PRÉVU
Nous reviendrons bientôt devant Dunkerque et Maubeuge. Rentrons avec Garnot à Paris. Nous sommes au 1«' août 1793.
(1) Hippolyte Carnot, t, i, p. 33b.
Son ORGAMSATiox. — Ses pouvoirs. — Les mesures générales DE Salut public. - — Carnot a l'œuvre : la levée EN masse. — Les armées.
Jamais la France ne courut de dangers aussi imminents qu'au mois d'août M93 (1). « Une des gloires de Carnot, écrit Ch, Re'mond, ce fut d'avoir eu en cette heure décisive ce coup d'œil extraordinaire qui lui fit voir dans les rangs inférieurs, cachés sous des grades obscurs, ces capitaines, ces lieutenants, ces sergents même qui devaient un jour conduire a la victoire les armées de la République et qui furent les premiers généraux du monde.
Divination merveilleuse du patriotistne , dit Michelet. Cet hom7ne aima tant la j^atrie, il eut au cœur un désir si violent de sauver la France, que, devant cette fotde où les autres ne distinguaient rien, lui, par une seconde vue, il Connut, sentit les héros !
Son pronier regard lui donna Jourdan.
Le second lui donna Hoche.
Le troisième lui donna Bonaparte .
Hoche, bloqué dans Dunkerque, était alors lieutenant ; Jourdan commandant du bataillon des volontaires de la Haute-Vienne était dans l'armée de Houchard entre Calais et Dunkerque, presqu'inconnu ; Bonaparte était à Toulon, capitaine d'artillerie. »
(1) Histoire d'un siècle et d'une famille, p. 47.
Créé le 4 avril 1793, modifié le 10 juillet, le Comité du Salut public se composait le 29 juillet, après le remplacement de Gasparin par Robespierre, de neuf membres : Barère et Lindet, membres du premier Comité, Jean Bon Saint-André, Hérault de Séchelles, Prieur (delà Marne), Saint-Just, Couthon et Robespierre. Garnot et Prieur (de laCùte-d'Or)-, anciens officiels sortant tous deux de l'arme du génie, furent proposés pour la direction de la guerre et (1) (( nommés le 14 août. Billaud-Varennes et CoUot d'Herbois, adjoints le 6 septembre, complétèrent le nombre de douze membres. La Convention pouvait remplacer trois d'entre eux chaque mois. Mais l'Assemblée avait un sentiment si profond de la gravité des circonstances, que, malgré les défiances communes aux états populaires, elle ne laissa point entamer Vunitè gouvernementale tant que durèreyit les périls de la patine ; elle maintint obstinément les mêmes citoyens au pouvoir pendant une année par des élections renouvelées chaque mois. »
Voici comment d'après Prieur (de la Côte-d'Or) fut constitué le Gouvernement du Comité du Salut public :
« Le gouvernement du Comité de Salut public ne s'est point formé d'une seule pièce et sous l'influence d'une pensée ; mais peu à peu, occasionnellement, et à mesure que les besoins parlaient. Barère me dit un jour : « Aucun de nous ne s'entend aux affaires militaires ; tu es officier du génie, veux-tu venir nous aider? — Il n'y a qu'un homme pour cela dans la Convention, lui répondivS-je, c'est Carnot. J'ai quelques connaissances spéciales qui peuvent être utilisées ; je serai son second ». Nous écrivîmes a Lazare Carnot pour le rappeler de
(i) Hippolyte Carnot, t. i, p, 345.
l'armée du Nord ; il arriva. Ses idées ayant été adoptées par le Comité de Salut public, Barère les exposa le 12 août, dans un rapport qui fît sensation; le 14, leur auteur fut proposé, agréé par la Convention, et il prit aussitôt, d'une main ferme, la direction de la guerre. Trois semaines après, nous triomphions à Hondschoote ; six semaines encore après, nous triomphions à Wattignies ; une longue série de victoires effaça les revers de l'année qui venait de s'écouler. Quant a moi, j'organisai le matériel, armes et munitions ; j'étais en plein dans la chimie, cela me convenait à merveille. Restaient les approvisionnements, et surtout les convois militaires. J'avais connu Lindet en mission dans le Calvados ; je le savais actif- et bon administrateur ; je lui proposai de s'en charger ; il accepta, et voila notre machine montée ; elle alla parfaitement.
« Cependant, il y avait dans la Convention des députés qui ne cessaient de nous criticfuer, parce qu'ils ignoraient comment les choses se passaient dans notre intérieur. Billaud-Varennes et Collot d'Herbois se distinguaient parmi ceux-là ; ils déblatéraient, surtout aux Jacobins, contre tous nos actes. Nous nous dîmes : il n'y a qu'un moven de les faire taire, c'est de nous les adjoindre. Ce sont d'ailleurs des hommes capables, qui sauront fort bien se rendre utiles. Nous appelâmes donc Billaud et Collot, sans leur cacher le motif qui nous déterminait : « Venez voir ce que nous faisons et travaillez avec nous. » Cela réussit. Biliaud et Collot vinrent, approuvèn'ul ; une partie était négligée faute de temps, la correspondance avec les départements ; elle leur échut. Chacun s'installa à sa table, arrangea ses bureaux comme il l'entendit, sans se mêler de la besogne des autres. Admi-
nistration, législation, science, industrie, arts et littérature, on s'occupait de tout. Le Comité a fait les plu» grandes choses sans bruit, en demeurant obscur et modeste. La Convention elle-même ne savait pas comment le travail s'y exécutait : on lui apportait les décrets tout ])réparés, et elle les sanctionnait ; on allait lui raconter des succès, et elle applaudissait. »
Après cet aperçu rapide, tracé par un témoin oculaire et avant même de préciser quels furent les pouvoirs du Comité, voyons comment en son sein s'était formée la division du travail.
Allons aux Tuileries, traversons ces salons démeublés où se voient sur les murailles les splendeurs d'antan^ pénétrons dans le sanctuaire (comme disaient les purs), dans V antre (comme les émigrés nommaient la salle où se réunissaient les membres du Comité du Salut public). Voici trois groupes dissemblables, unis par la nécessité de l'œuvre commune du gouvernement : les gens révolutionnaires, Barère, Billaud-Varennes, Collot d'Herbois ; les gens de haute main, Robespierre, Couthon, Saint-Just ; les gens d'examen, Carnot, Lindet et Prieur (de la Côted'Or). Ainsi le surnommait le peuple. Jean Bon Saint- André, Hérault de Séchelles et Prieur (de la Marne), chargés de la Marine, des Affaires étrangères et des Transports, sont en mission.
Carnot est debout, les cheveux en tempête, tel quenous le représente le portrait de Boilly. Il a la direction du personnel et du mouvement des armées. Auprès de lui, ses auxiliaires, Robert Lindet, chargé du service des subsistances et de l'habillement ; Prieur, de la Cote-d'Or, préposé à la fabrication des armes, des munitions, ou des hôpitaux. Carnot dresse des plans, rédige des ordres, or-
rganise des armées, ne se laissant interrompre dans sa tâche ni |>ar Barère, le J3eau parleur, à qui il laisse le soin de parader à la Convention en lisant ses propres rapports, ni par Robespierre qui le hait parce qu'il ne peut se résoudre à ne rien comprendre aux cartes et aux mémoires militaires (1).
Constatons que si Carnot, tout à sa tâche de défenseur <le la Patrie et de réorganisateur de l'armée, ne marchan- <lait pas son incessant labeur à la Nation, celle-ci le pavait de retour en respectant son travail. La GonveisttoiN
AVAIT LE SOUCI DE iNE PAS DÉRANGER l'hOMME QUI, SOUS SES YEUX, RECONSTITUAIT LES CADRES ET AMALGAMAIT LES FORCES
NATIONALES. Avaiit douiié leur confiance au soldat de haute compétence qui en était digne, les conventionnels ne le questionnaient pas et ne l'énervaient pas dans des discussions oiseuses. Carnot paraissait peu a la Convention. Dai'ère v lisait ses rapiiorts. L'Assemblée connaissait i-M que valait le citoyeif, ses opinions et ses pensées. Le lecteur les trouvera dans la première partie de ce volume.
Napoléon qui s'y connaissait en hommes, qui avait la science du pouvoir, comme a dit Fontanes, a déclaré (ju'aucun gouvernement n'avait valu le Comité du Salut public.
' Quels ont donc été les pouvoirs de ce gouvernement si vanté par l'Empereur et qu'a-t-il fait, j'entends pour la défense nationale ?
(1) Le secret de Carnot. C. Matiiiot, l'Alliance républicaine dcmoratique. 28 novembre 1915,
6â POUR VAINCRE
Pouvoirs dû Comité.
« Le Comité (1) du Salut public aura seul la pensée du gouvernement et toute sa responsabilité. Il soumettra h la Convention les mesures majeures ; il prononcera provisoirement dans les cas d'urgence ou qui exigent le secret. Douze commissions particulières, composées chacune (sauf quelques exceptions) de deux membres et d'un adjoint, tiendront la place des ministres, que jusqu'alors la Convention avait nommés elle-même. Ces commissions rendront compte de leur travail tous les jours au Comité, qui les choisira et les révoquera a son gré, fixera leurs attributions et centralisera leurs opérations ; nul n'aura d'influence que l'influence reçue ; unité d'impulsion, concordance du mouvement, résolution précise, action rapide.
Les membres du Comité du Salut public n'ont aucune gestion pécuniaire ; ils ne commandent pas les armées ; leurs ordres sont collectifs ; leurs actes, bons ou mauvais, appartiennent à tous. Paraissent-ils en public, on ne porte pas devant eux les faisceaux consulaires ; sontils aux armées, leur volonté domine tout, il est vrai, mais c'est la bouche du général qui donne les commandements ; le général brille au milieu de son état-major, l'éclat de la victoire ne jaillit que sur son nom. On ne lit pas un seul nom de représentant du peuple sur le tableau des Campagnes des Français dressé par Carnot et imprimé à la suite de son rapport du 44 ventôse an IIL Ceux des généraux y figurent exclusivement.
(1) Hippolyte Carnot, t. i, p. 359 et 361.
En un mot, ces hommes ont tous les soucis, toutes les fatigues, tous les dangers du pouvoir, sans rien de ce qui en fait le prix pour les âmes vulgaires, sans rien de ce qui inspire à celles-ci le désir de s'y perpétuer. Et quand ils sortiront de ce pouvoir, ces hommes, aucune récompense mondaine ne les suivra, fortune, titre ou dignité. Ils iront se rasseoir sur leur banc législatif ou bien ils rentreront dans l'obscurité du simple citoyen. S'ils ont fait du bien pendant leurs fonctions, nul ne le saura : si l'on a des reproches à leur faire (et qui donc exerce le pouvoir sans froisser des intérêts ou des amours-propres ?) leur tète est là pour en répondre, des dictateurs n'ont entre eux d'autre lien que la pensée commune de servir la patrie. Le Comité était une dictature purement politique et militaire, dictature d'action , sous la surveillance immédiate de l'Assemblée. La puissance législative demeurait dans la Convention, la puissance judiciaire dans les tribunaux.
La nécessité d'une dictature était alors tellement démontrée à tous les esprits, que, si la Convention n'en avait pas investi son Comité de Salut public, c'était la Commune de Paris, dominée par les Hébertistes, qui allait s'en emparer. Ainsi, un despotisme local et sectaire fut très heureusement remplacé par une grande unité de pouvoir nattonal.
Les mesures de Salut public.
« Pour faire face au péril extérieur et intérieur (1), le Comité de Salut public et la Convention décrétèrent la levée
(1) Albert Maleï, o;j. cit., p. 451.
en masse (16 août) et un emprunt forcé d'un milliard sur les riches (28 août) la loi des suspects (17 septembre) et la loi du maximum (27 septembre). La levée en masse donna environ 800.000 hommes. La loi du maximum rendue nécessaire par le renchérissement de tous les objets de première nécessité, fixa le prix maximum auquel il était permis de les vendre. Elle avait pour objet d'empêcher les émeutes de la faim, sans cesse a redouter en raison de perpétuelles menaces de disette, non point seulement \\ Paris mais aussi par toute la France. La loi de maximum obligeait tous les commerçants a remettre aux municipalités l'inventaire de leurs marchandises ; elle leur imposait de continuer a s'approvisionner et à vendre sous peine d'être tenus pour suspects. Elle frappait de la peine ,de mort quiconque tenterait d'accaparer une marchandise quelconque.
Levée en masse. — Armées.
C'est le 16 août 1793 qu'au milieu des acclamations universelles fut rendu le décret ordonnant la levée en masse Le 23 une loi organisa la réquisition permanente de tous les Français poiir la défense de la Patrie (1),
Désormais la République sera moins servie sur les champs de bataille par des militaires de profession que par des citoyens destinés à quitter l'uniforme après l'accomplissement de leur croisade. Le mouvement révolutionnaire s'était étendu et l'idée républicaine du service obligatoire avait gagné les esprits.
C'est alors que se déploya surtout l'activité de Carnot.
|1) Hippolyte Carnot, t. i," p. 380.
Il s'agissait d'organiser, sur le principe d'unité, une multitude, aussi peu homogène dans ses éléments que dans sa constitution.
Elle se composait d'anciens soldats et de conscrits amenés, soit par la levée des trois cent mille hommes, soit par la levée en masse, sans compter les engagés volontaires de toutes les dates, les débris des compagnies franches et les étrangers. Certains corps étaient restés comme avant la Révolution, tandis que plusieurs généraux avaient formé les leurs en demi- brigades, selon le mode nouveau ; puis il existait des légions françaises et étrangères, mélange de toutes les armes. Il v avait des bataillons aguerris, expérimentés, d'autres entièrement novices ; il y avait des différences considérables d'effectif entre les corps de même espèce ; il y avait des grades irrégulièrement acquis et, en nombre exagéré ; des soldats incorporés a la hâte sans qu'ils fussent aptes au service ; les états manquaient à peu près complètement ; quant à l'irrégularité des fournitures et de la comptabilité, on aurait de la peine à s'imaginer ce qu'elle était.
Carnot va débrouiller ce chaos et faire de l'armée la plus homogène de l'Europe (4). « Effacer toute distinction extérieure fut un des premiers objets de sa sollicitude. La troupe de ligne avait en grande |)arlie conservé l'ancien uniforme blanc, tandis que les nouveaux arrivés portaient l'habit national : source féconde en mésintellingence. Dès le 29 août, un arrêté prescrivit l'unité de costume et en même temps l'unité de la solde.
L'armée du génie reçut une organisation nouvelle, dont Carnot s'occupa tout spécialement. Les nombreuses
!1) Hippolyte Carnot, t. i, p. 381.
compagnies de canonniers volontaires, qui s'étaient formées et remarquablement bien exercées, furent incorporées dans l'artillerie. On réussit même à improviser une cavalerie. La disette de chevaux était extrême : des achats faits dans les contrées étrangères oii nos agents purent pénétrer, une levée extraordinaii'e dans les cantons et les arrondissements de la République, et des dons spontanés nombreux, permirent de mettre en ligne des cavaliers capables de se mesurer avec les formidables escadrons des coalisés. »
En février 1793 la France n'avait qu'un effectif de 228.000 hommes. En mai elle avait 471.000 soldats, 628.000 en décembre, 1.026.000 en septembre 1794.
« Rien ne peut effacer cette vérité historique, a dit Benjamin Constant, que la Convention a trouvé l'ennemi à trente lieues de Paris, , et qu'on a dû à ses prodigieux efforts de conclure la paix à trente lieues de Vienne. »
Observation au lecteur,
La vie de Lazare Garnot qui embrasse dans son ensemble la Révolution, le Directoire, le Consulat et l'Empire et qui se prolonge pendant la première moitié de la restauration bourbonienne, ne peut être ici qu'esquissée. Si la figure du grand homme doit apparaître dans tout son éclat, tels les traits saillants gravés par l'eau-forte , les détails en seront négligés. Force nous est de ramener les événements dans le cadre restreint qui est le nôtre et de ne les envisager qu'autant qu'ils caractérisent l'action de l'Organisateur de la Victoire. Force nous est de nous restreindre.
Jusqu'à la journée de prairial, qui met fin, à propre-
ment parler, à la période révolutionnaire, nous examinerons avant tout l'action du Comité du Salut j>u])}ic (spécialement Garnot, Prieur et Lindet) dans l'œuvre de la défense nationale : 1" à Paris, 2" au front, 3° dans les relations qui ont existé ' entre le centre organisateur et les organes d'exécution, entre Lazare Garnot, l'âme de la résistance et de l'attaque, et les généraux. Nous compléterons l'étude en indiquant au passage le rôle de Garnot citoyen et homme politique pendant la tourmente révolutionnaire qui souffle entre le 16 août 1793 et le 16 octobre 179o. ,
Le lecteur comblera de lui-même les lacunes de cette narration, soit qu'il fasse appel à ses souvenirs historiques, soit que, prenant connaissance des Opinions et Pensées de Lazare Garnot et des Anecdotes^ (deuxième et troisième partie du présent ouvrage), il ait par là-même rétabli les faits volontaireriiient omis.