‹ Pour vaincreChapitre 15 sur 66 · fusils · texte numérisé non relu

fusils

1900 milliers de poudre ;

90 drapeaux.

Un tableau de cette campagne de dix-sept mois, ouverte par la journée d'Houdschoote et terminée par la prise de Figuières et de Roses en Espagne, fut dressé, sous les yeux ; de Carnot, par le Cabinet historique et topographique, qu'il ' avait composé de rédacteurs et de dessinateurs exercés, afin de recueillir et de mettre en ordre les matériaux de nos annales militaires. La Cjonvention décréta que ce tableau demeurerait affiché dans le lieu de ses séances et • qu'il serait imprimé en livrets distribués aux soldats et ■aux citoyens. Tel est le tableau que font les Français de leurs nombreux exploits, dit VAnnual Register^ et ï impartialité nous force de reconnaître qu'il n'est pas exagéré.

« Que Ion cherche une semblable campagne dans les Annales de l'Europe », dit Fox a. la tribune anglaifc^e.

104 POUI! VAINCRE

GMINOT, PRÉSIDENT DE LA GON\ JIXTION

Les grandes invem'IOns et fondations.

« Beveiions maintenant sur quelques événements intérieurs qui avaient coïncidé avec cette brillante période d'actions militaires (1).

Le 16 tloréal an II (5 mai 1794) Garnol fut élu Président de la Convention. Il succédait à Robert Lindet et lui-même lut remplacé par Prieur (de la Gôte-d'Or). L'Assemblée avait coutume de récompenser par cet honneur ceux de ses membres qui venaient de remplir quelque mission importante ou de produire un grand travail ; c'était, comme ©n le voit, le tour de ceux qui avaient dirigé les opérations militaires.

La présidence de Garnot fut calme, sans luttes politiques, marquée par des incidents d'un tout autre caractère : c'est pendant cette présidence que Robespierre prononça son fameux discours sur la relation des idées religieuses et morales avec les principes républicains : Le peuple français reconnaît V existence de VEtre Suprême et de l'immortalité de l'âme. — // reconnaît que le culte le plus digne de VEtre Suprême est la pratique des devoirs de V homme. C'est alors que Barère présenta son rapport sur les moyens d'extirper la mendicité >'.

Le lecteur trouvera au mot philosophie et religion quelques pensées de Lazare Garnot dont le sentiment sur la liberté de croyance se refusait à franchir l'intervalle qui sépare la profession de foi du Vicaire savoyard et le dernier chapitre du Contrat social, écrits l'un et

(1) Hippolyte Carnot, i. i, p. SOO.

CARNOT A LA CONVENÏIOiN dOîl

l'autre de la même main, celle de Jean-Jacques Rousseau. , ,

Indépendamment de sa participation aux événements généraux de l'époque et à son incessante action concernant l'œuvre de la défense nationale, Garnot prit une part importante a plusieurs créations d'utilité publique, dont quelques-unes du reste intéressaient au premier chef les affaires militaires.

Le télégraphe. — Les aérostats.

C'est le télégraphe (1) qui, à la séance du 15 fructidor an II, a annoncé la reprise de Gondé. Le procès-verbal de la Gonvention en rend compte en ces termes :

Carnot, au nom du Gomité de Salut public : « Gitoyens, voici la nouvelle qui nous arrive a l'instant par le télégraphe ; Coudé est restitué à la République. La reddition a eu lieu ce matin à six heures. »

Gossuin. — ■ Gondé est rendu à la République ! Changeons le nom qu'il portait en celui de Nord-libre (Décrété).

Ca^nhon. — Je demande que ce décret soit envoyé a Nord-libre parla voie du télçgraphe (Adopté).

Granet. — Je demande qu'en même temps que vous apprenez à Gondé son changement de nom, vous appreniez par la même voie, à la brave armée du Nord, qu'elle continue ii bien mériter de la patrie (Décrété).

Ainsi la création de la première ligne télégraphique fut ordonnée par Garnot et ses premières transmissions annoncèrenl les succès de nos armes.

[{) Hijppolyte Cartiût, t. i, p. 564.

106 i'OUa VAINCRE

Ce fut également pour servir aux recoiinaissaiiees miJiiairos que furent construits des aérostats. L'idée en revient à Guyton de Morveau, qui en parla h Carnot el ;i Prieur. Goutelle fut chargé de l'cvécution.

Le directeur de la guerre envoya Coutelle h Maubeuge « avec le grade de capitaine commandant une compagnie d'aérostiers, pour se mettre a la disposition du général Jourdan, qui préparait sa victoire de Fleurus. Conduit d'abord auprès du représentant Duquesnoy, celui-ci, le voyant arriver avec ses appareils extraordinaires, le prit sans doute pour un agent de Pitt ei de Cobourg, et menaça de le faire fusilier; puis ii s'adoucit et le félicita de son dévouement. L'accueil du général ne fut pas gracieux non plus, il fallut que Carnot lui écrivît de su main : « Le citoyen CouteUe nesî pas lui charlatan ; c'est im artiste des plus estimables , et l'opération qu'il doit faire est le résultat des réflexions des savants les plus distingués. Nous le prions cV accorder assistance et protection au citoyen CouteUe. » Jourdan apprécia bientôt, l'utilité de l'instrument qu'on lui envoyait i^i ïd fairt^ par CouteUe plusieurs reconnaissances. Le ballon observateur, retenu par des cordes, s'élevait majestueusemenl dans les airs, aux cris chaque fois répétés de Vive la République! Le jour de Fleurus, il demeura neuf heures au-dessus du champ de bataille ; et les soldats autrichiens, dans l^nr ignorance, se signaient croyant avoir affaire à des sorciers. Quelques jours après, pendant un armistice, Couteiie, étant allé visiter leur camp, iiit reçu avec distinction par le général étranger, ii lui demanda quel traitement il en aurait éprouvé s'il était tombé dans leurs mains : Nous vous aurions traité, Monsieur., lui fut-il répondu, comme un homme venant du ciel.

CAUNOT A LA CONVENTION 107

Cet emploi des ballons à la guerre fut jugé assez important pour motiver la création d'une école d'aérostiers, dont Garnot fit donner la direction au savant Conté. Le ministre mit à sa disposition le jardin et le petit château de Meudon, oii l'on lit aussi avec succès des essais de télégraphie aérostatique [ï).

(1) Sous la signature Roland de Mares, le journal le Te/Jips a publié, dans son feuilleton du 22 janvier, d 9 16, les lignes suivantes :

La Revue générale des sciences pures et appliquées exhume un document fort curieux et qui présente le plus réel intérêt pour l'histoire de la navigation sous-marine : c'est le rapport qu'écrivit Lazare Garnot, « l'organisateur delà victoire », sur les expériençesdu «nautile sous-marin » des frères Coessin. Ce rapport fut présenté à l'Académie des sciences le 1^'' avril 18H, et son existence même contredit l'idée généralement admise qu'en fait de navigation sous-marine, de nombreux inventeurs se bornèrent, après Fulton, à faire des projt^ts Lazare Garnot, dans son rapport, rappelle tout ce qui fut imaginé jusque-là pour rendre possible la plongée, depuis la cloche du plongeur jusqu'au vaisseau propre à être conduit à rames sous l'eau, qu'inventa Corneille Drébel, et qu'il fit exécuter pour le roi Jacques IL Cette invention avait ceci d^ singulier, c'est que les rameurs et les passagers de l'étrange bâtiment disposaient d'une miraculeuse liqueur qui suppléait, païaît-ilà l'air frais. En réalité, ce fut Fulton qui démontra par des expériences très sérieuses, à Paris et sur les côtes de Normandie, la possibilité de demeurer plusieurs heures sous l'eau et d'y gouverner un vaisseau dans lequel on était enfermé. Les frères Coessin firent mieux avec leur « nautile sous marin » et l'Académie des sciences avait délégué, le 22 janvier 1810, Carnet, Monge, Biot et Sané, pour examiner leur «m.achine» et contrôler leurs expériences. Ce « nautile sous-marin » était, d'après la description qu'en fait Lazare Carnet, une espèce de grand tonneau à la forme d'un ellipsoïde très allongé. Il avait 27 pieds de long et pouvait contenir neuf personnes. Il était divisé^en trois parties séparées par des doubles fonds. L'équipage se trouvait au milieu. L'avant et l'arrière s'empli-saient à volonté d'air ou d'eau par les manœuvres de l'équipage, suivant qu'en voulait donner un bâtiment le poids nécessaire pour qu'il pût flotter ou s'enfoncer. Quant au mouvement progressif, il était obtenu par deux rangs

Les CRA.YONS Conté,

Le savoir et le dévouomeiil de Conté furent une autre fois utilisés par Carnot ; la guerre avait rendu les crayons à dessin très rares et très chers, notre sol ne fournissant pas îa plombagine, employée alors pour leur fabrication et que nous tirions de l'Anglelerre. Sur la proposition de

de rames passant en travers des lianes du « nautile », les ouvertures e'tant masquées par des poches de cuir qui empêchait l'infiltration de l'eau. La rame elle-même était construite de manière â former éventuellement tampon. La direction était donnée par un gouvernail placé à la poupe ; la montée et la descente étaient assurées par des espèces de nageoires placées au flanc du bâtiment et qu'un seul homme faisait mouvoir grâce à uil jeu de tringles ; enfin le jour était obtenu au moyen de plusieurs glaces très épaisses. Restait la question la plus grave : celle de l'air respirable. Les frères Coessin avaient proposé- d'abord de relier l'intérieur du vaisseau à la surface au moyen de tuyaux très flexibles maintenus par des flotteurs, mais ils reconnurent que ce moyen était insuffisant dès qu'on descendait à plus de sept mètres. Ils préconisèrent alors un système de petites écoutiles dans les douves supérieures du « nautile » qui, revenant fréquemment à la surface, pouvait ainsi renouveler sa provision d'air, dont la circulation à l'intérieur était -établie par un ventilateur.

Le rapport de Lazare Carnot constate que le succès des expériences des frères Coessin au Havre était attesté par M. Montagnès- La Roque, commandant le port du Havre, et M. Grehan, ingénieur constructeur en chef de la marine, qui considéraient l'un et l'autre qu'il était possible de construire des vaisseaux de ce genre beaucoup plus grands,' « L'organisateur de la victoire » concluait qu'il n'y avait plus de doute qu'on pût établir une navigation sous-marine « très expéditivement et à peu de frais »,

Cela se passait en 1810, et peut-être faut-il s'étonner que, le principe de la navigation sous-marine fixé depuis Fulton, il ait fallu près d'un siècle pour en venir du « nautile » des frères Coessin au puissant sous-marixi de nos jours.

CAHNOÏ A LA CONVENTION ^09

Carnot le Comité de Salut public chargea Conté, à la fois peintre et chimiste, esprit inventeur, savant modeste et simple, de chercher dans la science les moyens de remplacer artificiellement cette matière. Il y réussit et fonda une manufacture de crayons qui porte encore son nom.

Les tables trigonométriques du cadastre.

On sait que Lazare Carnot suivait tous les progrès de la science. C'est au Manège, dans les bureaux de la Convention qu'il manda Prony et lui demanda (en lui fournissant les explications les plus précises) de composer des tables qui ne laissassent rien à désirer quant à V exactitude^ et d'en faire le mommient de calcul le plus vaste et le plus imposant qui eut jamais été exécuté ou même conçu.

L' Institut national (1).

« L'Institut national, cette incarnation de VEncyclopédie, qui suffirait pour illustrer un siècle, fut décrété par la Convention. Carnot, qui avait contribué a l'élaboration de cette pensée, ne contribua pas moins a sa réalisation. Cependant il ne voulut point faire partie du noyau primitif de l'Institut, étant membre du Directoire, chargé de le former. Mais, dès qu'une place devint libre dans la section de mécanique, l'élection l'y appela ».

(1) Hippolyte Carnot, t. i, p. 567.

IIU POUl', VAINCUE

^ L'EcOLl:: F'oi.YTfïCIÏNIQUE.

Voici ce (|u'à co sujet a «'ci'il Pi'ienr :

« Nous avions causé bien des fois avec Carnot sur la nécessité de créer une école pour le recrutement des diverses classes d'ini^-énieurs. Mais le torrent des aiîaires nous entraînait, l'urgence nous tyrannisait. Après le 0 thermidor, nous en reparlâmes. Carnot était resté au Comité. J'en étais sorti. II me dit de profiter de mes loisirs pour mûrir cette idée, ce que je fis. Dès qu'elle nous parût avoir pris assez de consistance, nous en conférâmes avec Monge. notre ancien professeur de Mézières, qui s'en empara avec sa pétulance habituelle et devint la cheville ouvrière de la commission réunie pour préparer un plan d'enseignement. J'y portai moi-même toute l'ardeur dont j'étais capable, et Lazare Carnot consacra les derniers jours de sa position gouvernementale aux mesures législatives nécessaires pour fonder la nouvelle école. D'ailleurs, malgré son absence du Comité, il y conserva assez d'influence pour surveiller les destinées d'une création à laquelle nous prenons tant d'intérêt. »

VEcole centrale des travaux publics (ce fut, comme on le sait, le premier nom de l'Ecole polytechnique) était issue de VEncijclopédie, comme l'Institut, dont elle devint la principale pépinière.

Progrès des sciences.

Voici le tableau que Hippolyte tjarnot fait figurer à la fin du premier Tolume des. Wmowrs sw Carnot: .

Le 12 décembre 1792, le lendemain du jour où Louis XVI avait subi son premier interrogatoire, le Comité d'instruction

CARNOT A LA GONVENTION 111

publique présente un projet de loi dont Ghénier fait adopter le premier article sur les eVo/fs- primaires, et la discussion se continue paisiblement pendant les débats du procès. — Le 30 mai 1793, veille de la catastrophe des Girondins, organisation de ces écoles, sur un rapport de Barère,an nom du Comité de Salut [lublic, et pendant les jours qui suivirent, si troublés par les dangers extérieurs el intérieurs, longs débats pédagogiques à propos du projet de Le Peletier de Saint-Fargeau, lu par Robespierre le jour même de l'assassinat de Marat. — Le 10 juin 1793, la Convention crée le Muséum (THistoire IVatnv'dle. — Le i'^'" août, le jour même où elle fulmine son dé- .1 d'anéantissement de la Vendée, elle décrète aussi V uniformité des poiils et mesuf;^. — Le 22 août, elle écoute, le premier rapport de Cambacérès sur le Code civil \ le 24 elle ouvre le (/7'and livre de fa Dette pahlique, et entre ces deux dates (le 23) elle a ordonné la levée en masse et bombardé Lyon. — Le 15 septembre, elle établit /roZ-s degrés d'instruction publique, qX le 17 elle rend la loi des suspects. — Le 5 octobre, elle dé- . cerne les honneurs du Panthéon à Descaries et prononce la mise en accusation des Girondins- — Le 28, elle supprime les loteries et porte une loi terrible contre les prêtres. — Le 28 novembre, elle établit le Conservatoire de Musique, tandis qu'on exécute M"'* Roland. — Pendant qu'on juge Danton, elle abolit rcs'-lfirugp dons les colonies.

Est-ce que ce tahica}!, ajoute M. Hippolyte Çai'iioi, us contient pas toute nue révélation ?

CiiiJTi; m: Rohrspiehre. — Le 9 thermidor.

Pondant que se poursuivaient les campagnes de 1793 e( de 1794, h l'intérieur se succédaient les grands événements dont rén(»nré so'l do titres ;i autant de chapitres di' l'iiistoii'o de la lli'voiiilioji ; - La <lhute dés Girondins. — Le

Tribunal révolutionnaire. — La Terreur. — L(îs Enragés. — La Dictature de Robespierre. — La fête de l'Etre Suprême. — La Loi de prairial. — La Grande Terreur.

Selon le mot de Fouquier-Tin ville, les têtes tombaient comme des ardoises. A Paris, dans les seules journées des 7 et 8 juillet 1793, vingt jours avant la victoire de Fleurus, cent cinquante personnes avaient été exécutées. C'en était trop. La foule qui applaudissait aux victoires <!e la jeune armée avait la nausée de ïèchafand.

Le 28 juillet (10 thermidor) de nouvelles tètes vont tomber, mais cette fois ce sont celles de Robespierre, de ■Saint-Just, de Couthon... et d'une centaine d'autres; Couthon, Saint-Just, Robespierre membres du Comité dm Salut public, les collègues de Carnot ! Comment Carnot échappa-t-il au cataclysme? La réponse en est très nette : par sa droiture, par sa fermeté d'àme, par son énergie.

C'est à ces moments de détresse que Carnot, insouciant de la flatterie, méprisant les clubs, a prononcé les mots que le lecteur trouvera aux Pensées et qui, d'après lui, caractérisent Vami du peuple. Robespierre le haïssait ( Voir les Anecdotes) en même temps qu'il craignait ce dresseur de plans, que rien ne pouvait distraire de son travail.

Prieur a raconté comment Carnot, préoccupé des choses de la guerre, mais inquiet de la tournure des événements de la politique intérieure dirigée par Robespierre et par Saint-Just, fît tête a ces dictateurs. Cette narration, qui nous mène au 9 thermidor, doit ici prendre place :

« Assez longtemps mes collègues et moi nous ne vîmes dans la conduite de Robespierre qu'une conséquence de son caractère ombrageux, un zèle despotique pour la cause républicaine, Carnot fixa le premier notre attention sur ce qui se complotait, -et lé premier aussi il osa interpeller directement Robespierre

•k ce sujet, en plein Comité. Il le fit avec une énergie extrême •et à brùlc-pourpoint. Tous les spectateurs de cette scène frémissaient des suites qu'elle pourrait avoir. Robespierre, se voyant démasqué, demeura d'abord comme stupéfait ; puis il reprit son aplomb et tâcha, par mille témoignages d'estime, d'apaiser la bile patriotique de Garnot. Depuis ce moment il parut même le ménager beaucoup. La haine de Robespierre pour Carnot était poussée ù un tel point que, dans les derniers temps, il trouvait des prétextes pour ne pas signer les instructions militaires, afin sans doute de se ménager, en cas de revers de nos armées, le droit d'accuser Carnot devant l'Assemblée et d'exploiter contre lo Comité les ressentiments de la douleur publique. Nous croyons qu'il a nourri ce mauvais sentiment jusqu'à appeler de ses vœux une pareille occasion, car il lui -échappa un jour de dire : « Je vous attends à la première défaite. )) — Pour moi j'attribue la conduite de Robespierre envers Carnot uniquement ù la conviction où il était qu'il n'y avait pas moyen de se passer de lui.

« Un grand éclat eut lieu en germinal, quelques jours après Ja mort de Danton, dans une séance du soir. J'avais conduit au Comité un de nos collègues de la Convention, ingénieur habile, pour conférer avec Carnot sur l'établissement de la rue ■de Grenelle. Saint-Just fit à Garnot une mauvaise querelle sur un fait, que je savais faux et que je démentis péremptoirement. Saint-Just alors prit un autre prétexte de reprochcj; je crois qu'il était fort irrité de ce que Carnot s'était opposé à la mi^e en accusation de Danton et de Camille Desmoulins, Il lui prodigua des injures et des calomnies, auxquelles Carnot répondit avec calme : mais en déclarant à Saint-Just qu'il avait l'œil sur hii et sur son ami Robespierre, et que leurs visées ambitieuses ne resteraient point inaperçues. « Vous voulez, leur dit-il, renverser successivement tous les patriotes qui vous font obstacle afin de rester seuls et de vous euiparer du pouvoir suprême. Mais les amis de la liberté sauront déjouer vos ruses. » — Le collègue qui m'accompagnait fut fort étoiiué de la scène à la-

quelle il avait assisté, et, en sortant, il me dit qu'à la Convention on était bien loin de soupçonner nos divisions. Je lui reeommandai de les couvrir de silence comme nous le faisions Bous-mêmes.

« Vers le commencement de floréal, nouvelle altercation, plus vive encore. Saint-Just attaqua tous les membres du Gomité, qui dirigeaient les affaires de la guerre, et manifesta contre eux son animosité dans les termes les jdus amers. Il s*agissait cette fois des poudres et des salpêtres ; c'était à mon adi*esse. Robespierre prit le parti de son ami et blâma la conduite de plusieurs représentants auprès des armées. Garnot répliqua avec fermeté ; puis, prenant l'offensive, il dévoila énergiquement les desseins ambitieux de nos accusateurs et leur reprocha des actes de cruauté. Saint-Just entra dans une fureur extrême ; il s'écria que la République ét^it perdue, si les hommes chargés de la défendre se livraient à des récrimiaations de ce genre.

« G'est toi, dit-il à Carnot, qui es lié avec les ennemis des patriotes-, sache qu'il me suffirait de quelques lignes pour te faire dresser ton acte d'accusation et te faire guillotiner dans deux jours.

— (( Je t'y invite, répondit froidement Carnot ; je provoque contre moi toutes tes rigueurs. Je ne te crains pas, ni loi, ni tes amis ; vous êtes des dictateurs ridicules. »

(( Saint-Just, de plus en plus exaspéré demanda sur le champ, et en présence même de son adversaire, son expulsion du Comité. C'était un arrêt de mort : témoin l'exemple de Hérault de Séchelles.

« Mais Carnot se contenta de répondre avec un terrible sang-froid. » Tu en sortiras avant moi, Saint-Just. « Puis se tournant vers Couthon et Robespierre: <( Triumvirs, aj-outa-il, vous disparaîtrez. »

Saint-Just sortit en menaçant ; Robespierre, épuisé par cette lutte, qui avait été longue, se trouva mal. Le Comité était frappé de stupeur. Néanmoins il sembla prendre parti pour Car-

GABNOT A LA CONVENTION 415

not contre ses trois adversaires. Garnot, persuadé que ceux-ci allaient préparer une tentative pour se rendre maîtres du gouvernement, proposa aux Comités réunis de les gagner de vitesse, en accusant Robespierre devant la Convention, de faire arrêter Henriot et de dissoudre la Commune. Cet avis ne fut pas adopté, et peut-être agit-on prudemment ; Robespierre était au plus fort de son ascendant ; il avait réussi à se faire regarder comme le personnage essentiel de la République..» En attendant, les dénonciations de Robespierre allaient leur train aux Jacobins, acrimonieuses et vagues, selon son habitude. (( Vous frémiriez )), leur disait-il vers la fin de mqssidor, « si vous saviez dans quels. lieux on conspire, 'si vous saviez quels représentants du peuple attaquent sa caus« par des manœuvres souterraines ; vous frémiriez si vous saviez quels hommes conspirent contre moi (toujjurs lui), et en quel lieu

on me traite ouvertement de dictateur. » Souvent, tandis

que nous mangions à la hâte un morceau de pain sec sur la table du Comité, Barère, par quelque bonne plaisanterie, ramenait ie sourire sur ses lèvres; Carnot par sa merveilleuse tranquillité d'âme, et Collot d'Herbois, par ses allocutions vigoureuses, soutenaient notre courage à tous. 11 y avait des journées tellement diificiies que, ne voyant aucun moven de dominer les circonstances, ceux qu'elles menaçaient .le plus per.->ounellement aDandonnaient leur sort aux chances de l'imprévu, et tout à coup un incident, que nul n'aurait pu préparer, venait débrouiller le chaos ; on profitait rapi'temeut de l'éclaircie. Nous avions fini par nous accoutumer tellement à ces situations inextricables, que nous poursuivions notre tâche journalière, pour ne pas laisser la machine en souffrance, comme si nous avions eu toute une vie devant nous, tandis qu'il était vraisemblable que nous ne verrions pas se lever le

soleil du lendemain

Le Comité avait chargé Saint-Just de faire un rapport sur la situation de la République, ce qui ne prouve pas qu'il songeât â prendre l'initiative d'une rupture ; Billaud et Collot tentèrent

même auprès de Robespierre quelques démarches de conciliation. Mais Saint-Just, au lieu de répondre au témoignage de confiance qu'on avait affecté de lui donner, tourna son travail en un acte d accusation contre le Comité. Robespierre en lit la préface, le 8 thermidor, dans un long discours à l'Assemblée; puis^ le soir de ce même jour, il alla, selon sa coutume, relire sa harangue aux Jacobins pour se faire applaudir. Ce soir- là, plusieurs membres du Comité se trouvaient réunis dans notre salle de délibérations ; Saint-Just écrivait sur une table isolée. Carnot, toujours à son affaire, étudiait des plans. Le silence régnait : il était minuit passé. Tout à coup entre Collot d'Herbois fort agité; il venait d'assistei^ à la séance des Jaeobins, où Robespierre avait reçu une ovation frénétique, tandis que lui, Collot, avait été fort maltraité, et que des menaces avaient été proférées contre le Comité en masse, moins les trois amis.

Nous l'assiégeâmes de questions. Saint-Just, sans lever la tête, lui demanda froidement : « Qu'est-ce qu'il y a de nouveau aux Jacobins ? Collot arpenta deux ou trois fois la salle à grands pas, sans répondre ; puis, s'arrêtant brusquement devant Saint- Just et lui saisissant le bras avec force : « Tu rédiges notre acte d'accusation », luicria-t-il de sa voix de tonnerre. Saint- Just balbutia et voulut retirer les papiers. « Ces ruses sont inutiles, poursuivit Collot; tu rédiges notre acte d'accusation. » Saint-Just alors se releva avec audace : « Eh bien oui, dit-il, tu ne te trompes pas, Collot, j'écris ton acte d'accusation ; puis, se tournant vers Carnot : « Tu n'y es pas oublié non plus, ajouta-il, et tu t'y verras traité de main de maître. »

Carnot se contenta de hausser les épaules.

Des paroles de colère furent échangées. Nous reprochâmes à Saint-Just de vouloir, comme Couthon au 22 prairial, faire à la Convention, au nom du Comité, un rapport qu'il n'aurait pas communiqué. Notre première pensée fut de nous assurer de sa personne ; mais nous nous contentâmes de la promesse qu'il fit de nous donner lecture de son travail, avant la séance

GARNOT A LA GONVBWTi0^f 417

dé l'Assemblée, et de le supprimer même si nous le vouUuns. Vers cinq heures du matin, Saint-Just parvint à se dérober à notre surveillance.

A dix heures, Couthon arriva. On cherchait en ce moment les termes d'une proclamation destinée à rassurer les esprits; proposition était faite d'arrêter les chefs de la force armée et de réorganiser la garde nationale. Couthon demanda quel était l'objet de la délibération ; on le lui exposa. Il allégua que de pareilles mesures tendaient à une contre-révolution, et protesta que Henriot était un excellent patriote, dont on avait tort de se défier.

Puis il se mita attaquer personnellement Carnot, qui opinait pour des mestires actives, et lui dit des paroles outrageantes.

Vers midi, un huissier vint apporter une lettre de Saint-Just^, qui contenait ces mots : « L'injustice a fermé mon cœur ; je vais l'ouvrir tout entier à la Convention nationale. » L'huissier nous annonça en même temps que notre accusateur, infidèle à sa promesse, commençait sa lecture.

Nous nous rendîmes aussitôt dans le sein de la Convention. A notre entrée les tribunes battirent des mains. Ce témoignage d'approbation qu'elles prodiguaient ordinairement à Robespierre, nous fut d'un bon augure.

Le lecteur sait ce que fut le 9 thermidor, comment ce jour-là (27 juillet 1794) la Convention, après une tumultueuse séance, fit arrêter Robespierre, comment la garde nationale vintii son secours, comment lestroupes delà Convention, commandées par Barras et Merlin de Thionville, bloquèrent l' hôtel-de-ville et arrêtèrent les partisans de Robespierre, comment le gendarme Méda cassa d'uii coup de, pistolet la mâchoire du dictateur, commeaji celui-ci mourut le 10 thermidor a sept heures et demie du soir, sur l'ancienne place Louis XV, devenue la place delà Révolution, au milieu des accents d'allégresse et des applaudissements.

COiNSÉQUENCKS DU 9 THERMIDOR. La RÉACTION.

Le 13 VENDÉMIAIRE.

La chute de Robespierre fut aussitôt annoncée par Carnet aux armées.

« Faites savoir aux incomparables armées de la République, quhin nouveau genre de scélératesse avait trouvé dans leurs succès mêmes des motifs pour les calomnier. D'infâmes tyrans, qui avaient usurpé le nom de patriotes:^ voulaient désorganiser la victoire, qui, sur toutes nos frontières, est à Tordre du jour depuis le commencement de la campagne. Les traîtres ont reçu le prix de leurs forfaits, la représentation nationale a délivré la France de ses modernes Catilinas ; Robespierre et ses complices ne sont plus. V oppression a disparu, tous les cœurs s'ouvrent aux plus doux épanchements , et Tcdlégresse a pris la place de la consternation dans Paris ».

Aussitôt commençait le mouvenienl réactionnaire.

Un mois plus tard quatre membres de l'ancien Comité étaient dénoncés en pleine Assemblée. Les accusés ont réclamé mon té?noig?iage, dit Carnot, il y aurait de la lâcheté à le leur refuser. Ce fut en quelque sorte un sursis. Le 12 ventôse un conventionnel Legendre demandait l'arrestation de Billaud Yarennes, Gollot d'Herbois, Barère et Vadier. Le 2 germinal de l'an III (22 mars 1795) s'ouvrit le procès. Prieur, Lindet et Carnot prirent successivement la parole, a /Va' combattu souvent les prévenus eux-mêmes, lorsque tout fléchissait devant eux, dit Carnot \je les défendrai maintenant que chacun les accable. On a violé à leur égard la Déclaration des droits, qui veut que tout citoyen soit réputé innocent jusqu a ce qu'il ait été légalement dé" -

<;arnot a la coNVEîmoN 119

claré coupable ; on a provoqué contre eux les fureurs de la vengeatice : je me home à invoquer aujourd'hui la discttssion froide et impartiale de leur conduite et de leurs iutentions. »

Tout le piaidoyer est a lire. C'est un acte courageux. C'est la défense de l'œuvre du Comité du Salut public. Nous renvoyons le lecteur aux Opinions et Pensées.

Quelques semaines après, avait lieu le coup de force do l*^'' prairial. Des arrestations furent ordonnées... David... Jean-Bon Saint-André.. Robert Lindet (1). « On demanda aussi l'arrestation de Garnot. « A ce nom, une émotion que personne n osait exprimer tout haut, tant la réaction était menaçante, s'empara de V Assemblée. Il y eiU quelques moments de silence pleins cl' anxiété. Tout à coup, une voiz' partie des bancs supérieurs du centre, voix dans laquelle les uns ont voulu reconnaître celle de Lanjuinais, crautres celle de Bourdon [de l'Oise) s'écria : <c Oserez-vous porter la main sur celui qui a organisé la victoire dans les armées franraises. »

Ces mots heureux : il a organisé la victoire, circulèrent do bouche en bouche avec un frémissementd'enthousiasme. Puis des acclamations s'élevèrent.

Carnot était sauvé.

« f^a (îndvciition (2) avait du faire face à la guerre rivile ci h la 'nierro étrangère : d!" wivait ou a défendre U

{{) Uippoli/te Carnot, t. i, p. ."iQO.

(2) Alukht Malkt, op. cit., p. 466.

la fois l'œuvre émancipatrice de la Révolution et l'existence même de la France. Attaquée en 1793 par 60 départements insurgés, et par les armées de l'Angleterre, de la Hollande, de la Prusse, de l'Autriche, du Piémont, de l'Espagne, après deux ans de luttes ininterrompues, à force d'énergie et d'audace, elle avait partout triomphé. Elle avait désarmé la moitié de ses adversaires : à Bale (avril-juillet 1795) elle avait signé de glorieux traités de paix avec la Prusse, l'Espagne et la Hollande. Elle laissait la France agrandie de la Belgique et de tous les territoires situés sur la rive gauche du Rhin. Elle avait même obtenu contre l'Angleterre l'alliance d'un de ses ennemis de la veille, la Hollande, et elle était sur le point d'obtenir l'alliance de 1 Espagne.

« Au dedans, le général Hoche poursuivait, par la douceur et la justice, la pacification de la Vendée. »

Garnot avait pris une part active aux négociations de paix. Il caractérisa la situation devant l'Assemblée par une expression pittoresque restée célèbre : « Coupez les ongles mi léopard ; abattez au moins rune des deux têtes de Vaigle, si vous voulez que le coq puisse dormir tranquille. Cela signifiait : enlevez à l'Angleterre la Hollande son alliée, a l'Autriche la Belgique et donnez à la France nouvelle la front ière de l'ancienne Gaule, la Meuse et le Rhin.

La Belgique par un vote unanime ayant demandé son anmexion a la France fut réunie a son territoire. La Convention décréta l'indépendance delà Hollande. L'Espagne, le Portugal, les Etats de l'Eglise, la Saxe, les deux Hesses,. le Hanovre déposèrent les armes.

La réaction, née après la Terreur grossit rapidement en province. Ce furent les prodromes de ce qu'on nomma plus tard la Tendeur blanche. La nouvelle de la mort de Louis XVII s'étant répandue, le Comte de Provence prit le titre de roi et, sous le nom de Louis XVIII, lança un manifeste aux Français.

Ce fut, le 21 juillet, le débarquement à Quiberon de plusieurs milliers d'émigrés, bientôt anéantis ou capturés par les soldats de Hoche.

Ce fut, en août, le vote de la Constitution de l'an III. Ce furent les décrets dit des Deux Tiers qui ruinaient les espérances des royalistes. Les 22 et 30 août la Convention décidait que les deux tiers des futurs députés devraient être choisis parmi ses membres et par elle-même. Ce furent les journées insurrectionnelles de vendémiaire, les cohortes levées par les muscadins, les affiches apposées sur tous les murs de la capitale : « Peuple français, reprends ta religioji et ton roi, et tu auras la paix et du pain. »

Ce fut la marche d'une armée contre-révolutionnaire de plus de 20.000 hommes sur la Convention ; sa défaite ()ar Napoléon Bonaparte, un jeune capitaine de la veille, promu chef de bataillon sur la proposition de Carnot au siège de Toulon, nommé par lui général de brigade après la défaite des Anglais.

Ce fut lo premier rayonnement de l'étoile de celui qui allait bientôt faire preuve de caractère, rétablir l'ordre, couvrir de gloire la France nouvelle, fille de la Révolution.

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