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I. ORGANISATION DE LA DÉFENSE NATIONALE A PARIS

Manufactures d'armes.

Fabricatiok de munitions de guerre.

« Ge n'était pas tout que d'avoir des hommes ; il fallait les nourrir et les équiper.

La France ne sera pas seulement un camp ; elle va *deveair un immense atelier.

A Paris s'élèvent, par ordre du Gomité, deux cent cinquante-huit forges : 140 sur l'esplanade des Invalides,, oi dans le jardin du Luxembourg, 64 sur la place de l'Indi-

visibilité ; chacune d'elles doit produire au moins quatr<* canons de fusil par jour, ensemble plus de mille. Des manufactures d'armes furent établies a Thiers, a Grenoble, à Langres, àChâtellerault. Carnot, rendant compte a la Convention de ce grand déploiement d'activité, s'écrie : La France, jadis tributaire de ses propres ennemis pour les objets de première nécessité relatifs à sa défense, non seulement trouvera dans son sein des fusils pour armer tous les républicains qui r/idbitent, mais elle sera bientôt en état d'en vendre aux étrangers ; elle sera le grand magasin, où les peuples ciui voudront recouvrer leurs droits viendront se pou?'voir des moye?is d'exterminer leurs tyrans ; et Paris, jadis séjour de la mollesse et de la frivolité, pourra se glorifier du titre immortel d^ arsenal des peuples libres.

C'est dans le rapport même qu'il faut lire par quelle incroyable ardeur on arriva à ce résultat en, deux mois. Il fallut d'abord, pour assurer les approvisionnements, faire un inventaire des forges et des fourneaux compris dans les domaines nationaux, choisir les établissements qui produisaient les meilleurs fers, et dont la situation présentait des facilités de transport (1).

La fabrication des lames à canon exigeant des martinets, que l'on ne pouvait établira Paris sans sacrifier des moulins à farine, on dut y renoncer, car les moulins de Paris suppléaient à ceux de beaucoup de départements, où une extrême sécheresse avait suspendu le travail des usines.

C'est pour transformer ces lames en canons que fut établie la manufacture de Paris. En distribuant les forges en grandes masses sur les places pmhliques et dans les promenades, le Comité, dit son rapporteur, a eu pour objet d'inspn-

[\) Hippolyte Carnot, t. i, p. 384 et 38"

rer au peuple la confiance qu'il doit avoir dans ses ressources.

Le Comité embrassa bientôt dans son activité le système général des machines de guerre ; les bouches à feu, l»uis les armes blanchis ; la récolte des salpêtres et la fabrication des poudres. Les savants les plus illustres vinrent se mettre à sa disposition : Monge, Berthollet, Guyton de Morveau, Fourcroy, Dufourny, Hassenfratz, Pluvinet, Carny, Périer, se chargèrent d'instruire une jeunesse avide de payer son tribut à la patrie. Après la leçon, on allait visiter les ateliers, pour passer tout de suite à la pratique ; et les leçons recueillies étaient publiées sous le titre de Cours révolutionnaires sur la fabrication des salpêtres, des poudres et des canons, avec cette épigraphe : Mort «M-r/ymn.s.' Tout prenait le cachet du temps. Le Comité sentait qu'il n'y avait qu'un moyen de triomphe, c'est-à-dire de salut pour la France : l'enthousiasme dirigé parla science. Il sentait aussi qu'il fallait étourdir l'ennemi par la rapidité des coups. « La violatio?i des délais sera punie comme un attentat à la liberté », faisait-il dire par la Convention.

Le salpêtre mancjuait : Prieur (de la Côte-d'Or) fit un rapport sur les moyens de s'en procurer et rédigea une instruction simple et précise pour enseigner aux citoyens à lessiver eux-mêmes la terre de leurs caves, de leurs étables, de I^urs bergeries. Cette instruction fut lue dans toutes les communes, sous l'arbre de la Liberté, trois décadis consécutifs. A Paris, on apportait en pompe le salpêtre à la (Jlonvention, afin de déposer religieusement cette offrande sur l'autel de la patrie. Un noble enthousiasme sait tout ennoblir. Neuf mois après, Paris seul fournissait douze millions de livres de salpêtre (1). »

(1) Hippolyte Carnot, t. i, p. 388.

Stratégie nouvelle. Directioîn ^orale des généraux.

« Carnot ne se contentait pas de présider à cette généreuse activité. Il songeait qu'à ces nouveaux soldats il fallait un mode de guerre nouveau.

La France va devenir un vaste champ de bataille que l'œil de la pensée pourra seul embrasser ; envahie de partout, sa résistance ne devra faire défaut nulle part. Mais, tandis que les armées coalisées obéiront à des volontés isolées, à des vues stratégiques diverses, les siennes, armées comme autant de bataillons sous un seul ordre, ne reconnaîtront qu'un généralissime, le Comité de Salut public^ ayant pour aides de camp les délégués de l'Assemblée. De ses bureaux, le Comité combinera leurs évolutions et portera la supériorité sur le point où il la jugera nécessaire.

Et comment atteindre ce but quand on a contre soi l'infériorité du nombre? En se multipliant par la célérité, en étourdissant les plus expérimentés par des apparitions imprévues et des attaques soudaines. « Le secret de la guerre est dans les jambes », disait le maréchal de Saxe.

Deux conditions étaient nécessaires pour, cela: la première, le perfectionnement des transports ; nous savons qu'elle fut remplie ; tout s'organisa en vue de la mobilité. La seconde, l'entretien des places fortes ; elle ne pouvait être oubliée par des ingénieurs (1).

Quant à la façon de se battre, il fallait qu'elle fût complètement renouvelée, pour convenir a une jeunesse im-

(1) Hippolyte Carnot, t. i, p, 389 et suivantes.

CARiNOT AU COMITÉ DU SALUT PUBLIC 71

pétueuse, chez qui l'élan guerrier devait suppléer à la solidité. Il manquait à nos conscrits les qualités dominantes de leurs ennemis ': la discipline patiente et automatique, le calme dans l'action, la science des manœuvres. En leur donnant le rôle d'assaillants, propre au caractère français, on leur sauvait l'épreuve toujours chanceuse de la réflexion ; irrésistibles en masse, seul à seul chacun d'eux pouvait devenir un héros.

Il importait aussi d'obtenir des succès rapides et éclatants pour étonner les adversaires et enflammer le courage de la nation.

Dès le début de la crise, on entendit sortir de la bouche de gens qui les répétaient sans en comprendre la portée des mots tels que ceux-ci : il faut attaquer en masse. La nouvelle stratégie avait d'ailleurs inspiré une telle confiance aux soldats, qu'elle doublait leur courage. On était arrivé à croire que la volonté Suffisait pour triompher de tous les obstacles, et sous l'exaltation de cette foi, la volonté avait acquis une toute puissance presque réelle. On vit la Convention enjoindre a ses armées de vaincre à heure fixe, et les armées lui obéir.

Dumouriez, juge compétent, et qui n'est pas suspect de partialité en faveur de Garnot, lui attribue l'honneur tout entier et la gloire de cette grande chose : « Carnot^ dit-il, est le créateur du nouvel art militaire en France, que Dumouriez n'a eu que le temps d'esquisser et que Bonaparte a perfectionné. »

Carnot-Feulins a dit des généraux de la Révolution que, « pour la plupart, ils ont bien rempli les vues du Comité. Mais, on ne prétendra pas, sans doute, que le chef d'une des quatorze armées de la République ait conduit les treize autres en même temps à la victoire, ou que tous ces chefs,

sans se parler ni s'écrire, aient pu mettre un si parfait ensemble dans leurs opéi^ations. Il fallait une tête pour combiner tout cela, et ce fut celle de Lazare Carnot. »

Le Comité de Salut public sut, par ses correspondances, ses bulletins, ses journaux, ses rapports à l'Assemblée, ses récompenses bien ménagées et bien choisies, entretenir l'ardeur patriotique du soldat. C'est ce que Carnol résume dans ces mots : // faut qu'une grande passion soit Vaine dwi grand ensemble. »

Dans un instant nous allons voir Carnot se multipliant, correspondant avec ses chefs, donnant aux représentants du peuple les indications nécessaires pour remplir leur mission aux armées, arrêtant les instructions militaires. Nous le suivrons au front et sur les champs de bataille. Retrouvons-le au sein du Comité de Salut public, où sa présence est réclamée chaque fois qu'il s'en éloigne. « Nous ne sommes que cinq a Paris, nous ne pouvons nous passer de Carnot. »

« Pendant nos discussions les plus animées, a dit Prieur (de la Côte-d'Or), Carnot travaillait sur un coin de la table autour de laquelle nous délibérions. Je le vois encore promenant la règle ouïe compas sur des cartes, dressées souvent de sa propre main, écrivant des instructions aux généraux, combinant des opérations sur un chiffon de papier. Il nous laissait parler ; puis, tout k coup, frappé par quelques mots de l'entretien, qui avaient suffi pour l'éclairer, il s'y lançait en plein et donnait les avis les plus sages ou les plus hardis ; disons mieux : les plus sages et les plus hardis ; car, dans les circonstances où nous nous Irouvions, ces deux qualités étaient presque toujours synonymes. Tout absorbé par d'immenses travaux, il se réservait bien rarement la satisfaction d'annoncer à l'Assemblée

les succès dus à ses efforts infatigables, ou, lorsqu'il le faisait, c'e'tfiit avec une complète abnégation de lui-même, attribuant tout à l'habileté des officiers et au courage des soldats, afin de nourrir leur zèle et leur enthousiasme. Il semblait ne jouer qu'un rôle d'historien. »

Le lecteur trouvera dans les Pensées et Opinions de Carnot ses idées sur la guerre, sur le personnel des armées, sur les officiers (1).

Faut-il dire qu'a force de soin et de discernement, Carnot était parvenu à composer d'excellents Etats-majors, que presque tous les chefs militaires de la Révolution et de l'Empire ont dû leur avancement a Garnot, particulièrement Hoche et Bonaparte ? Faut-il rappeler qu'Aubry, son successeur au Comité, appelait sa mine de guerriers les listes que Garnot avait dressées et enrichies de ses observations ? Faut-il souligner que Garnot aimait les jeunes et qu'il se plaisait à dire que rarement les jeunes capitaines étaient vaincus par leurs aînés, qu'Alexandre et César étaient jeunes, jeunes aussi Thémistocle et Scipion, Gustave Adolphe et Charles XII, Eugène et Gondé. Le lecteur trouvera aux Anecdotes le récit des entrevues de Garnot et du tout jeune général Marceau.

(1) Hippolyte Carnot, t. i, p. 427.

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