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CARNOT, REPRÉSENTANT DU PEUPLE, A PICHEGRU

GÉNÉRAL EN CHEF DE l'ArMKE DU NORD.

Paris, le 21 ventôse, 2^ année de la République.

K Le Comité du Salut public, général, me charge de l'expliquer le système de guerre qu'il a adopté pour les opéntions de la campagne dans le Nord.

((. Il a voulu que cette campagne fût ouverte par 'a pri,s(î (J'Ypres afin de couvrir, par son moyen et par les inondations qui peuvent être formées depuis cette ville jusqu'à Nieuporl, les villes de Bergues, Dunkerqup, Cassel et Baillcul ; en assii-

ror la commanicalion toujours précaire, pouvoir porter en avant les garnisons de l'arrière ; raccourcir notre ligne de défense; inquiéter l'ennemi sur les villes d'Ostende, Bruges et Oand ; l'obliger à tenir, pour leur conservation, une grande masse de forces dans la Flandre maritime, et, diminuer d'autant celles qu'il destine à nous attaquer ailleurs; l'empêcher de se soutenir dans les villes de Menin et de Courtray, et par conséquent de communiquer avec Tournay et Oudenarde ; l'éloigner enfin des postes de Tourcoing, Roubaix et Lannoy, par lesquels il resserre la garnison de Lille, appuie son camp de Cisoing et couvre Mauide, Orchies et tout le territoire que nous devrions occuper jusqu'à la Scarpe et l'Escaut.

(( La possession d'Ypres a paru si importante au Comité de Salut public, qu'il veut que tu y emploies toutes les forces disponibles de l'armée, s'il est nécessaire. Il désire que ce soit l'occasion d'une grande bataille, et te recommande de tout préparer en silence pour cet événement, qui doit décider du i sort de la campagne. Le plus tôt qu'elle sera livrée sera le mieux, afin de prévenir les secours que les ennemis attendent et le rassemblement de leurs forces. Le lieu de la bataille, qu'il: faut tâcher de choisir, est le pays entre la Lys et l'Escaut, afin d'avoir sa retraite assurée sur Lilie en cas d'événements malheureux, et d'acculer tellement l'ennemi dans l'entonnoir qae forment ces deux rivières, que, s'il est mis en déroute, il n'ait aucun moyen de s'échapper. Les attentions que tu dois avoir principalement pendant cette action sont de couvrir parfaitement ton flanc droit et de faire l'attaque avec des troupes légères, beaucoup de cavalerie et très .peu d'artillerie. Maître une fois de ces deux rivières, tu menaces Gand et tu peux même t'en rendre maître ; tu coupes toute communication à l'ennemi entre la Flandre maritime et le Brabant ; tu te mets en m-esure de tomber avec toutes tes forces, soit sur l'une, soit sur l'autre ; il faut nécessairement, ou qu'il t'abandonne la première, ce qui te livre Ostende, Bruges et Gand, ou qu'il te laisse alier à Bruxelles par Oudenarde.

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« Pendant que tu agiras ainsi sur le flanc gauche de l'ennemi, l'armée des Ardennes pénétrera dans tout le pays d'entre Sambre-et-Meuse, en délogera l'ennemi et fera son passage dans la Belgique par Charles-sur-Sambre (Gharleroi), en mas- \: quant Namur, tandis qu'une autre colonne, tirée en partie de l'armée de la Moselle, sera dirigée sur Liège.

(( Ces mouvements doivent s'opérer simultanément avec ceux que tu feras dans la Flandre maritime, afin d'éparpiller les ; forces ennemies ; il faut donc que tu diriges le tout, que tu re- ' gardes l'armée du Nord et celle des Ardennes comme ne faisant qu'une, que tu renforces cette dernière et que tu indiques ■ :^on général les mouvements qu'il aura à faire et auxquels il obéira ; elle doit être regardée comme l'aile droite de l'armée du Nord, et dans ce moment elle est sans aucune force disponible ; il faut donc que tu y fasses passer au moins douze à /juinz'e mille hommes, parmi lesquels se trouvent de vieux cadres non encore remplis, afin qu'ils puissent recevoir les troupes de réquisition levées dans l'arrondissement de l'armée des Ardennes. II faut ici beaucoup de troupes légères en infanterie, peu de cavalerie et peu d'artillerie.

« Il reste à parler de la trouée depuis Maubeuge jusqu'à Bouchain : ici nous voulons rester sur la défensive, escarmouclier beaucoup, faire une guerre de postes et éviter les actions décisives ; car une telle action pourrait nous faire perdre une de nos places importantes, au lieu qu'une défaite de l'ennemi ne nons procurerait aucun avantage, que celui de l'avoir fait retirer pour un moment, dans la forêt de Mormal, à Valenciennes ou au Quesnoy, d'où il ressortirait quelques jours ensrrîte, pour nous livrer une nouvelle bataille ; il faut donc sinirr plement mettre de bonnes garnisons et bien approvisionnées h Landrecies. Bouchain et Cambrai ; conserver le camp d'Arleux et de le reporter, s'il est possible, au moins en partie, ^ au camp de César ; avoir un autre petitcamp.au Gâteau et un ç bon corps do cavalerie à Solesmes; établir quelques redoutes, rompre les chemins, serrer l'ennemi de plus en plus, le harce-

1er par détails et ne jamais engager d'affaires générales. Je pense que quarante mille hommes doivent suffire amplement pour cet objet. Une observation très essentielle en cet endroit est do faire sans cesf e mouvoir les troupes et changer les garnisons, autant pour les tenir en haleine, les empêcher de s'amollir et de se corr jmpre par l'inactivité, que pour rompre par une mobilité perpétuelle les trahisons qui peuvent s'ourdir, et empêcher qu'il ne se noue des intrigues, il faut que ce mouvement s'étende jusque sur les commandants temporaires et les officiers-majors de place. Les mutations de campement ont encore l'avantage d'empêcher l'ennemi d'asseoir ses projets, et l'obligent à des mouvements qui le fatiguent plus que nous, parce qu'en qualité d'attaquant, il doit avoir une plus grande masse de forces et d'attirails à remuer.

(( Il y a maintenant le point de Maubeuge et la haute Sambre à garder. Le même système défensif doit y être observé : il faut' réduire la garnison de Maubeuge à douze mille hommes, à cause de la difficulté dos subsistances, la renouveler très fréquemment, ainsi que l'état-major, faire camper le reste où les ennemis campaient l'année dernière, près du bois de Dourlers, à la pointe duquel je pense qu'il conviendrait de faire une très forte redoute, dont le canon porterait jusqu'à la croisée des trois chemins de Landrecies, Barlémont et Pont-sur-Sambre, occuper Wattignies et tenir à Beaumontun corps d'observation bien retranché.

« Tel est, général, le système de la campagne prochaine, selon le désir du Comité du Salut public ; toi seul et les représentant du peuple Richard et Ghoudieu devez en avoir connaissance, tu t'envelopperas envers tous les autres dans le secret le plus profond, tu tâcheras sans cesse de tromper l'ennemi sur tes projets et de le fatiguer par des fausses marches. L'intention du Comité est que tu ne le laisses pas respirer. Nous voulons finir cette année ; il nous faut une guerre des plus offensives, des plus vigoureuses ; c'est tout perdre que de no pas avancer rapidement, que de ne pas écraser jusqu'au der-

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nier de nos ennemis d'ici à trois mois ; car ce serait à recommencer l'année prochaine, ce serait périr de faim et d'épuisement. Or, je te le répète au nom du Comité et de la Patrie, il faut en finir. Tes affaires seraient bien avancées si tu pouvais t'emparer de Tournay^ peut-être serait-il possible de l'emporter de vive force, ou d'enlever la citadelle. C'est à toi d'oser tout ce dont le génie de la liberté et le courage républicain peuvent rendre capable. Aie de bons espions, sache tout ce qui se passe chez les ennemis, jette la division parmi eux : tous les moyens sont bons pour écraser la tyrannie. Nous ferons à cet égard tous les sacrifices pécuniaires qu'il faudra.

(( Lorsque tout sera préparé pour une grahde action, tu nous le manderas, un ou deux d'entre nous iront se réunir à nos collègues Richard et Choudieu pour aider au succès. Fais usage de tous tes moyens. Ne laisse dans les places que ce qui est absolument indispensable pour le service courant. Le ministre c. ordre de te faire passer les deux régiments de carabiniers qui sont à la Moselle, et un régiment de hussards.

(( Salut et fraternité. « Garnot ».

Un écrivain allemand a fait ressortir la concordance des faits avec les prévisions de Garnot, en comparant sa lettre au général en chef de l'armée du Nord et le journal des opérations de cette armée. (Voir : Die Zeitgenossen [les Contemporains), nouvelle série, 4' volume isn) :

(( Si la clarté et la précision de ces instructions méritent d'être citées en modèle et témoignent d'une connaissance parfaite do l'armée du Nord, de sa position et de ses moyens, en même temps qu'elles accusent le coup d'œil des grands hommes de guerre, il est juste de se rappeler que Garnot avait visité personnellement cette armée quelques mois auparavant. Mais, ce qui doit surtout étonner, c'est l'exactitude et le succès avec lesquels furent exécutées les instructions données au général

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en chef. Un extrait du journal de l'armée du Nord en va fournir la démonstration la plus frappante :

« Le 6 avril.' expédition des Fraaçais sur le bord de la Lys.

— Le 18, l'ennemi se porte au Gâteau et à la Chapelle. — Le 21, il est repoussé de Maubeuge, Guise et Landrecies. — Le 26, bataille générale sur la ligne de Givet à Dunkerque, réunion des armées du Nord et des Ardennes. ~ Le 27 quartier général k Courtray ; plusieurs petits combats. — Le 18 mai, combat entre la Lys et l'Escaut, à la suite duquel l'ennemi évacue le territoire de la République. — Le 22, combats entre Tournai et Oadenarde. — Le 1*"^ juin, Moreau arrive devant Ypres, dont la reddition a lieu le 17. — Le 29 juin, Moreau s'empare de Bruges ; le 1^"" juillet, d'Ostende ; le 4, de Gand ; le 5, d'Oudenarde et de Tuurnay ; le 9 l'armée entre à Bruxelles ; le 15, à Malines ; le 17, reprise de Landrecies ; le Quesnoy est assiégé ; Nieuport est pris le 18, et le 23 l'armée française entre dans la ville d'Anvers, évacuée par les Anglais. — Quelle série de triomphes !»

(( Les plans que Carnot adresse à Pichegru le 24 ventôse an II, dit Arago, semblent le fruit d une véritable divination. ))

« Le 30 vendémiaire an III, le Président de la Gon- Yention nationale s'adressait au peuple réuni dans le Champ de Mars pour célébrer la fête des Victoires et proclamait la délivrance du territoire de la République.

Carnot, rentré dans le sein de l'Assemblée à l'expiration de ses pouvoirs, eut le glorieux bonheur d'exposer luimême les résultats de la guerre qu'il venait de conduire.

Les voici :

Vingt-sept victoires, dont huit en batailles rangées ;

- Cent vingt combats de moindre importance ; 80.000 ennemis tués ;

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