de Florence par la pureté, l'école de Venise par la couleur enflammée. Un Hurillo, que les souverains du monde se seraient disputé avec fureur au feu des enchères, et un Velasquez de grand goût, représentaient TEspagne. Téniers, Rubens e\ Van Dyck transportaient le spectateur au plus beau temps de l'école flamande. Quant aux Hollandais, quel choix irréprochable de ces maîtres si amusants et si variés qu'on n<e peut se lasser d'admirer! Un Intérieur de .^ard Dow, un Paysage de Ruysdaël, un Bouquet 4f fleurs de Van Huysum ; rien n'y manquait.
. Peur l'école française, l'heureux possesseur de cette galerie ne s'était pas fait faute d'y intro-
duire les maîtres les plus aimés ; c'est dire que Claude Lorrain, Greuze, Prudhon, resplendissaient entourés des satellites de cette lumineuse et féconde constellation qui s'appelle Técole française.
Georges était distrait et rêveur. 11 avait remarqué dans un angle un petit tableau qui l'avait vivement frappé; mais il ne voulait pas laisser voir son émotion.
— Vous ne dites rien ! lui dit M. Wolff ; cette collection ne vous paraît-elle donc pas digne d'intéresser un amateur?
— Tout y est sublime, dit Georges ; je ne vois rien à y changer ; on ne peut faire un meilleur choix. Je dirais le nom de chaque peintre en faisant le tour de cette galerie ; ils sont vrais. On passerait sa vie dans ce paradis, à admirer cette nature poétisée par l'art, à implorer la bénédiction de ces vierges saintes ! La belle chose que la fortune, qui permet de posséder à soi seul de tels trésors ! Je voudrais devenir riche !
— Voilà, dit M. Wolff, mon philosophe déjà en défaut. Ne voyez-vous pas, monsieur Fenvieux, qu'il manque un diamant à cette couronne? Cher-
chez donc ici le grand maitre de Parme, le régénérateur de Tart. Il me faut un Corrége.
— Vous en aurez un ; mais je ne sais si c'est d*ayoir contemplée la fois tant de belles choses, moi qui ne sais en voir que trois, dit Georges en riant, j^éprouve une grande fatigue, et je puis à peine voir et parler ; je suis indigne de demeurer ici plus longtemps ; pourtant je serais bien heureux s'il m'était permis d'y revenir.
M. Wolff était charmé d'avoir sous la main un connaisseur.
— Non-seulement vous y reviendrez, lui dit-il, mais ce sera votre devoir d'y venir et d'y travailler. J'ai cherché ce moyen de vous détourner de vos autres occupations, auxquelles vous vous Hvrez avec trop d'ardeur. Voulez-vous être le conservateur de mon musée? Si vous savez jouir des choses sans les posséder; si, pour un artiste cêmme vous, voir c'est avoir, ces tableaux seront à nous deux. Monsieur le conservateur, vous avez deux mille francs d'appointements. Vous serez en relation avec les artistes, les marchands de tableaux, les amateurs ; le premier travail que je vous demande, c'est un catalogue raisonné de ma collection. Je
LA GALERIE DE TABLEAUX. ù9
le désire depuis longtemps, et le temps me manque. Je vous donne carte blanche.
Quelle bonne aubaine pour notre Georges! C'était une nature d'artiste ; tous ses instincts le poussaient dans cette voie ; la raison iet la nécessité l'avaient ramené à des occupations plus positives. Il en avait souffert, et il s était résigné; mais c'étaient là ses plus agréables souvenirs ; il avait beaucoup dessiné, et avec succès : rien n'était plus de son goût qu'une telle proposition.
Il entra aussitôt en fonctions, et apporta dans ce nouveau travail l'esprit d'ordre et de méthode qu'il s'était accoutumé à mettre en toutes choses. Les tableaux étaient disposés presque au hasard dans cette galerie, ou plutôt comme la dimension ou l'effet de chaque toile l'exigeait. Il les classa dans son travail par écoles, en donna les dimensions précises, écrivit une courte notice sur chaque peintre, et une description exacte du tableau, se gardant des expressions exagérées qui ont cours dans les catalogues des experts, mais appuyant sur les particularités qui attestaient l'authenticité de l'œuvre. Quand son travail fut terminé, revu avec un soin minutieux et recopié avec cette pré-
cision qui était du goût de M. Wolff, il le déposa sur le bureau de son cabinet.
M. Wolff parcourut le cahier avec curiosité et donna des signes d'approbation. Toutefois il ajouta :
— Monsieur l'homnie universel, je vous prends en défaut: « âllegri, dit le Corrége, le Malheur^ tête de femme. » Vous avez mal lu la signature; Terreur vous était permise; c*est une charmante étude d'Allori ; la ressemblance des noms vous aura trompé. Je croyais bien cependant vous avoir dit que le Corrége était dans mes plus regrettables desiderata,
— Je crois aussi vous avoir répondu, dit Georges, que vous auriez un Corrége.
— (!ommentrentendez-vous,monsieur?Croyez-
vous que je me prête à ces interprétations? Sachez,
mon jeune ami, que tout ce qui est dans ce sanc-
' tuaire de Tart est pur comme For le plus pur, et
que la fraude n*y pénétrera jamais.
— Loin de moi toute idée de fraude! dit Georges. Je n*ai pas, je Tavoue, examiné attentivement la signature ; mais j'ose affirmer que c'est un délicieux Corrége. Ayez la bonté de lire les quel-
edbyGoOgk
ques lignes qui suivent la désignation du tableau.
— Voyons donc, dit M. Wolff.
Et il lut : « Antonio Allegri, dit le Corrége ; le Malheur y tcte de femme. »
— Le croyez-vous sincèrement, Georges?
— Lisez, dit celui-ci.
tt Une jeune fille, dans l'altitude de la méditation, ramène sur sa poitrine découverte une légère draperie noire ; une pâle étoile brille sur son front. L'expression idéale de la lête, l'exécution irréprochable des mains, font reconnaître le maître. Le ton harmonieux de la draperie sombre fait valoir cette blanche épaule, sur laquelle de légères veines bleuâtres font deviner et circuler la vie. Une bonne copie de cette peinture est conservée au musée de Munich. Le précieux original dont nous donnons la description faisait partie de la célèbre galerie de Dusseldorff, et y était admiré sous le titre du Malheur., que nous lui avons conservé en souvenir des infortunes du maître. »
— Est-ce bien possible? dit M. Wolff, mon fils ! nnais il faut le prouver. Venez, venez!
Et il entraîna Georges dans la galerie, avec une vivacité passionnée.
Par opposition, la belle figure poétique du Malr heur montrait ce calme divin, cette inspiration du génie qui survitaux siècles. La main qui avait créé cette œuvre charmante s'était glacée et était devenue une poussière que le vent avait dispersée ; la pensée survivait. M. Wolff décrocha le tableau avec précaution.
— AUegri ! s*écria-t-fl en déchiffrant le nom à demi effacé.
Georges regardait de Tautre cdté du tableau, peint sur un vieux panneau de bois, cherchant encore quelque indice à Fappui de son assertion.
Il lut, presque sous la bordure : Patenta, 1525.
— AUegri! Parma! s'écria M. Wolff: Georges, je suis trop heureux ; embrassez-moi, mon fils !
Et il se jeta dans les bras de Georges dès qu'il eut replacé le tableau avec le plus grand soin.
— Un vieux juif de Francfort me Fa vendu, il y a vingt ans, cinq cents florins, pour un AUori. Je ne Tai pas marchandé, trouvant le tableau délicieux. Je ne le donnerais pas aujourd'hui pour dix fois cette somme. Mais quelle humiliation ! j'ai possédé si longtemps un tel trésor sans en savoir tout le prix, et il faut qu'un enfant vienne m'ou-
vrir les yeux ! Il y a là quelque sorcellerie. Georges, je unirai par croire à votre talisman.
— Cest l'histoire la plus simple du monde, dit Georges : vous avez remarqué mon émotion en entrant dans votre galerie. Cette jolie tête m'était bien connue, et j'ai été tout surpris delà retrouver ici encore plus belle. Elle est la compagne de mes jours et de mes nuits.
Et, ouvrant son portefeuille, il montra au banquier confondu un dessin très^inement touché de cette peinture. On lisait au-dessous : Diaprés Corrége, Mtmich, mai 18...
44 L'APPABITlOiN.
ÏX
II ne fut question dans le salon que delà découverte de M. Georges, et du bonheur de M. Wolff de posséder le Malheur du Corrége. 11 n y avait plus à en douter; les preuves étaient certaines. Georges raconta comment son oncle, négociant en Allemagne, Tavait fait voyager pour les affaires de son commerce, comment son goût pour les beauxarts l'attirait toujours dans les musées, où il recueillaitdes notes intéressantes, à Dresde, à Vienne, à Munich. Dans cette ville, la cité des arts, il reçut la nouvelle de la mort de son père. 11 tomba dans une affliction profonde et dans un découragement qu'il ne pouvait vaincre. Le sentiment du devoir et le souvenir de la lâche qui lui restait à remplir
envers sa famille le soutinrent cependant, et il essaya de reprendre des études qui étaient sa seule distraction.
Ce fut dans cette disposition d'espritqu il s'était assis un jour dans une des salles splendides du musée de Munich. Mais il ne pouvait encore rien voir ; sa pensée se reportait vers ce bon père qui lui avait témoigné une affection si douce, si égale ; il se reprochait tous les jours passés loin de lui ; encore s'il avait pu entendre ses dernières paroles, recevoir ses adieux suprêmes, sentir cette main vénérée se poser sur sa tête avant de rentrer dans Tétemel repos !
Après avoir été absorbé dans cette méditation, il leva les yeux avec insouciance ; une apparition était devant lui, se perdant dans le demi-jour. C'était une jeune fille dont l'expression était plus belle que la beauté. Une douleur amère avait passé sur son front; mais son front était resté pur, et son regard limpide,pénétrant, défiait la souffrance, comme la vierge martyre entrant dans le cirque défiait César en disant d'une voix vibrante : c Je mis chrétienne, » Cette belle figure, ramenant avec simplicité et pudeur une ^^P^^^^j^.'^^^gWfe®^"
sein découvert, semblait s'adresser à lui de la voix d'une sœur aimée et lui dire : n Et moi, Georges, n'ai-je pas souffert? N'ai-je pas perdu ce que j'avais de plus cher? ne suis-je pas sans appui, seule au monde? J'ai confiance pourtant ; je vivrai de mes souvenirs. Mais vous, Georges, vous avez plus que des souvenirs ; vous avez des devoirs. Vous avez une mère qui vous attend pour essuyer ses pleurs, des sœurs dont vous serez le soutient, des amis qui vous consoleront. » Elle lui disait tout cela, cette fée bienfaisante, et bien d'autres choses!
D se leva pour l'entendre encore, mais l'illusion disparut; il s'était réveillé de ce demi-sommeil, il était devant le Malheur du Corrége.
Il revintbien souvent s'asseoir devant cette confidente de ses peines. Il avait trouvé l'expression qui ressemblait le plus à sa douleur. Toute conversation lui était pèiible; ces entretiens muets avec le Malheur le reposaient. — Il fallut partir. 11 obtint la permission de faire un dessin d'après cette peinture, qui n'était qu'une admirable copie exécutée par un peintre allemand du dix-septième siècle. Il emporta ainsi et porta toujours sur son cœur Timage qui répondait à ses plus intimes pen-
sées, et ce fut ainsi qu'il put faire connaître à M. Wolff tout le prix du trésor que celui-ci possédait depuis si longtanps.
WjA gagevbe
Quelques femmes du monde, quelques belles et grandes dames, ne sont-elles pas impitoyables? Le désœuvrement, la lassitude du plaisir, la curiosité, . leur donnent desfantaisies étranges. Pour passer ce siècle qui s'écoule entre le dernier essai d'une robe neuve et la première visite, entre le retour du bois et l'heure tardive du dîner, entre le concert et le bal, il faut bien faire des découvertes, improviser des aventures, soutenir des gageures. Ces belles dames ont autour d'elles des assidus, des dandys, des inutiles,des complaisants, des gens atout faire; mais elles s'en fatiguent, elles les supportent et les méprisent. C'est cependant bien la cour frivole qui convient à la frivolité de la souveraine. Qui peut mieux leur dire les nouvelles du turf, les petits
scandales du jour, Tavenlure risquée des coulisses ou du bal masqué, et, chose plus grave et plus indispensable, le cours du jour, la cote de la Bourse? Mais la belle chose de captiver les gens qui ne tiennent à rien, qui traînent leur nullité à la remorque d'une jupe ! Il faut mieux que cela pour les appétits blasés d'une millionnnaire désœuvrée.
Et alors, s'il se rencontre un homme grave, bien étranger aux mille fantaisies et inutilités qui remplissent la vie des privilégiées, c'est celui-là qu'il faut détourner, provoquer, dont il faut à tout prix obtenir l'attention et l'hommage. Il faut le soumettre, le vaincre, sauf ensuite à se railler de l'esclave enchaîné.
Ces réflexions, qui ne s'adressent qu'au petit nombre (Dieu nous préserve défaire de l'exception la régie!) ces réflexions se présentent à l'occasion de la conversation frivole qui avait lieu dans un petit cercle de dames intimes, dans le boudoir de madame Wolff.
— Ma chère, disait une belle visiteuse, c'est un vrai sauvage que votre favori, votre M. Georges; vous n'en ferez jamais rien : il est ici de sa personne, qui est fort présentable, il faut en convenir;
mais son esprit est ailleurs, et son cœur je ne sais où. Avez-vous remarqué avec quelle froideur il n<ïus écoute? C'est extrêmement poli, mais sous cette politesse irréprochable il y a une fierté indomptable; et, s'ily a d'un côté du salon une conversation de jolies femmes, et de l'autre de graves discoureurs, il nous a bien vite oubliées pour se tourner du côté des habits noirs. Eh bien, sous une apparence de simplicité, il y a là une teinte de pédantisme qui n'a rien de flatteur pour vous.
— Et que dites vous, dit une autre bonne âme, de cette mystification de l'épingle magique, de cette prétention d'avoir toujours sur sa manche ce talisman précieux à vingt-cinq pour un sou? Avez-vous remarqué de quel air magistral il nous a exposé, l'autre jour à table, les mérites de son épingle?
— Eh, my dear, dit une jeune lady, ne savezvous pas que cette épingle est fée, et qu'elle le conduit vers le beau et vers le bien aussi sûrement que l'aiguille aimantée vous conduirait vers le pôle? C'est bien àmoiqu'ilaurait fallu une telleboussole.
Madame Wolff avait écouté tous ces jugements avec un certain dédain. Elle était étendue sur un
zedbyGoOgk
LA GAGEUHE. M
divan dans tout le laisser-aller de Tintimité, et elle dit d'une voix dolente, avec un demi -sourire :
— Georges fera ici conune tout le monde.* 11 fera ce que je voudrai, et, quand je voudrai, il me donnera cette épingle, et il rattachera de sa main au ruban que voici.
— Cependant cette épingle est toute sa fortune, ditrAnglaise crédule. En Ecosse, nous avons aussi beaucoup de talismans qui font des prodiges.
Croyez-vous donc que sans le secours de cette seconde vue M. Georges aurait découvert dans votre galerie une peinture du Corrége, qui se payerait mille guinées en Angleterre ? Je vous défie bien de lui enlever son gagne-pain !
— Eh bien, dit madame Wolff , si je veux m'en mêler, je Faurai ce soir ; et ce sera si bien cette épingle, que vous ne lui en verrez plus jamais une autre sur sa manche de maître d'émture.
On trouva celte moquerie fort plaisante et de bon goût.
— Que voulez-vous gager qu'il n aura plus son épingle ce soir?
— Dix louis que vous ne Taurez pas î dit FAndaise. ^ i
52 LA GACEIRE.
— Vingt louis que je Taurai ! dit madame Wol(T en se levant avec vivacité.
— Je voudrais bien savoir, dit en se retournant une jeune dame dont les doigts erraient sur le piano, ce que vous a fait ce pauvre jeune homme. Ou il ne tient pas à son épingle, et alors la belle conquête î ou bien il veut la conserver comme un souvenir, et dans ce cas c'est bien mal de conspirer pour la lui enlever. Vous vous plaignez que ce garçon raisonne juste et ne parle qu'à son tour; n'avons-nous pas assez d'étourdis qui ne raisonnent pas, qui ne savent rien et qui parlent à tout propos ? Je vous avertis que je le prends sous ma protection.
— Vous poirvez l'abriter sous votre aile blanche d'ange gardien, dit madame Wolff; mais alors faites bonne garde, car la partie est engagée, et je tâcherai de la gagner.
L'aimable personne qui avait pris la défense de l'opprimé était, on l'a peut-être deviné, cette même dame qui avait trouvé en lui un partenaire si obligeant au piano. Elle était d'origine italienne et so nommait mademoiselle Borghèse ; elle était trèsbonne, moins frivole que son entourage, parce
qu'elle savait s occuper ; elle aimait de passion la musique, et elle y excellait ; elle était donc trèsrecherchée et très-fèlée chez le baron Wolff, et, dansTintimité, on l'appelait Borghèse. Elle n'avait du reste nulle prétention à la beauté ; l'indépendance de son caractère d'artiste Tavait éloignée du mariage. Elle avait le ton et les manières que, dans le monde, on e3t convenu d'appeler bon enfant^ et la fortune dont elle disposait lui donnait un peu son franc parler.
On se sépara, et on se donna rendez-vous pour le soir, afin de savoir le dénoûment de l'aventure.
I^'AIfTIOPB
Borghèse, si nous pouvons nous permettre de lui donner ce nom familier, passait une partie de sa vie dans cette maison brillante et hospitalière. Elle y avait un appartement et en connaissait les êtres et les habitudes.
Elle savait parfaitement, par exemple, qu'après avoir passé la matinée avec M. Wolff Georges se rendait à midi dans la galerie de tableaux pour continuer un travail dont il était cliargé.
Un jardin d'hiver communiquait avec cette galerie par deux arcades, et c'était merveille de voir ainsi réunies et accouplées les merveilles de Fart et celles de la nature. Ce beau jardin couvert descendait, par une pente douce et par mille sinuosités et ondulations de terrain, de la galerie de tableaux,
qui régnait au premier, jusqu'au grand jardin de rhôlel. Les plantes les plus riches y étaient conservées ; des berceaux d'oranger, de myrte, de grenadier, des buissons de camellia et de rhododendron y cachaient le filet d'argent d'un ruisseau rapide qui se précipitait en riant dans un bassin de marbre rose, et éclaboussait sa mousse blanche sur ces belles fleurs d'arum qui ressemblaient à des vases d'argent mat rempHs de Champagne pétillant.
C'était un délicieux séjour, où la vie étaitdouce, ou tout invitait au repos et à la rêverie. Borghèse savait bien que ce n'était pas à une autre heure ni dans un autre heu que la châtelaine pouvait trouver sa victime. Aussi s'empressa-t-elle de se rendre pm* une porte de service dans le jardin d'hiver. Elle s'installa avec un livre dans un épais buisson de magnoHa, sous lequel des sièges étaient disposés, et elle attendit.
Georges était déjà dans la galerie, donnant des ordres à quelques ouvriers, qui se retirèrent,
La perfide baronne se fit plus longtemps attendre, car elle avait à se préparer pour le combat. Elle entra bientôt par une porte basse, effeuillant les roses sur son passage, suivant les sentiers si-
56 L'ANTIOIE.
nueux qui conduisaient à la porte ouverte de la galerie, passa bien près de Borghèse sans la voir, et parut, après quelque hésitation, sur le seuil de la galerie.
— Pauvre Georges ! toi si naïf et si simple, devant tant de ruse et de malice, te laisseras-tu prendre au filet? Si je pouvais te prévenir! je ne suis qu'une petite épingle ; mais, si tu ne sais pas me garder, malheur à toi !
La sirène avait bien choisi le costume le plus en harmonie avec le cadre dans lequel elle devait poser : ses cheveux, de la belle nuance aimée des maîtres vénitiens,étaientrelevés en épais bandeaux et formaient un nœud abondant derrière sa tête ; elle avait un peignoir blanc d'une grande simphcité, et sur la poitrine un nœud de rubans, dont les extrémités inégales tombaient avec grâce. Et la fille d'Eve recommença dans son paradis de carton la scène éternelle de la tentation.
Elle toussa légèrement pour appeler l'attention de Georges, qui se leva, salua avec respect et parut disposé à se remettre au travail.
— Oh! pardon, monsieur Georges, lui dit-elle, je me croyais seule. Dites-moi donc, si ce n'est pas
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trop vous déranger, quel est le nom de cette plante singulière qui frémit quand je la touche et qui semble avoir peur de moi?N'est-ce pas étrange? Je ne lui fais pourtant pas de mal.
— Madame, autant que je puis m'en souvenir, c'est une variété de Tacacia qui a les propriétés de la sensitive.
— Et à quoi attribuez-vous, monsieur le savant, cette sensibilité d'un petit rameau, tandis que bien des gens toucheraient ma main sans la moindre émotion?
— Je crois, madame, dit sérieusement Georges, que les poètes ont prêté bien gratuitement le sentiment à cet innocent arbuste. Je crois avoir entendu dire que la chaleur de la main agit sur les vaisseaux trés-déUcats qui contiennent la sève, et alors...
— Alors, voilà bien nos érudits ; ils nous dépoétisent tout. Pourquoi ne pas nous laisser croire que Clytie se tourne du côté du soleil, que le narcisse se mire dans l'eau pour y voir son image? Est-ce que tout dans la nature n'a pas une voix et une pensée ?
• Vous serez assez bonne pour m'exquser.
user, ma-
oogle
dame ; je crois que là poésie est dans notre âme : c'est un sentiment élevé des choses qui éveille notre imagination ; et cette poésie, ces sentiments, nous les attribuons aux objets inanimés qui nous entourent. Ainsi le saule pleure sur les tombeaux, parce que son beau feuillage qui se balance ressemble à la chevelure dénouée d'une mère qui pleure agenouillée et penchée sur un berceau.
— Savez-vous que ce n est pas trés-gîfî, ce que vous me dites là? Ne pourriez-vous me trouver quelque comparaison un peu moins lugubre? dit la dame d'un air dolent, en s'étendant sur un divan de repos.
Elle éleva alors ses bras arrondis au-dessus de sa tête dans la pose charmante que les peintres ont donnée à Érigone, et elle détacha d'un rameau qui se penchait vers son front une belle fleur de grenadier, dont elle mit négligemment la tige entre ses lèvres, qui brillaient du même éclat, et elle attacha ensuite cette fleur à sa ceinture avec quelque affectation.
— Pour moi, j'aime mieux croire que la source qui murmure appelle de sa douce voix et avertit l'oiseau altéré ; que la brise me caresse, et que
L'ANTIOPE. m
Técho est une voix amie qui répond à ina voix» Mais vous-même, monsieur Georges, qui faites avec moi l'esprit fort pour me tourmenter, vous avez aussi vos faiblesses, et cette éternelle épirigle que vous portez comme un caporal porte ses galons est la preuve de votre crédulité.
— Excusez donc cette faiblesse, madame ; je me livre à vos moqueries, mais, je vous l'ai dit, j'ai trouvé ici une famille, des amis, une hospitalité généreuse ; c'est un vœu puéril, sans doute, mais sincère, de conserver ce gage auquel je dois tous ces biens, et si quelque sacrifice. . .
— C'est bien beau, dit la dame d'un ton quelque peu moqueur et d'une voix un peu endormie. Eh bien, je vous demanderais le moindre sacrifice de vos goûts, de vos fantaisies les plus puériles, le sage, le philosophe Georges, si reconnaissant tout à l'heure, ne m'entendrait pas.
— Madame, pouvez-vous croire à tant d'ingratitude?
— Donnez-moi cette épingle, dit-elle d'une voix éteinte en fertnant ses beaux yeux.
Georges commençait à être fort embarrassé.
— Le sommeil me gagne , ajouta-t-elle ; ces
fleurs d'oranger qui nous entourent m'enivrent de leur parfum. Georges, vous êtes exigeant, vous nedonnezrien pour rien. Je veux faire un échange avec vous. Tenez, cette fleur, je ne la donnerais pas à tout le monde ; elle est à vous si vous attachez votre épingle à ce ruban rose... Je le veux.
EUe paraissait vraiment dormir, la conversation était interrompue, la position n'était plustenable.
La belle personne était renversée sur le divan. Georges l'observait en artiste : loin de son cœur pur toute autre pensée.
— C'est l'Antiope de Corrége, se disait-il ; quel admirable tableau !
Et il regardait la belle fleur de grenade qui éclatait sur ce sein endormi, et il me regardait aussi, moi pauvre petite épingle, et il n'osait plus ni faire un pas ni dire une parole. . .
C'est alors qu'il vit surgir derrière le divan une apparition heureuse et inattendue. Avez-vous vu, dans un célèbre portrait d'Ingres, une Muse, placée dans le fond du tableau, étendant son bras sur la tête, pensive d'un grand compositeur? Ainsi la taille élancée de Borghèse s'élevait au-dessus du divan où dormait l'Antiope ; elle fit un signe d'in-
telligence à Georges, qui disparut doucement à travers les buissons, heureux de ce dènoûment, et tirant, pour ainsi dire, son épingle dû jeu.
Borghèse le suivit des yeux en souriant, attacha légèrement une épingle au ruban rose, détacha la fleur avec précaution, puis, appliquant doucement un baiser sur la joue tendue de la belle endormie, elle disparut d'un autre côté du jardin.
Antiopedormait-elle?était-elle seulement assoupie t On ne le sait pas. Toutefois une rougeur aussi vive que celle de la grenade couvrit aussitôt son front et ses deux joues. Elle ouvrit les yeux, chercha autour d'elle, et ne trouva personne.
— L'impertinent I s'écria-t-elle.
Et, regardante sa ceinture, elle ne trouva plus la fleur ; et, regardant au ruban, elle trouva Tépingle. . . et elle porta sa main sur ses yeux.
Pleurez, noble dame, pleufez, puisque, malgré vos folies, il vous reste encore le sentiment de l'honneur et du devoir. C'est donc l'indolence, l'ennui, l'égoïsme, qui vous entraînent à tout prix vers l'inconnu? Ne voyez-vous pas autour devons assez de misères à secourir, assez de larmes à essuyer, assez de bien à répandre, vous mii n'avez
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que votre main à ouvrir pour faire des heureux t Atravers lesmurs épais de votre hôtel splendide^ sous les doubles tentures de vos salons, n'enten* dez-vous pas encore la voix plaintive qui s'élève vers vous ? Ces gémissements n'ont-ilpas un écho dans votre cœur? Vous oubliez le seul, le vrai, le pur bonheur, et vous cherchez le danger pour passer le temps.
Ma.s ce n'est rien, dites-vous, c'est une épingle,, c'est une fleur, une main quelquefois qui touche une main. — Et n'est-ce rien d'altérer par vos maléfices la pureté de l'enfant que vous devez protéger ; de troubler par vos enchantements le calme d'une conscience irréprochable? et vous-même, où voulez-vous en venir? Croyez-vous qu'on s'arrête sur cette pente?
La voix cachée qui parlait ainsi, c'était la voix tardive de la conscience. Madame Wolff aimait et respectait son mari, quila rendait heureuse et qu£ était pour elle comme le plus tendre des pères. Malgré toute les inconséquences auxquelles son* origine créole, son inexpérience, sa jeunesse et son caractère inconsidéré et entreprenant l'engageaient quelquefois, elle était véritablement une
très-honnête et très-fidèle épouse. Elle se trouva donc dans une grande confiision d'avoir été traitée avec si peu de respect; elle comprenait qu'un secret al lait exister entre elle et Georges, contre lequel elle ressentait une vive indignation. EUe rentra pensive dans ses appartements, incertaine sur la conduite qu'elle devait tenir.
et LE HALHEDR.
LE MAI^BEUm
Georges, de son côté, n'était pas content de sa journée; il lui sembla qu'il avait manqué à son devoir en écoutant cette conversation frivole. Il se souvint qu'il lui restait à peine le temps d'arriver à un rendez-vous chez un artiste célèbre.
Il s'y trouva en effet trop tard; l'artiste était allé au Jardin des Plantes, où il professait.
Les jardins publics, à Paris, sont de certains préaux où les civilisés vont aux heures de récréation respirer la poussière et ne pas prendre le frais . Le Jardin des Plantes fait une heureuse exception, et on l'a trop souvent décrit pour que nous ayons à rappeler le mystère de ses labyrinthes, la grâce des chalets rustiques où reposent les animaux, la ferme où se prélassent les volatiles, la richesse des
zedbyGoOgk
parterres où l'on moissonne les fleurs, les serres majestueuses où se développe la luxuriante végétation des tropiques.
Suivons Georges, qui traversa rapidement toutes ces merveilles pour arriver à Tédifice dans lequei avait lieu le cours du célèbre professeur. Quel curieux et étrange spectacle! quelle scène digne des fantaisies d'une nuit d'été! Une vaste salle est éclairée par un grand nombre de hautes fenêtres. Les murs sont garnis de bocaux, dans lesquelles êtres les plus difformes, les serpents monstrueux, les hideux crapauds, les pulpes visqueuses, lessalamandresjles dragons fantastiques,nagentcomme des fruits confits.
Si les yeux se lèvent au plafond, des créations plus étranges, plus effrayantes, vous menacent : ce sont des crocodiles aux longues mâchoires ouvertes, des alligators, des serpents boas aux anneaux en spirales, de grands poissons armés d'une scie ou d'un espadon, des raies colossales dont la grande bouche semble rire d'un air bête, des poissons sphériques qui ressemblent à un gros ballon hérissé de mille pointes; que sais-je encore? des êtres qu'on ne voit pas ailleurs. r-^^^i^
Si on peut dominer la terreur ou Thorreur
qu'inspirent tant de créatures disgracieuses et mal
conservées, et si on baisse les yeux sur le person-
» nel de cette salle d'étude, quel conb*aste amusant
et charmant!
A chaque table, en face d'un beau jour, est assise une jeune femme dans le négligé et le laisseraller deUétude. Devant elle est un rameau de fleurs ou un modèle élégant. L'attention est générale et soutenue, une conversation à demi-voix s'engage avec de demi-sourires. Un conseil se doime avec bienveillance , un bonjour est échangé . Ces f enunes, cesjeunes filles, ces rameaux verts, ces fleurs parfumées, cesfruîts, ce travail intelligent et gracieux, quel délicieux spectacle pour un observateur!
Georges entra timidement dans ce sanctuaire, et allait s'adresser à un gardien, lorsqu'il vit sortir de la pièce voisine un petit et gros homme dont la physionomie aurait paru des plus vulgaires, si son front et ses yeux n'avaient dénoté beaucoup d'intelligence et de vivacité, a llétait grand prêtre de Flore^ il Vêtait de Pomone encore, » 11 avait les deux bras remplis de grosses bottes des fleurs les plus rares et les plus fraîches ; il pouvait, certes,
LE ilALHEOR. 67
les faire porter par le gardien, qui le suivait les mains vides, mais il les portait avecamour, comme un père prend un enfant chéri des bras de la nourri ce, pour le porter et le caressa lui-même . Il était souriant et fier de sa riche moisson; il fit le tour delasalle, distribuant lesfleurs selon Tintelligence et le talentdes élèves. Celle-ci n'avait qu'un rameau de pervenches, celle-là un bouquet de camellias; toutes étaient contentes.
L'heureux professeur qui régnait dans ce charmant royaume était le célèbre Redouté, dont Finimitable et facile talent a fait époque en simplifiant les procédés de l'art, en épurant le goût, en apprenant à bien voir la nature, en propageant une étude attrayante et en laissant à ses élèves préférées le secret de son pinceau magique^. Je dis l'heureux professeur, car il comptait parmi ses plus beaux jours ceux qu'il passait au milieu de ses élèves, entouré des choses, des trois dioses qu'il aimait par-dessus tout : l'art, les fleurs, et, s'il faut le dire, les belles personnes qui venaient
* Parmi les plus habiles peintres de fleurs, on peut citer mesdames Chantereine, Delaporte-Bessin, d'Esmenard, qui, dans leurs limpides aquarelles, ont consenré la pure tradition de Redouté, leur maître et leur ami.
d'elles-mêmes se grouper autour de ses fleurs.
Aussi, quand Redouté eut domié une courte audience à Georges et se fut entendu avec lui au sujet d'un tableau que M. le baron Wolff désirait absolument avoir, il voulut lui faire faire le tour de la salle, car il avait reconnu en Georges un connaisseur, et il aimait à faire les honneurs de cette classe sans pareille.
— Quel contraste providentiel ! disait-il avec une certaine emphase qui lui était toute naturelle quand il parlait de son sujet favori.
11 montrait un vase étroit et élégant dans lequel s'élevait majestueusement un lis splendide, au milieu de son épi de longues feuilles lancéolées ; un rameau de clématite, sortant du vase, s'élançait jusqu'au pur calice pour l'embrasser; puis, se tordant comme enivré de cette beauté et de ces parfums, retombait languissant, épuisé, et s'enroulait en spirales gracieuses jusqu'au pied, où il restait étendu. Redouté demeurait en contemplation devant ce jeu de la nature, dans lequel chaque figurant déployait, l'un sa majestueuse beauté, l'autre sa grâce légère.
— Quec'estbeau! dit-il.
LE MALUEl'R. Gi
Il donnait quelques conseils à la dame qui avait entrepris de reproduire ce groupe heureux, et ii passait.
11 trouYait sur une autre table une petite urne contenant un camellia, une rose et un pétunia , tout cela était d'un blanc pur que faisait valoir encore la feuille sombre du camellia. Il regardait toujours les fleurs avant toute autre chose.
— Ce n est pas facile, dit-il.
Et, se penchant vers la jeune fille qui travaillait:
— Savez- vous la différence qui existe entre le velours, la soie et la gaze?
— Mais je crois bien, monsieur : voici de la soie, et elle montrait un pli de sa robe ; et voici du velours, elle montrait un ruban.
— Eh bien, vous avez fait vos trois fleurs en papier; or le camellia est du velours, la rose est de la soie, le pétunia est de la gaze.
Et il était déjà loin.
11 s'asseyait à une autre table, et alors on se levait de tous côtés pour découvrir son secret.
— Vous avez des doigts de roses, disait-il, et mes gros doigts ressemblent à ceux d'un paysau du Danube, et pourtant vous allez voir ! ^
Il prenait le pinceau, le plongeait dans une eau limpide, touchait à peine la palette, étendait le pinceau sur le blanc vélin, et alors.., on voyait naître et se développer comme par miracle une large mauve éclatante avec son calice de velours noir. C'était un cri d'admiration.
— Ce n'est pas plus difficile que cela, dit-il.
Et il passait.
Avant d'arriver à la table suivante, qui était un peu à l'écart, il s'arrêta et retint Georges par le bras; il lui montra sur la table une double branche de convolvulus qui suivait en liberté les caprices de sa nature, et faisait admirer ses larges calices bleus, roses et blancs. Les feuilles sagittées, les vrilles en spirales, se groupaient de la £açon la plus heureuse.
Il lui fît voir ensuite que la peinture commencée prenait la meilleure tournure et avait toute la fraîcheur du modèle. Et, enfin, il lui montrait, avec un signe d'intelligence, la jeune fille qui était absorbée dans son œuvre ; il avait trouvé réunis l'art, les fleurs, la beauté; il restait en contemplation.
La peij^onne qui peignait était penchée sur son
LE MALUEUa. 7
vélin, trop occupée de son modèle et de son travail pourvoir ou entendre quelque chose.
— Voilà de la bonne peinture, dit Redouté en se plaçant devant elle avec Georges.
La jeune fille leva la tète, et elle s'aperçut alors que, dans Témpressement, Tanimation et Tamour de son œuvre, un certain désordre s*était produit dans sa simple toilette. Une légère écharpe noire, qui était sur son cou, s'était détachée, ce qu'elle n'avait pas remarqué d'abord, car il faisait une chaleur excessive ; ses épaules et une partie de sa poitrine se trouvaient ainsi découvertes ; une vive rougeur illumina aussitôt son visage jusque-là très-pâle ; elle se trouva dans une véritable confusion, elle ramenait cette écharpe rebelle et paraissait 'chercher.
— Prenez donc garde, vous allez me gâter votre peinture ! s'écria le maître ; vous cherchez une épingle ; eh ! tenez, voici justement un monsieur qui en porte une sur sa manche.
Et il en détacha l'épingle. Georges la reprit vivement, et, la donnant à la jeune fille, en la retenant quelques instants encore entre ses doigts :
— Prene% garde de me la perdre ! lui dit-il.
•r^ LE MALHEUR.
]ji jeune fille le regarda d'un air étonné et prit l'épingle en souriant.
Si la jeune artiste n*eût été que jolie, Georges neTeût peut-être pas remarquée, grâce à son caïactère distrait et sérieux. Mais un de ces hasards qu'on ne trouve guère que dans les romans vint captiver toute son attention.
La splendeur du front, la hardiesse des sourcils, la douceur des yeux de velours ombragés d'un panache de cils noirs, la franchise de la physionomie, la mélancolie de Texpression, tout lui rappelait une image aimée, celle qui Tavait consolé tt soutenu dans ses heures de découragement.
L'imagination avait sans doute ajouté son prestige à cette ressemblance fortuite, mais c'était, pour lui, l'original vivant et animé du Malheur Au Cor- Kège, qui rougissait et respirait devant lui.
Rien ne manquait au tableau, ni la pâle étoile au front, figurée par une églantine en fleur qu'une amie avait glissée dans ses cheveux par surprise, ui. l'écharpe noire flottant sur ses épaules blanches, ni le bouquet de larges scabieuses, que Redouté, par une analogie touchante, avait jeté sur sa table dans sa distribution de fleurs.
Sa chevelure, plus noire que l'ébène, était relevée avec une certaine négligence en une torsade abondante, d'où s'échappaient des boucles vigoureuses qui retombaient en spirales sur son cou gracieux. Et làr encore une singularité attirait le regard et fixait la pensée : un filet de cheveux blancs, semblable à un mince filet de vif-argent ruisselant sur des flots d'encre, était comme le cachet de la souffrance imprimé sur le front de la jeune fille.
Le malheur! quel mirage attrayant, quel trésor inexplicable à rencontrer pour l'homme au cœur pur!
A d'autres les calculs pour multiplier une fortune par une fortune, et pour tout donner à celles qui ne manquent de rien : à d'autres les joies, les vanités, les prétentions, l'ambition de paraître!
A lui, à lui seul, l'ambition de se cacher, d aimer, de consoler, de servir, de souffrir !
Redouté entraîna Georges, qui restait comme anéanti dans cette contemplation. Et, après avoir complimenté et encouragé son élève , il reconduisit Georges, qui se retournait encore en sor-
tant, et U lui promit d'aller bientôt voir le tableau de VanHuysum, auquel il devait faire un pendant pour la galerie de M. Wolif.