‹ Pour une épingle: légende (volume 2)Chapitre 19 sur 22 · LE COMPLOT · texte numérisé non relu

LE COMPLOT

faut transporter ici cette maison et celle qui y règne.

— Et voulez-vous nous en donner le moyen?

dit Borghèse.

— Quoi de plus facile? D'après la description poétique que vous m'avez faite de cette villa en miniature, n'est-ce pas quelque chose comme le pavillon qui se trouve au fond de notre jardin? Faites-nous un dessin exact de la maison, puisque vous y avez eu vos entrées? vous devez vous souvenir des dispositions intérieures et de l'ameublement ; nous nous chargeons du reste.

La belle saison était revenue, le projet fut bien vite et bien discrètement exécuté. Défense absolue d'entrer au jardin. Les ouvriers avaient le mot et sortaient par une petite porte. Tout fut imité à s'y méprendre. Les treillages verts, les beaux rosiers grimpants tout en fleurs, transportés comme par enchantement, s'élançaient jusqu'au faite du petit édifice. Des meubles couverts d'un frais coutil semé de roses garnissaient les chambres du premier étage, qui reproduisaient fidèlement l'appartement de Jeanne et de sa sœur.

Madame Wolif se complaisait dans les mille dé-

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tails qui pouvaient rendre cet intérieur commode et confortable, et elle exécutait ponctuellement tout ce qui lui était recommandé par Borghése, qui était comme l'architecte en chef.

Tout s'improvise à Paris ; Fingénieuse bonté de H. Wolffne négligeait aucuns détails; en quelques jours la maison blanche fut toute prête.

Les armoires furent garnies d'un trousseau complet : les vaisselles, les cristaux, l'argenterie (tout cela, comme on pense, tout simple et de bon goût), furent apportés en cachette et déposés dans des buffets bien fermés.

Le vélin, les couleurs, les crayons, étaient sur la table ; on tâcha de ne rien oubUer ; il ne manquait que les fleurs, qu'on devait apporter quand le moment serait venu ; et les conspirateurs, trèscontents d'eux et fiers de leur ouvrage, se promirent le secret sur cet innocent complot.

liA JUSTICE

Par une triste journée de pluie battante, les deux sœurs, épuisées par des luttes incessantes^ étaient assises Tune près de Tautre dans leur cbainbre de la maison blanche.

Le vent du nord fouettait ses rafales dans les vitrages avec un bruit sinistre et disposait à la mélancolie. Les blanches fleurs des rosiers se détachaient et tombaient comme la neige sur le bord de la fenêtre.

— C'est encore une mauvaise journée, dit Anna; j*ai remarqué souvent que ce vilain temps nous amène de nouveaux ennuis.

— C'est-à-dire, pauvre sœur, reprit Jeamie, que tu souffres, et que tu attribues au temps l'agitation que tu éprouves. Mais tu oublies que le beau temps

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va revenir, et peut-être notre bon temps reviendra aussi ; il ne faut donc pas perdre courage : n'avons-nous pas des amis qui s'occupent de nous?

— Et comment peux -tu croire, pauvre Jeanne, que toute cette bonne volonté nous tire d'embarras? n'avons-nous pas un engagement à remplir et des créanciers intraitables?

— Nous avons déjà passé des temps bien difficiles, dit Jeanne; tu avais aussi désespéré d'avoir des travaux, et tu vois maintenant que nous en avons plus que nous n'en pouvons faire; il ne faut donc jamais perdre notre bonne confiance. Tout passe, tout s'oublie, excepté les fautes, et Dieu, qui veille sur nous...

On entendit une voiture s'arrêter devant la porte, ce qui était un événement bien rare et donna aux deux sœurs de tristes pressentiments. Jeanne elle-même eut peine à cacher sa crainte.

— Eh bien, dit-elle, pourquoi te troubler? je me charge bien de répondre.

On ouvrit la portière, et la voiture, comme la gueule d'un monstre venimeux, vomit devant la porte quatre personnages à figure suspecte.

Pauvre petite maisonblanche,lerepos, le calme,

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l'amitié, allaient si bien à ton honnête apparence, faut-il que tu sois souillée par les suppôts de la chicane? car ce mot hideux paraît écrit sur le front de ces sinistres visiteurs.

Ils montèrent lourdement l'escalier. Chacun de leurs pas frappait comme un marteau de fer sur le cœur des pauvres enfants, quine se sentaient plus de force pour résister à tant de monde.

Le premier qui se présenta ftit un gros homme qui tâchait de se donner un air grave pour en imposer aux victimes qu'il voulait fasciner par cet appareil judiciaire; mais son air jovial paraissait malgré lui sur sa large figure. Le lecteur n'aura pas manqué de reconnaître en lui Bénigne Doucet, qui se hâtait de se mettre en règle.

Celui qui suivait était un cohéritier aussi mince et aussi long que le premier était gros et court. 11 avait du reste une apparence patibulaire qu'aucune hilarité ne venait dérider.

Le troisième portait la cravate blanche et le costume noir des hommes de loi, à la ville : c'était un de ces hommes d'affaires qui se chargent d'envenimer les procès, de pressurer les familles, de tirer d'unesuccession tout ce qu'elle peut produire

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m LA JUSTICE.

en papier timbré, sans s'inquiéter de ce qui restera en numéraire. 11 était grand et fluet; une couronne de petits cheveux noirs semblable à la tonsure d'un moine entourait un crâne entièrement nu et luisant, et cependant il paraissait encore jeune. Un nez recourbé comme le bec d'un vautour menaçait son menton. Ses yeux étaient absolument cachés par des lunettes vertes decouleur très-foncée. Sa bouche était petite, serrée et entièrement dénuée de lèvres; son air était glacial, compassé et cérémonieux. Il se nommait M. Corbin.

Le quatrième, qui portait un grand portefeuille et ce qu'il faut pour écrire, était M. Sérajton, huissier. 11 était couvert de cet horrible vêtement de toile cirée qui fait ressembler les hommes à des colis emballés pour l'exportation. Sa figure vulgaire dénotait toute Tindifférençe que l'habitude peut donner pour les scènes les plus pénibles.

Ces quatre personnages se mirent sur un seul rang et saluèrent en même temps : M. Doucetavec aménité, le cohéritier avec insolence, M. Corbin, l'homme d'affaire, avec une cérémonie glacisde, et l'huissier avec gaucherie.

— Messieurs, dit Jeanne, je voudrais savoir

combien de vous ont le droit d'entrer ici et de forcer notre porte, et si demain il ne vous plaira pas d'amener un renfort de six personnes dans cette petite chambre.

— Mesdemoiselles, dit H. Doucet en souriant, il n'y a ici personne de trop, je n'ai amené que les gens indispensables pour veri)aliser; et ne craignez rien pour demain, car il faut que cette affaire soit terminée aujourd'hui même.

Et il fit signe aux trois personnes de s'asseoir. L'huissier, comme un acteur qui sait bien son rôle, aHa se placer à la table de travail et étala son affreux grimoire. Anna s'empressa de retirer les peintures qui garnissaient la table et repoussa avec dégoût le portefeuille qui avait dû porter dans ses flancs tant de contraintes, de poursuites, de misères, de désespoir.

— Mais je suppose, messieurs, dit Anna, que, si vous venez ici pour verbaliser comme vous le dites, il nous sera bien permis d'avoir quelqu'un pour nous représenter, car nous ne savons pas quels sont nos droits.

— Vous êtes libres de vou& faire représenter, mesdames, dit M. Gorbin en s'inclinant; mais

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notre action ne peut en être môme momentanément entravée.

Et, se renversant dans son fauteuil :

— Huissier, dit-il, écrivez.

M. Doucet se leva et se mit à regarder en connaisseur les éludes de fleurs qui garnissaient les murailles ; et il donnait de grandes marques d approbation... il aimait les beaux-arts.

M. Corbin commença à psalmodier d'un air magistral : «A la requête de M. Bénigne Doucet, propriétaire à Mantes, et y demeurant, je, soussigné, Aimé Séraphin, huissier, etc., etc.

(( Attendu qu e les demoiselles Duval ont reconnu devoir audit sieur Doucet une somme de dix mille francs, dont elles ont signé et reconnu la créance après leur majorité ; attendu que le sieur Doucet, se reposant sur cette promesse, a laissé aux demoiselles Duval Tusage provisoire du mobilier qui est Théritage de leur mère, mais, attendu que, des objets dudit mobiUer qui forme le gage du sieur Doucet pouvant disparaître. . . »

— Comment, dit Anna, nous serait-il interdit de disposer de ce qui nous appartient?

— C'est mon dire, reprit lentement Thomme

sans yeux et sans lèvres, vous répondrez au bas jde l'exploit si c'est à votre convenance.

Et, quand la voix nasillarde se taisait, la plume de fer continuait à grincer ses malédictions sur l'exploit timbré...

— Mais, en effet, repritM. Doucet, moi qui adore les bonnes peintures, j'avais remarqué ici, l'autre jour, un portrait de femme qui doit être du célèbre Latour. Latour! la gloire de Saint-Quentin, le charmant, l'inimitable peintre de pastel ! On ne fait plus comme cela ! Latour a emporté son secret dans la tombe ! Ah ! c'est une chose charmante que l'art.. . Mais, après tout, ce portrait doit se retrouver. Monsieur Corbin, il faut sommer ces jeunes personnes de déclarer ce qu est devenu ce Latour : elles ne connaissent pas la gravité de leur action.

Le verbiage monotone d'une assignation, d'une sommation, de je ne sais quelle procédure ténébreuse, tombait comme une pluie battante et glacée sur la tête et sur le cœur des pauvres sœurs. Elles s'embrassaient et pleuraient dans un coin de la chambre en songeant au portrait de leur tendre mère, réclamé par ces oiseaux de proie; et, au mi-

lieu de sa peine, Jeanne sentait un secret plaisir à savoir ce gage en sûreté.

— Eh bien, mes enfants, dit M. Doucet en s'approchant d'elles, nous ne serons donc jamais raisonnables ? Vous oubliez que d'un seul mot tout cela peut se terminer, à votre satisfaction. Signez simplement cette déclaration; et nous allons vous débarrasser de ce détestable huissier qui vous brise la tête, car vous devez bien souffrir, et il m'est pénible, véritablem^it pénible, car je suis un homme bon et humain, toute la ville de Hantes la Jolie vous le dira, il m'est douloureux d'en venir à cette extrémité.

Et il présentait un papier timbré aux deux sœurs.

— Et si nous signons, dit Anna après y avoir jeté un coup d'œil, vous nous rendrez le titre que vous avez dans les mains? et vous sortirez d'ici, tous et à l'instant même, pour n y plus revenir?

— Hais certainement, dit H. Doucet; nous sommes d'accord là-dessus, bien que ce soit peu flatteiu* pour nous, ce que vous dites là, mademoiselle ; car nous y mettons toutes les formes pos-

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sibles, dit-il en prenant à témoin le cohéritier.

— Donnez donc, dit Anna, on ne saurait payer trop cher le droit de se débarrasser de cet odieux complot.

— Arrête, reprit Jeanne, on nous Ta défendu.

— Mais, pauvre petite sœur, dit Anna, puis-je te laisser pluç longtemps exposée à ces indignités? Que nous fait Favenir? Dieu nous aidera.

Et elle prit une plume.

On entendait comme des pas de chevaux qui paraissaient s'arrêter et piafTer à la porte, et, pendant que les deux sœurs discutaient sur ce qu'elles avaient à faire, Jeanne retenant encore faiblement la plume que tenait Anna, une apparition inattendue vint compliquer cette scène, qui avait suspendu la clôturé du procés-verbal.

Deux jeunes femmes, vêtues ei^ amazones, entraient dans la chambre où tout ce monde était rassemblé.

Une pluie d*été est bientôt passée ; le soleil, perçant les nuages, commençait à porter la lumière sur cette scène ténébreuse. La plus grande des deux dames, que nous reconnaissons pour Bor-

ghèse, était accompagnée de madame WolfT. Elle

jeta un rapide coup d'oeil sur les personnages, et, s'élançantvers Anna :

— Ne signez pas ! s'écria-t-elle, — l'affaire est arrangée.

Tous les spectateurs restèrent dans une grande stupéfaction. — Anna et Jeanne serraient la main de Borghèse, qui leur présentait son amie comme une protectrice de leur Georges.

— Et d'abord, dit Borghèse en se retournant vers la compagnie, à qui avons-nous affaire ici? car il ne faut pas se brouiller avec la justice. — Vous, monsieur, qui tenez la plume, dit-elle à rhomme habillé de toile cirée, — veuillez me dire vos nom et qualités, s'il vous plaît.

— Je me nomme Séraphin, huissier assermenté, je suis ici dansTexercice de mes fonctions, dit le scribe tant soit peu intimidé.

— Monsieur, je comprends que vous accomplissiez ici votre devoir; mais vos fonctions sont inutiles, puisque nous voilà d'accord; daignez accepter le prix de la vacation, car il ne faut pas qu'on vous ait dérangé pour rien.

Et elle déposa une pièce d'or sur le papiertimbré . L'huissier, après avoir jeté un regard étonné

sur ses compagnons, sortit en saluant respectueusement.

— A votre tour, monsieur Thomme de loi, quels sont vos titres, pour que mon allocution soit en rapport avec la considération qui vous est due ?

— Monsieur est mon homme d'affaires, dit Doucet, s'interposant ; il tient un cabinet d'affaires; c'est un homme très-expérimenté dans le contentieux et bien connu à Mantes la Jolie.

— Un homme d'affaires? dit Borghèse en mesurant des yeux le patient. Mais est-il un peu notaire, avocat, procureur, quelque chose enfin d'officiel et de respectable?

— Je suis praticien, madame, et je suis ici dans mon droit, comme mandataire de M. Doucet.

— Mais, mon cher monsieur, on n'est pas le mandataire d'un homme qui est là. Je ne suis pas légiste, mais cela me parait élémentaire pour un praticien. 11 faut bien que l'un de vous deux quitte la place, et il est de toute justice que ce ne soit pas M. Doucet, puisque nous avons besoin de lui pour lui compter son argent.

Et des yeux elle semblait indiquer le chemin à l'homme aux lunettes vertes. r.^.^r.1^

— Je proteste contre la violence qui m'est faite ! dit en se levant M. Corbin.

— C est votre dire, reprit timidement Anna en lui ouvrant la porte.

— Enfin, dit Borghèse, voilà le champ de bataille qui s'éclaircit. Et où donc est notre troisième adversaire?

— C'est mon cousin et mon cohéritier, dit M. Doucet. Ne cherchez pas : il est là derrière moi.

Et il fit lever la longue figure du cousin, qui ne demandait qu^à s'en aller. Celui-ci vivait d'une vie paisible à la campagne ; et cette scène agitante, cette amazone énergique qui parlait haut et paraissait si sûre de son fait, tout cela l'étourdissait, lui donnait des inquiétudes et n'était pas de soti goût.

— Eh bien, cher monsieur Doucet^ voilà donc une affaire qui va s'arranger entre nous, à Famia' ble, sans huissier, sans praticien, sans le moindre procureur. Ce que c'est que de s'entendre 1 Allons ttu fait : que demandez-vous !

— Madame, dit Doucet, tâchant de reprendre de l'assurance, et tirant une quittance de son portefeuille, je ne demande pas, f exige à l'instant le

payement de celte dette, faisant toutaréserve, en cas de non-payement, à l'égard des entraves que vous avez apportées à l'exercice de mes droits.

— Passons, dit Borghèse ; il n'y a pas d'entraves, nous voilà d'accord. C'est dix mille francs, dites-vous? et c'est pour si peu de chose que vous faites tout ce bruit?

Elle chercha elle-même dans son portefeuille, d'un air négligé.

— Avez-vous à me rendre? dit-elle.

— Sur combien? dit M. Doucet d'un air étonné.

— Sur trente mille francs^ reprit Borghèse en * touchant légèrement la table du pommeau de sa badine»

Et elle présentait à Doucet un papier ouvei^t qu'elle tenait avec ptécaulion.

H. Doucet sentit que ses jambes n'étaient plus de force à le porter > et il tomba sur une chaise.

— Si vous n'avez pas d'argent, dit Borghèse, il faut ett aller chercher j oti plutôt nous enverrons recevoir la différence.

Le Cohéritier avait déjà disparu. Borghèse reconduisit st. Doucet aVeb une parfaite politesise ; étoile lui disait enbore en fermant la po|^g^i<>

toi LA JUSTICE.

~ Eu affaires, il ne faut jamais se fâcher. Je vous salue avec aménité.

Elle rentra, et trouva madame Wolff assise entre les deux sœurs, qui ne savaient comment exprimer leur reconnaissance.

— Dites-moi, Jeanne, n'ai-je psus été digne de votre homonyme Jeanne d'Arc au camp des Anglais? Ils ont tous mordu la poussière !

— Et qui nous envoie ce secours inespéré? dit Jeanne.

— Votre mère, répondit Borghèse, et, quand vous serez moins troublées, chères enfants, vous lirez les dernières volontés de cette tendre mère, qui veille encore sur vous. C'est Georges qui a fait cette belle découverte en cherchant derrière le portrait que vous lui avez prêté. Mais ne pleurez plus, dit-elle en les embrassant avec effusion, il s'agit de bien autre chose! Voulez-vous entrer dans notre conspiration pour le bonheur de Georges?

— Faites de nous ce qusvous voudrez, dit Jeanne, épuisée par tant d'émotions.

— Eli bien, dit Borghèse, Georges n'aura pas manqué à son vœu; mais c'est vou^, Jeanne, qui

viendrez l'en relever. Vos Jours d'épreuve sont finis. Sa mère veut vous marier aussi vite que possible. Votre appartement, que vous trouverez tout semblable à celui-ci, est prêt dans un corps de logis séparé : vous serez chez vous. Nous sommes venues à cheval, mais nous avons aussi une voiture. Vous allez y faire déposer les objets qui vous sont indispensables pour les premiers jours, et surtout vos dessins et vos peintures ; vous trouverez, du reste, tout disposé pour vous recevoir. Et priez madame Blanchemain, votre bonne voisine, de venir avec vous : vous serez plus rassurées par sa présence jusqu'au grand jour dont nous nous occupons. Mais, surtout, soyons prudentes. Georges ne sait rien, et M. Wolff veut qu'il ait tout le plaisir de cette surprise.

— Anna, dit Jeanne en embrassant sa sœur, crois-tu encore aux pressentiments des jours d'orage?

Elle passa devantle chapelet qui ornait la coupe de cristal et en baisa la petite croix

— Neus sommes à vous, dit-elle avec gaieté... Allons, Anna, prends-moi ces études et ces couleurs ; je cours chez madame Blanchemain.

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m LA JUSTICE.

Une heure après, les deux jeunes daines et leur bonne voisine étaient en voiture ; les deux amazones galopaient à côté.

— Louise, dit Borghèse à son amie, ne vous sentez-vous pas plus heureuse de vous occuper du bonheur des autres? N'est-ce pas vivre, cela?

— Je n'ai jamais passé une meilleure journée, répondit madame Wolff, et vous avez été sublime.

Et elles se réjouissaient de tout Feffet qu'allait produire leur innocent stratagème.

Madame Blanchemain, dans la voiture rapide, croyait faire un beau rêve et faisait mille discours : les deux sœurs se tenaient la main, pensant à leur mère et à Georges, au passé et à l'avenir.

EWFIW! '207

Ce fut vers le soir queFéquipage entra dans rhôtel par une porte de service. Le dîner était prêt dans l'appartement de Jeanne, lequel, sauf quelques additions indispensables, reproduisait fidèlement les chambres de la maison blanche. Borghèse et madame Wolff restèrent à diner, et pourvurent à Finstallation la plus favorable des nouvelles arrivées.

— Mais ne pouvons-nous, dès ce soir, voir le pauvre exilé? dit Jeanne. Le savoir si près de nous, et encore si malheureux !

— H serait trop tard, dit Borghèse, et c'est assez d'émotions pour un jour : vous avez grand beâoin de repos. Du reste, rassurez-vous, je vais lui porter de bonnes nouvelles, et lui dire que vos peines sont

finies. Dormez, chères enfants, comme dans votre petite maison blanche; vos amis veillent sur vous.

Jeanne et Anna n'essayèrent pas de remercier : un regard, un sourire, une main pressée, exprimèrent toute leur pensée.

Restées seules, elles se mirent à genoux et remercièrent Dieu de ces heureux événements. Elles trouvèrent sur un prie- Dieu lapetile croix de diamants attachée au testament de leur bonne mère. Ce testament ne contenait aucunes dispositions financières. Jeanne hit d'une voix tremblante ces quelques paroles, écrites d'une main défaillante :

a Chères enfants, aimez-vous en mémoire de moi» et ne vous quittez jamais. Tant que vous serez réunies, je serai au milieu de vous. »

Combien elles furent heureuses d'avoir trouvé dans leur cœur et dans celui de Georges l'accom* plissement de celte volonté respectée !

La nuit fut sans sommeil etleur parut éternelle. Elles repassaient dans leur esprit les incidents divers et précipités qui avaient apporté un tel changeifientdans leur destniée.

Elles étaient debout dès le petit jour ; leur ménage était fait avec autant de soin que dans la

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petite maison blanche quand Borghèse entra et demanda si M. Wolff pouvait être introduit.

H. Wolff resta confondu devant cette calme figure de Jeanne, qui lui rappelait trait pour trait l'idéal de son Corrége préféré. Il remercia ces dames de s'être prêtées à ses projets de surprise. Il dit toute l'affection qu'il portait au digne Georges et tout ce qu'il voulait faire afin de se l'attacher pour toujours.

— Mais, mademoiselle, ajouta-t-il, votre éloignemem nous enlevait la moitié de son cœur, et nous ne pouvions plus nous passer de vous.

On convint que ces dames resteraient dans lem* appartement jusqu'à la première entrevue ; et M. Wolff, s'amusant beaucoup de l'effet qu'il voulait produire, se retira pour préparer le denoûment, très-facile à prévoir.

Deux heures après, M. Wolff se promenait avec Georges dans le grand jardin anglais de l'hôtel.

— Mon cher Georges, disait-il, voilà plusieurs années que nous travaillons ensemble : j'ai pu apprécier tout votre attachement, tout votre savoir et surtout votre dévouement.

Vous vous êtes occupé de ma fortune, il est

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temps que je songe à la vôtre, puisque vous pa* raissez Foublier.

Je sais que vous avez quelques économies, je veux les doubler pour vous mettre en position de prendre une part, d'associé dans la maison Wolff et compagnie; cela vous cenvient-il?

— Cher monsieur, dit Georges, mon dévouement vous était acquis, et je n'avais rien à désirer. Je serais donc trop heureux de cette nouvelle marque de votre estime et de votre confiance.

— Eh bien, dit M. Wolff, nous allons en causer séneusement; asseyez-vous là; je vais chercher un projet de traité que j'ai ébauché, et nous ne serons pas mal ici pour le parcourir.

Georges resta sur un banc du jardin, sous un buisson épais d*acacias et de coudriers adossé au pavillon qui répétait et reproduisait la maison blanche.

Sa rêverie se portait vers ses protégées ; il les savait maintenant hors de peine, et il se voyait de plus en plus en mesure d'assurer leur avenir. Son cœur se dilatait dans ces pensées riantes, lorsqu'il crut entendre à travers le feuillage le son d'un orgue d'appartement. Écoutant avec plus d'atten^

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tion, il ne tsurda pas à reconnaître cette même mélodie plaintive qu'Anna aimait à exécuter et qui lui avait fait tant d'impression, un soir d'été, le soir des adieux, à la maison blanche.

11 se leva, cherchant son chemin dans les buissons épais, et il ne pouvait en croire ses yeux, en trouvant devant lui un pavillon avec la salle basse, les rosiers blancs qui tapissaient le rez-de-chaussée et couraient embrasser les fenêtres du premier étage, enfin l'imitation parfaite du lieu que sa pensée lui représentait sans cesse.

La fenêtre de la salle basse s'ouvrit.

— Eh bien, dit une voix connue, comme vous passez fier, monsieur Georges! vous ne voulez donc pas déjeuner avec nous?

— Vous ici, chère madame Blanchemain ! suisje devenu insensé? parlez encore. Je rêve sans doute, et je crains le réveil.

— Si vous rêvez tout éveillé, ce n'est pas ma faute, dit madame Blanchemain en ouvrant la porte, nous avons déménagé, voilà toute l'affaire.

Georges entra, les yeux fixes, a Prenez garde, dit-il, c'est dangereux, ce que vous faites là ; la joie me fait peur. » Et il regardait cette salle à

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manger, si pareille à celle où il avait passé d'heureux instants, eiA\ regardait madame Blanchemain, qui lui demandait la permission de continuer le ménage de ses serins.

— Mais oui, dit-elle, il parait que vous ne vouliez plus venir nous voir; et alors nous avons pris un logement par ici.

— Nous? dit Georges ; elle est donc avec vous?

— Eh! que n'y allez-vous voir? dit madame Blanchemain, n entendez-vous pas sa sœur au piano?

— De grâce, montez avec moi, chère madame Blanchemain, je puis à peine me soutenir.

— Venez, enfant, dit madame Blanchemain, et apprenez à supporter la joie comme il vous faudra peut-être un jour supporter le malheur.

Ils montèrent le petit escaher, frappèrent à la porte.

— Entrez, dit une voix joyeuse.

Jeanne, entourée de ses études, était assise à sa table à ouvrage ; un splendide bouquet était devant elle.

— Enfin ! dit Jeanne en se levant et en allant au-devant de Georges. ^ ,

Qui oserait décrire ces instants d'épanchement et d'effusion pendant lesquels deux âmes pures se confondent dans un même sentiment, et oublient leurs souffrances dans un sourire?

Madame Blanchemain les laissa dans cette muette contemplation.

— Vous avez trop souffert ! dit Georges.

— Vous aussi, dit Jeanne; mais, chacun de notre côté, nous avons suivi la voie du devoir, et Dieu a eu pitié de nous. »

Onleslaissa quelque temps échanger ces douces paroles ; puis Anna, puis leur amie Borghèse, madame Wolff, M. Wolff, les entourèrent. On vint avertir que le déjeuner était servi chez madame Blanchemain.

— Comment, Georges, dit M. Wolff, je vous donne rendez- vous pour parler d'affaires, et Je vous trouve en conversation avec des voisines ! Enfin nous y reviendrons : à demain les affaires sérieuses !

Puis il lui remit une lettre de sa mère, qui Tinformait qu'elle viendrait dans quelques jours pour assister à son mariage.

Georges se jeta en pleurant dans les bras de

M. Wolff ; a n* avait pas assez de mains pour répondre aux témoignages d'amitié de tout le monde, et c'est ainsi que, pour les fiançailles, on pendit la crémaillère dans la nouvelle maison blanche.

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