II. ORGANISATION DE LA DÉFENSE NATIONALE DE PARIS AUX ARMÉES
Les représentants alx armées. — La correspondance
MILITAIRE ET LA DIRECTION DE LA GUERRE. LeS INSTRUC- TIONS MILITAIRES.
a). Les Représentants aux Armées.
M La grande passion (1), unique principe de tout ce qui se fait de beau et de grand dans le monde, a dit Garnot, trouva des missionnaires dans les représentants du peuple délégués auprès des armées. Ils y remplissaient les fonctions d'intendants militaires, avec d'immenses pouvoirs, s'occupaient des levées, de leur équipement, de leur armement, des transports et des approvisionnements ; ils imprimaient aux mesures administratives une rapidité extraordinaire, servant d'intermédiaires directs entre les armées et le Gomité du Salut public, et décidant, au nom du gouvernement, les mesures d'urgence ; ils stimulaient les généraux et les soldats et donnèrent souvent l'exemple sur le champ de bataille, en chargeant a la têle des colonnes ; ils remportèrent des victoires et présidèrent à de belles défenses. Quelquefois, l'inexpérience même de ces proconsuls civils, jointe à une autorité redoutable, obtint de merveilleux résultats ; mesurant les difficultés à leur seule audace, exigeant l'impossible, ils atteignirent les dernières limites du possible.
Vingt exemples de ces heureuses imprudences sont ra-
;i) Hippolytc Carnot, t. i, p. 394 et 395.
contées, avec une verve familière par Levasseur (de la Sarthe), dans ses Mémoires. Nous lui empruntons seulement le récit de son entrevue avec Carnot, l'envoyant à l'armée du Nord, où l'arrestation de Gustine avait excité des mouvements séditieux. Les détails en sont caractéristiques ; ils montrent comment Carnot comprenait le rôle de ces missionnaires d'une espèce nouvelle. Ce n'étaient pas des surveillants pour les généraux, ni des censeurs jaloux ou des coadjuteurs incommodes ; c'étaient les représentants de la passion révolutionnaire auprès des armées :
« Le Comité de Salut public me manda. Je ny trouvai que Carnot. — Vannée du Nord, me dit-il, est en révolte ouverte ; il nous faut une m,ain ferme pour étouffer cette rébellion. Cest toi que nous avons choisi. — Ce choix m'honore., Carnot ; mais la fermeté ne suffit pas ; il faut
'■ de l'expérience, des talents militaires ; ces moyens essentiels me manquent. — Nous te connaissons, et nous savons t' apprécier. La vue d'un homme estimé, d\in patriote, d'un ami dé la liberté, suffira pour faire rentrer dans le devoir des esprits égarés. — Mais en vérité, Carnot, les m,oyens physiques me manquent également. Vois cette petite taille, et dis-moi comment, avec un tel extérieur, je pjourrai inspirer le respecta des grenadiers? — AlexanderMagnus covi^ove l>dirYUti erdii, répondit Carnot. — Oui, mais Alexandre avait passé sa vie dans les camps ; il avait fait le dur apjprentissage des armes ; il savait comment on manie l'esprit des soldats. — Les circonstances font les hommes, la fermeté de ton caractère et ton dévouement
, à la Répjublique nous répondent de tout. — Eh bien donc, f accepte. A défaut de connaissances militaires, je te promets du zèle et du courage. Quand faut-il partir? —
Demain. — Je serai prêt. — Demain tu recevras le décret de la Convention, des armes et le costume de commissaire du Gouvernement. — Et mes instructions ? — Elles sont dans ton cœur et dans ta tête, l'occasion les en fera sortir; pars et réussis.
« Je quittai Carnot avec l'ardeur du zèle et l'espérance du succès : de la mission qui m'était confiée, je ne voyais plus que l'honneur et no?i le danger (1) ».
b). La Correspondance militaire et la Direction de la guerre..
A mesure que l'influence de Garnot s'établit, les officiers sentirent la main d'un homme qui savait mieux comprendre et ménager leurs susceptibilités, même leurs préjugés professionnels ; ils né cessèrent pas de se plaindre du despotisme civil, mais ils se plaignirent moins. Etranger à leurs différends, impartial entre leurs rivalités, Garnot a pu s'exprimer ainsi sur son administration : « Je n'ai jamais été ni l'ami, ni V ennemi personnel d'aucun des généraux en chef de la République ; j'ai estimé et recherché ceux qui étaient habiles et je les ai employés autant que je Vai pu ; ceux qui étaient malheureux, j'ai tâché de les écarter sans leur donner aucun déboire. »
Garnot correspondait tour a tour avec les chefs d'armée et avec les représentants en mission auprès d'eux, ayant un soin extrême de maintenir chacun dans son rôle. La correspondance militaire existe presqu'en entier au Dépôt de la guerre. Beaucoup de pièces sont minutées de la main même de Garnot. Bien qu'il travaillât seize et même dix-huit heures par jour, il surprenait tous ses collègues. « Je ne sais pas comment il y suffisait, a dit
(1) Hippolyte Carnot. t. i, p. 397 et 435.
Prieur, car il trouvait moyen d'assister à toutes les délihérations générales du Comité ».
Dans les Opinions et Pensées, le lecteur trouvera de nombreux extraits de la correspondance militaire de Garnot. Le dépouillement de cette correspondance montre combien il dut dépenser de patience et de persévérance ^n même temps que de fermeté, soit pour se faire comprendre, soit pour se faire obéir. Il prit en mains la direction de la guerre.
c). Les instructions militaires.
Parmi les instructions constantes que le chef de la Commission de la Guerre adressait aux généraux, nous f avons choisi la lettre suivante de Garnot à Davaine, qui, contient, sous forme d'instructions particulières à un général, un précis du nouveau système de guerre :
7 brumaire an II.
Le Comité croit devoir vous faire observer que vos forces lui paraissent beaucoup trop morcelées. Il est temps de songer à frapper des coups décisifs, et pour cela il faut agir en masse, que l'armée ennemie soit dispersée, mise en déroute, désorganisée, et ensuite toutes ses places, tous ses postes tomberont et se replieront d'eux-mêmes. Ce n'est pas que le Comité désire que vous cherchiez à livrer bataille sans nécessité ; mais il voudrait vous voir prendre des positions qui forçassent l'ennemi d'évacuer le territoire de la République. Si, au lieu de disséminer les forces, par exemple, on les réunissait pour (enlever Tournay ou le camp de Maulde ; si l'on se plaçait de manière à intercepter les subsistances que l'ennemi est obligé de tirer de son pays ; si l'on bridait ses grands magasins, il serait bien contraint d'abandonner les places qu'il occupe. Une seule victoire de ce genre supplée et entraîne toutes les autres ;
elle fait plus que les actions de détail. Il ne faut pas se piquer de battre l'ennemi dans ses différents postes à forces égales ou inférieures : c'est un procédé chevaleresque qui ne convient pas à notre système de guerre. Avec ce faux point d'honneur, on perpétue la guerre à l'infini, // faut au contraire chercher toujours le point faible de l'ennemi, et avec une supériorité telle que la victoire ne puisse être douteuse. Le général Jouxdan veut le cerner, l'envelopper dans les lieux qu'il a envahis ; secondez Jourdan, en tâchant d'opérer avec lui une jonction qui sépare l'ennemi de ses magasins. En un mot, tirez des garnisons tout ce qui est disponible ; serrez-vous et agissez en masse, en réduisant néanmoins, autant : que vous le pourrez, la guerre à des affaires de postes. Le Comité a cru devoir vous faire connaître directement ses intentions, persuadé du zèle qui vous anime et de vos talents militaires. Garnot.
§ m. AGTIOxN DU COMITÉ DU SALUT PUBLIC AU FROiNT DE GUERRE
Elle va s'exercer dans les Flandres, en Alsace, en Provence, en Vendée, pendant la campagne de 1794 comme en 1793.
Angleterre, Hollande, Sardaigne, Naples, Portugal; Espagne, Russie, Autriche et Prusse avaient rompu, avec la France à la suite de l'exécution de Louis XVI. La Convention avait riposté par des déclarations de guerre.
La première coalition devait faire porter tout d'abord ses efforts sur la frontière du Nord, la plus proche de Paris.
Avant la nomination de Carnot au Comité de Salut public, nous avons vu qu'à la suite de la défaite de Dumou-' riez à Neerwinden, le 18 mars 1793, le prince de Cobourg et les Autrichiens avaient réoccupé la Belgique.
Malgré l'héroïsme de Kléber en juillet, les Prussiens s'étaient emparés de Mayence. Le 27 août les royalistes livraient Toulon aux Anglais.