QUATRIÈME PÉRIODE
27 Octobre 1795 — 2 Avril 1800
LE DlPxEGTOIRE — LE i8 FRUCTIDOR
lA PROSCRIPTION DE CARNOT
Nous avons écrit en exergue de ce livre ces deux mots : Pour Vaincre. Ainsi nous avons tracé notre pian et indiijué notre but : décrire l'œuvre militaire de Gamot-
Quelle que puisse être notre tentation de suivre Lazare Garnot dans chaque période de son existence et de scruter l'homme politique, c'est l'Organisateur de la Victoire que nous présentons au lecteur. Nous ne rechercherons donc point les causes des troubles qui se succédèrent, les motifs de la conspiration de Gracchus Babeuf, suivie du complot royaliste. Nous n'étalerons pas la gangrène qui ^agna toutes les sphères et qui laissa aux contemporains l'impression, que le régime du Directoire fut celui de la décomposition générale et, selon le mot du général Thiéhault, « de la pourriture des pourritures ». Nous ne nous occuperons que de l'œuvre incessante de Carnot : Vaincre l'ennemi du dehors.
Disons néanmoins qu'aux termes de la Gonstilation le ilonseildes Cinq Cents devaitpréscntercinquante candidats, entre lesquels le Conseil des Anciens désignerait les Direc-
leurs ; que les cinq premiers sur la liste furent Larevellière avec 317 voix, Reubell avec 240, Siéyès avec 239, Letourneur avec 215, Barras avec 206 ; que Siéyès, ayant refusé de prendre place au Directoire, Carnot fut élu contre Gambacérès-
« Le témoignage de confiance (1) que lui offraient les Conseils législatifs, s'ajoutant au choix des quatorze départements qui venaient de l'élire, répondait victorieusement aux accusations portées contre l'ancien membre du Comité du Salut public par le*s réactionnaires thermidoriens. « En 1795, dit lord Brougham, Carnot accepta la direc- « tion de la guerre dans des circonstances aussi désas- « treuses que celles où il l'avait prise deux ans plus tôt, « en entrant au Comité de Salut public. Si l'égoïsme ou « la vanité avaient trouvé place dans son âme, il se se- « rait tenu à. l'écart, laissant l'opinion publique juger par « les faits que la fortune militaire de son pays dépendait « de sa présence au gouvernement. Mais Carnot ne coti- « naissait d'autre but que celui du patriote homme d'E- « tat : il répondit à l'appel national ».
Observons qu'il y eut deux périodes dans le Directoire, celle des années 1793 à 1797 et celle des années qui précédèrent le coup d'Etat du 18 brumaire.
A la première appartient Carnot. Elle naît avec le Directoire et disparaît au 18 fructidor. M™^ de Staël n'a pas hésité à la définir : « Les vingt mois pendant lesquels là République a existé en France. » Les Directeurs, dit-elle, entrèrent au Palais du Luxembourg qui leur était destiné, sans y trouver une table pour écrire, et l'Etat n'était pas plus en ordre que le palais. Puis elle ajoute : « En six
(i) Hippolyte Carnot, t. ii, p. 10.
CARNOT AU DIRBCTOIRE 125
mois le Directoire releva îa France de cette déplorable situation ».
Garnot dit de son cùté : « Les commencements de l'administration du Directoire furent d'une difficulté extrême ; cependant le zèle, le bonheur, le concours des uutorités, que le danger commun réunissait alors; rétablireiil oo peu de temps la contîance ».
« Une (1) répartition de travail, assez singulièi'e au premier aperçu, s'établit entre les Directeurs ; ils découpèrent la carte de France en cinq vastes arrondissements, oij chacun se chargea de veiller au choix des agents de l'autorité. Ce partage de territoire, ang,logue à celui qui avait fiibsisté jusqu'en 1791, au moins pour certains services publics, entre les quatre secrétaires d'Etat, -îîë prenait ici son motif que dans les circonstances. A Garnot échurent les départements du Nord, oij il avait résidé d'abord comme militaire, puis en commission des Assemblées ; l'Alsacien Reubell eut ceux de l'Est ; l'Angevin Larevellière ceux de l'Ouest ; le Provençal Barras ceux du Midi ; Farrondissement de Le Tourneur se composa du Gentre de la France...
« Le travail était immense : les Directeurs s'assemblaient le matin à huit heures et demeuraient à l'ouvrage jusqu'à quatre ou cinq heures du soir ; souvent encore de huit heures du soir h quatre ou cinq heures du matin. Ges premiers temps furent comparables à ceux du grand Gomité de Salut public. »
Ajoutons enfin que Garnot avait pour rancien officier de génie Le tourneur, chargé «le la marine, hor/ime travailleur etmodesl*^', une estime très grande, doublée d'une
\i) Hippolyte Carnot, i. ii, p. 17.
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réelle sympathie, que ne méritaient pas ses trois autres collègues.
Reubell, dit Carnot;, était constamment le patron des gens accusés de vols, de dilapidations. Barras, celui des nobles tarés et des ijourfendeurs. Larevellière^ celui de& prêtres scandaleux.
Nous lisons dans les Mémoires d'Oelsner qui habitait alors Paris. « Le ton du salon de Barras était celui d'une maison de jeu un peu recherché (vornehm), et la salle à manger de Reubell ressemblait à une salle d'auberge où s'arrête la dilig'ence. »
Le petit rodomont. — Barras, Carnot et Bonaparte.
Revenons aux armées.
Pendant cette période de plus de deux ans qui s'écoule du 27 octobre 1795 au 10 fructidor (4 septembre 1797) Garnot va présider a la triple campagne contre l'Autriche, qui s'est terminée par les préliminaires de Léoben, transformés le 17 octobre 1797 en traité de paix a Cainpo-Formio. Ce sont les campagnes de Jourdan, de Moreau et de Bonaparte, dans la vallée du Main, dans la vallée du Danube, dans la plaine du Po et les vallées des Alpes Autrichiennes. • .
Bonaparte, précédemment nommé chef de bataillon, puis général de brigade par Carnol entretenait de fréquentes relations avec lui.
11 avait commandé l'iartillerie des Alpes, et, plus tard, employé au bureau militaire, avait très utilement travaillé à l'organisation de l'armée d'Italie. Le commandement de cette armée était l'objet de sa convoitise : il ne manquait pas une occ<';fsion d'en causer avec Garnot, qui appréciait
GAUNOT AU DIRECTOIRE 127
ses connaissances positives sur la géographie, les ressources el les habitants du pays, et qui le nommait souvent avec amitié son petit capitaine. Un jour que venait d'arriver une des plus désolantes missives de Schérer, dans laquelle celui-ci alléguait de nouveaux prétextes pour ne point combattre, Bonaparte s'écria avec impatience : « Si j'étais là, les Autrichiens seraient bientôt culhuiés ». — « Vous irez », lui dit Garnot, qui l'étudiait depuis longtemps.
Bonaparte joua d'abord la modestie ; il parla de sa jeunesse ; et prégfenta des objections qui devaient être aisément levées. Puis, redevenant lui-même : « Soyez tranquille », dit-il au directeur, « je suis sur de mon affaire (1). »
On raconte que, se rendant à l'armée, Bonaparte fit une halte en Bourgogne chez le général Gassendi, qui le reçut à sa tabh; en nombreuse compagnie. Un colonel du génie, qui était du dîner, écrivit le lendemain à son cousin Prieur (de la Gôte-d'Or) : « Qu'est-ce que ce petit rodornont qui se vante de balayer les ennemis en ?noins de si.r semaines ». Prieur alla interroger- Garnot et transmit sa réponse en ces termes : « Ne vous y trompez pas, ce petit homme est de première force et bien capable de tenir jjaroJe ».
On a fait beaucoup de fables sur l'iatervention de Barras dans le choix du nouveau général en chef. Barras sans nul doute favorisait son jeune camarade de vendémiaire, mais il no demandait pas particulièrement pour lui l'armée d'Italiii ; il tenait ;i Schérer. « Si les deux directeurs Barras et Garnot concourerfi à la fortune du même homme, dit un historien, c'est avec des pensées très différentes : Barras s'intéresse à Bonaparte parce qu'il voit en lui un client.
(1) Hippolyte Carnol:, t. u, p. 25 et suivantes.
Carnot, parce qu'il en espère des services utiles à la Patrie » .
Voici la réalité : « Ce n est pas Barras (jui a proposé Bonaparte pour le coinniandement de Varmée d'Italie, c'est moi, raconte Cariiot, mais on a laissé filer le temps pour savoir comment il réussirait et c'est parmi ses intimes seulement que Barras se vanta d'avoir été l'auteur de la proposition faite au Directoire. Si Bonaparte eût échoué, c'est moi qui étais le coupable : j'avais choisi un jeune homme sans expérience, un intrigant, j'avais évidemment trahi la Patrie. Les autres ne se mêlaient point de la guerre, c'était sur moi que devait tomber toute la responsabilité. Bonaparte est triomphant ; alors, c'est Barras qui l'a fait nommer, c'est a lui seul qu'on en a l'obligation, il est son protecteur, son défenseur contre mes attaques. Moi, je suis jaloux de Bonaparte, je îe traverse dans tous ses dessins, je le persécute, je îe dénigre, je lui refuse] tout secours, je veux évidemment îe perdre. »
C'est le moment que choisit le futur empereur pour franciser son nom : Buonaparte devint Bonaparte,
Le petit rodornont allait tenir sa promesse.
La campagne de 1796 en Italie.
Il connaissait le plan de campagne que Carool avait tracé à Schérer après sa belle victoire de Loano, qui faisait dire à Bernadotte : « Schérer est notre père à tous ; C'est le premier général que la République ait actuellement en Europe ».
Voici le plan :
càrnot au dirbctoire 139
Gârnot a Schérer.
SO nivôse, an IV de la République {22 janvier 1796).
« Ce n'est point un membre du Directoire exécutif qui va parler au général en chef de l'armée d'Italie : c'est un républicain jaloux de la gloire de sa patrie qui va s exprimer à cœur ouvert devant un autre républicain.
« A quel but voulons-noug parvenir dans le cours de cette campagne? Quels moyens avons-nous d'y arriver? Quels sont les obstacles à vaincre? La paix, une paix solide et honorable, voilà notre but ; une guerre vigoureuse et rapide, aidée de quelques négociations bien dirigées, voilà nos moyens ; une pénurie cruelle d'argent et de tout ce qui compose le matériel d'une armée, voilà les terribles obstacles qu'il faut vaincre.
(( Il paraît très inutile, quant à présent au moins, de s'emparer du fort de Savone ; vos réflexions à ce sujet ont semblé justes au Directoire, et vous avez dû recevoir l'autorisation de suspendre l'attaque. Mais le Directoire a été douloureusement affecté, il faut vous le dire, général, de ce qu'après une victoire signalée, vous vous soyez trouvé hors d'état d'en profiter, comme il croyait devoir s'y attendre. La prise de Céva vous eut rendu maître des magasins de l'ennemi et des plaines du Piémont, où l'armée eût vécu en abondance. Il est à présumer que, de ce moment, le roi de Sardaigne se fût soumis à toutes vos volontés et se fût joint à vous contre l'emporeur pour commencer la campagne de concert par la prise du Milanais, ce qii eût probablement amené une4)aix générale. Gomment réparer ce malheur? Goinuient sortir de l'inertie désespérante où nous retient l'absence de moyens ? Notre armée sera-t-oUe condamnée à rétrograder? hasardera-t-elle un coup de main, rendu chaque jour plus difficile par le rassemblement des troupes ennemies et par la consommation de nos dernières ressources? De l'argent nous tirerait d'embarras ; mais il n'y a point d'argent, il n'y en a point, il n'y en a point. Trouvez donc le moyen lie vous en passer où d'en prendre où il yen a. Nous ne vou-
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Ions pas nous brouiller avec les Génois, nous ne voulons pas compromettre leur neutralité, mais il faut pourtant qu'ils fournissent à nos besoins, car il n'y a qu'eux qui le puissent, jusqu'à ce que nous ayons marché en avant. Leur gouvernement ne saurait faire un emprunt pour vous ; mais il peut le favoriser auprès des particuliers : il faut qu'il le fasse, il faut qu'un grand déploiement de forces, d'une part, et de l'autre la perspective de la possession d'Oneilleet de Loano l'y détermine. Il y a plus: il faut qu'il vous laisse prendre Gavi, après les formalités, les protestations et toutes les cérémonies qui pourront le mettre à couvert en cas de non succès de notre part : il faut, non le pousser à l'insurrection, ce qai serait fort impolitique, mais profiter de ses bonnes dispositions pour amener son gouvernement à vouloir de qui est indispensable pour nous, ce qui est avantageux pour lui-même, la possession d'un pays intéressant et l'indépendance politique que nous pouvons lui procurer.
« En m-ême temps il faut négocier avec le Piémont, lui offrir notre appui et le Milanais. Oneille, dans certain cas, pourrait lui être indiquée aussi bien qu'à Gênes : ce serait une pomme de discorde entre ces puissances, ou plutôt ce serait le gage d'union de l'une d'entre elles au moins avec nous, le prix de celle qui s'empresserait d'épouser notre cause.
(( Voilà pour la politique. Venons à ce qui regarde les opérations militaires, ^qui doivent appuyer nos négociations, d'autant mieux qu'elles seront poussées avec plus de vigueur.
« Deux systèmes se présentent : l'attaque du Piémont ou l'attaque du Milanais, à l'ouverture de la campagne.
« Je pense qu'Autrichiens, Piémontais, ennemis quelconques, avant tout il faut les attaquer et les mettre en déroute complète : nous choisirons ensuite. L'ennemi est-il sous les murs de Géva ? c'est là que Je l'attaquerais avec la furie française. Est-il à Acqui ? c'est là que je lui livrerais une bataille décisive. Est il derrière Gavi? j'irais l'y chercher après m'ètre fait rendre cette forteresse par les Génois ainsi qu'on s'est fait rendre Vado, non comme conquête, mais comme place de sûreté.
GÀRNOT AU DIRHCTOIRE 131
« L'ennemi défait ua jour, je l'attaquerais le lendenaai a, puis le surlendemain, puis tous les jours, jusqu'à ce qu'il fût tntièrement dispersé. Alors il n'y a plus de sièges à faire : toutes les places tombent avec leurs approvisionnements, à mesure que vous vous présentez devant elles.
« Maintenant, comment commencerez-vous la prise de ces places? Voilà la question. Je crois, moi, que c'est par le Milanais que vous devez commencer, où plutôt par les places qui le séparent du Piémont, c'est-à-dire par Tortone, puis Alexandrie, puis Valence.
« Si vous commencez par le Piémont, par Goni^ Turin, etc., l'opération est beaucoup plus longue : l'ennemi défait se ralliera dans le Milanais, reviendra sur vous par Alexandrie ; il aura le temps de s'y fortifier ; il aura le tempsxle se remettre de sa terreur ; il vous faudra une artillerie immense, des moyens de transport considérables ; les troupes impériales et piémontaises resteront unies parce que leurs communications ne seront pas interceptées.
« Si au contraire, vous étant fait livrer Gavi, vous marchez à l'instant sur Tortone, vous surprendrez cette place, vous la trouverez dénuée ; elle se rendra avant que l'ennemi ait pu faire filer son armée par Alexandrie pour la secourir. Que fera pendant ce temps l'emiemi au camp retranché de Céva ? resterat-il sous cette place ? Tortone ne sera que plus facilement enlevé, et Céva se trouvera tourné, ses communications avec les impériaux devenant longues et difficiles. L'ennemi abandonnet-il le camp retranché de Céva? une division de l'armée que je suppose restée à Savone, marche sur cette place et l'enlève. Une autre doit menacer Goni par le col de Tende, et toute l'armée des Alpes fait diversion, de manière que l'ennemi se divise forcément et laisse le corps d'armée qui marche sur Tortone aux prises avec l'empereur.
« Tortone pris, Alexandrie et Valence ne. sauraient tenir. L'armée piémontaise, séparée de l'armée impériale, se soumet et marche avec vous à la conquête du Milanais. Toute votre ar-
mée se trouve disponible, vous la réunissez, et l'empereur est accablé. Alors une colonne de droite, de six à huit mille hommes, se détache, longe la rive de Gênes, va délivrer Livourne de l'oppression des Anglais, les forcent d'évacuer la Méditerranée, leur fait abandonner la Corse et affranchit 1 Italie entière.
(( Voilà mes idées sur la campagne prochaine. Je crois qu'elle peut être plus brillante encore que celle de 93 : je crois qu'il n'y a qu'une première difficulté à vaincre, celle de se procurer des ressources pour faire un pas en avant. Il faut vous créer vousmême ces ressources : il faut que Ritter, qui a déjà fait des miracles, en fasse encore. L'abondance est derrière une porte qu'il s'agit 'd'enfoncer. Forcez cette barrière: la gloire et la paix seront la récompense.
<( Que vos ressources naissent donc de vous-même. Nous allons faire avancer de votre côté tout ce qui reste de forces et de moyens matériels aux Pyrénées. Mais ce secours sera lent et médiocre : les moyens pécuniaires surtout sont très incertains, c'est dans votre audace, c'est dans l'intrépidité des défenseurs de la Patrie, qu'est la solution du problème.
(( Je vous recommande la vitesse et le secret sur vos opérations: voulez-vous attaquer le Milanais ? annoncez que c'est le Piémont que vous devez envahir. Si c'est le Piémont menacez le Milanais. Surtout couvrez d'un voile impénétrable votre projet sur Livourne. Exagérez vos forces et tombez toujours où l'ennemi ne vous attend pas.
(( Mais je m'aperçois que je donne des conseils à celui qui fournit des exemples. Que Schérer soit toujours lui-même, et la victoire sera fidèle à ses drapeaux, et Schérer sera compté parmi les bienfaiteurs de la Patrie ».
Schérer ayant reculé devant la tâche qui lui était ofTerte, Bonaparte l'accepta avec empressement et, s'inspirant des conseils exposés dans la lettre de Carnet, se jeta résolument entre ses deux adversaires, séparant les Piémontais des Autrichiens pour entraîner les premiers contre les se-
CÀRNOT AU niRECTOIRE 133
eonds. Dès que Garnotle vit ii l'œuvre, il le traita comme il traitait Hoche en lui laissant toute latitude pour dédéployer ses talents.
Nous retrouverons tout îi, l'heure Bonaparte à l'œuvre. En elTet,sauf la direction suprême de la guerre, toute cette magnifique campagne d'Italie appartient au jeune général (1).
La pensée politique du Directoire avait été nettement formulée dans la lettre de Carnot à Schérer : Accabler fEinpire cV Autriche et affranchir r Italie. L'audace du plan de campagne y répondait; Les écrivains étrangers, même les plus hostiles à la France, en parlent avec enthousiasme. « Jamais dessein ne fut plus colossal dans sa conception ; jamais aucun ne fut conduit plus heureusement dans son exécution », dit l'historien allemand Posselt.
« L'empire (2) d'Autriche, cette forteresse de l'ancien régime, devait être assaillie à la fois par l'Allemagne et par la Lombardie, trois grandes armées n'en formant qu'une seule, ayant pour aile droite l'armée d'Italie, pour aile gauche celle de Sambre-et-Meuse, pour centre celle du Rhin, allaient marcher simultanément vers un même but. Vienne, la capitale de la coalition. La guerre allait se déployer sur un immense théâtre, de Cologne à Gênes, ou plutôt de la Hollande jusqu'à Rome ; grâce à l'obstination de l'ennemi, la paix ne pouvait plus être que le prix de la conquête.
Les moyens matériels nous manquaient ; mais nos volontaires étaient devenus d'excellents soldats, joignant la pratique du champ de bataille à l'élan du patriotisme ; nos généraux avaient acquis la science et l'expérience sans vieillir : c'étaient Moreau, Hoche, Jourdan, Bona-
(1) Hippolyte Carnot, t. ii, p. 63 et 50.
(2) Hippolyte Carnot, t. n, p. 6.1 et ';0,
parte, Kléber, Masséiia, Ghampionnet, Lecoiirbe, Desaix, Laharpe, Macdonald. A de pareilles armées et a de pareils chefs, on pouvait demander des prodiges.
La campagne de 1796 sur la Meuse et le RmN.
L'armistice accordé aux ennemis sur le Rhin, en frimaire an lY, ayant été rompu par eux dans les premiers jours de prairial, une proclamation du Directoire aux armées de Sambre-et-Meuse, de Rhin-et-Moselle et du Nord, annonça la reprise des hostilités. « Imitez vos frères d'Italie », disait-elle à ses soldats.
Ici encore ie plan de conduite allait être envoyé par l'Organisateur de la Victoire à celui qu'il avait chargé de l'exécution.
Carnot au général en chef Jourdan,
5 messidor, an IV (23 juin 1796).
€ J'ai partagé, vous n'en doutez pas, digne et brave général, la douleur qu'a dû vous faire éprouver l'espèce d'échec qu'a essuyé l'aile gauche de votre armée ; mais je suis loin de m'alarmer sur les suites de cet événement; un mouvement rétrogradé n'a souvent eu pour résultat que de porter à l'ennemi des coups plus sensibles ; et tel est le parti que vous devez tirer et que vous tirerez sans doute de la position où vous êtes.
« Vous vous souvenez, citoyen général, que l'hiver dernier, quand vous vîntes à Paris, nous convînmes que vous ouvririez la campagne par des opérations dont le but serait d'attirer sur vous, et le plus loin possible de son centre d'action qui est Francfort, toutes les forces de l'ennemi. L'objet en cela était de faciliter au général Moreau le passage du haut Rhin ; or ce
mouvement que vous venez de faire, quoique rétrogradé, produit cet effet, surtout si l'ennemi se porte jusque devant Dusseldorf, ce qui serait, selon moi, une chose très heureuse pour nous et une très grande faute de sa part.
« Sans doute Dusseldorf ne vous sera point enlevé de vive force, l'habileté et le courage du général Kléber nous en répondent. L'ennemi viendra-t-il donc en faire le siège régulier? Je le voudrais bien : il périrait de fatigues et de misères dans le malheureux pays où son armée serait engagée, et nous laisserait la liberté d'agir librement sur le haut Rhin, où nous enverrions les plus grandes forces. H n'attaquera pas non plus par Mayence ni par Ehrenbrentstein, car il ne pourrait le faire qu'en dégarnissant de nouveau le bas Rhin depuis Dusseldorf jusqu'à la Lahn, et en faisant à son tour un mouvement rétrograda dont, sans doute, vous sauriez profiter. Croire qu'i; passera le Rhin en votre présence partout ailleurs, c'est une supposition qui ne saurait se faire ; car, quand il y porterait toutes les forces de ses deux armées, personnel et matériel, certes, avec quatre-vingt mille soldats accoutumés à la victoire et un pareil fossé devant vous, vous ne le laisserez pas faire.
« Je vois donc, moi, dans ce qui se passe, le commencement d'une campagne glorieuse et décisive en faveur des armées républicaines. Pendant que vous tenez l'ennemi en échec et que, fier d'une apparence de succès, il va de plus en plus s'engager, More au passera le Rhin et gagnera ses derrières. L'ennemi, pressé, quittera précipitamment la Sieg et la Lahn, pour faire face à Moreau. C'est ce mouvement rétrograde, auquel il sera forcé dans peu, qu'il faut habilement saisir : il faut déboucher brusquement du camp retranché de Dusseldorf et le poursuivre sans lui donner l'instant de respirer, sans s'amuser à chercher des positions. Je vous promets pour résultat la victoire la plus signalée qui ait encore eu depuis le commencement de la guerre.
<( Il faut convenir que la position delà Lahn est détestable et
d36 POUR VAINCRE
presque impossible à conserver, parce que l'ennemi a toujours la faculté de se porter sur votre gauche : aussi n'est-ce pas ce qne vous devez jamais tenter. Ce que vous devez faire, c'est d'attirer l'ennemi à une grande et décisive bataille dans son propre pays, sur la rive droite du Rhin; et l'endroit le plus propre pour vous est précisément le lieu où il est actuellement, c'està-dire entre Dusseldorf etlaSieg ou la Lahn : il ne peut manquer d'y être exterminé s'il est bien pris sur le temps et pressé sur ses derrières par le général Moreau.
« Voilà, citoyen général , les vues sur lesquelles nous sommes tombés d'accord l'hiver dernier, et ce n'est pas lorsqu'elleg commencent à s'accomplir qu'il faut perdre l'espoir. Moreau doit être passé ou il passera bientôt : il en a l'ordre positif. Attirez donc l'ennemi de plus en plus vers vous, et préparezvous à tomber sur lui avec toutes vos forces au moment de sa retraite.
(( Gardez-vous, mon cher général, de prendre une attitude défensive : le courage de vos troupes s'affaiblirait et l'audace de l'ennemi deviendrait extrême. Il faut, je vous le répète, livrer une grande bataille, la livrer sur la rive droite du Rhin, la livrer le plus près possible de Dusseldorf, la livrer au moment où l'ennemi commencera à tourner pour faire face à Moreau, la livrer enfin avec toutes vos forces, avec votre impétuosité ordinaire, et poursuivre sans relâche l'ennemi jusqu'à ce qu'il soit entièrement dispersé.
(( L'ennemi ne manquera pas de porter sur votre gauche un corps de troupes, pour vous tourner et vous arrêter dans votre course; il faut avoir une division exprès pour faire face à ce corps détaché, et qui, soit par la force, soit par une position inexpugnable, le dispersera ou le contiendra.
(( J'espère, mon cher général, avoir dans peu de jours à vous féliciter sur une victoire digne du vainqueur de Fleurus, de l'armée de Sambre-et-Meuse et de la cause que nous défendons.
« Salut et fraternité, « Cabnot »,
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On sait les fautes commises par Jourdan que Garnot (lut remplacer à l'armée du Nord par Beurnonville et bientôt après par Hoche. Elles entraînèrent l'isolemenl en Bavière de l'armée de Moreau, à cent lieues de la Prance et la nécessité pour lui d'une retraite qui fut si admirablement conduite qu'elle le plaça au rang des grands capitaines.
Les victoires de Bonaparte en Italie allaient réparer les insuccès des deux armées.
Les batailles du Mila?sAis. — Carnot et Bonaparte.
Plein de vigueur et d'activité Bonaparte marche à la conquête du Milanais.
Carnot lui écrit : « L'abondance est derrière une porte que vous devez enfoncer. » Bonaparte lance cette proclamation. « Voici les clumips de la fertile Italie ; r abondance est devant vous, sachez la conquérir. Sachez vaincre., ri la victoire vous fournira demain ce qui vous manque aujourd'hui. »
Quelle que soit l'ardeur du jeune général, Garnot n<e cesse de la stimuler. Après ses premières victoires, il lui écrit : « Recevez mes félicitations sur les brillantes journées de Montenotte et de Millesimo. La France, l'Europe entière ont les yeux sur vous ; vos triomphes sont ceux de la liberté, et sanb doute vous ne remplirez pas à demi la tâche glorieuse qui vous est imposée. »
Et un peu plus tard :
« Attaquez Beaulieu avant que des renforts puissent le rejoindre ; ne négligez rien pour empêcher cette réunioJi ; il faut ne pas s'affaiblir devant lui, et surtout ne pas lui
donner^ par un morcellement désastreux^ les moyens de nous battre en détail et de reprendre le terrain perdu. » — « Agissez avec la rapidité de réclair. » — « Marchez. Point de repos funeste. » — '< Frappez et frapjjez vivement (1). »
Garnot félicite Bonaparte des victoires de Dego et de Montenotte.
« Espérez tout du génie de la République ., de la bravoure du soldat, de V union des chefs et de la confiance quon vous témoigne. Le Directoire attend tout du général qui commande l'intrépide armée d'Italie., et de la sainteté de la cause pour laquelle les Français combattent et qu'ils nabandonneront jamais.
Et quelques jours plus tard (7 mai) : « Gloire à tous les Français qui, par des victoires et une conduite respectable, contribuent à asseoir la République sur des' bases inébranlables ! » (15 mai) ; « Que V Italie ne voie dans ses oainqueurs que des républicains amis de l'ordre et dignes de ï admiration de tous les peuples. »
Dans la même lettre : « Le Directoire vous reconmiande d' accueillir et de visiter les savants et les artistes fameux des pays où vous êtes et lorsque vous vous serez etnparé de Milan, d'honorer et de protéger particulièrem.€nt l'astronome Oriani, si connu par les services qu'il ne cesse de rendre aux sciences (2). »
Garnot revient sur le même sujet dès que nos soldats sont entrés à Milan :
« Le Directoire vous invite à lui rendre compte de ce que vous avez fait pour donner au citoyen Oriani des témoignages de l'intérêt et de V estime que les Français ont
(1) Hippolyte Carnot, t. ii, p. 51.
(2) Hiypolyfe Carnot, t. ri, p. 63 et suivantes.
toujours eu pour lui, et pour lui prouver qu'ils savent allier à l'amour de la gloire et de la liberté celui des arts et des talents.
Les soins de l'humanité ne sont pas plus négligés que ceux de la science. « Le monastère du grand saint Bernard a attiré^ citoyen général., ïattention du Directoire ; il a pensé qu'il devait concourir au maintien d'un établisse^nent fondé en faveur de r humanité, et dont les directeurs sont hospitaliers de toutes les nations. Il vous recommande de faire passer aux religieux de ce monastère la somme de six mille livres en numéraire , pour leur tenir lieu des secours qu'ils n'ont pu recevoir depuis longtemps ».
A r occasion du passage du Tagliamento et de la prise de Gradisca, Garnot écrit amicalement à Bonaparte :
« Je vous félicite de vos derniers succès, très considérables en eux-mêmes, et parce que cest contre le prince Charles que vous les avez obtenus ; vous avez ainsi dissipé le prestige sur lequel les Autrichiens fondaient leurs nouvelles espérances. Il est bien important, mon cher gêné-, rai, qu'il n'ait que des revers contre vous ; car vous savez avec quelle jactance nos ennemis, et les partisans qu'ils comptent au milieu de nous, font valoir leurs moindres succès. L'archiduc^ battu par vous cent fois de suite, sera un héros, et vous ne serez qu'un triste caporal, s'il vous surprend seulement une patrouille. Les princes deviennent des grands hommes à bon marché. Au reste, on dit celuici brave de sa personne, et à ce titre il mérite de se tnesurer avec vous. »
Bonaparte, dans ses lettres, se montre fort sensible à l'intérêt que lui témoigne Carnot et à sa bonne opinion : « La récompense la plus douce des fatigues, des dangers, des chances de ce métier-ci se trouve dans l'estime du pe-
Ht nombre cV hommes que F on apprécie... Je mériterai votre estime et vous prie de me continuer votre amitié... A ses exhortations civiques il répond : « fai adopté en entrant dans la carrière publique ., pour principe : tout à la Patrie. »
Il s'adresse souvent k Garnot pour ce qui le touche personnellement. Il le remercie des attentions qu'il a pour sa femme : Je vous la reconmiande , dit-il ; elle est patriote et sincère., je F aime à la folie. »
Quelquefois il dépose dans son sein les secrets domestiques les plus intimes. Un de ses frères le compromet par son exaltation démagogique et ses mauvaises liaisons ; il prie le Directeur de l'éloigner en le faisant partir pour une armée. Un autre frère lui donne beaucoup de satisfaction : « Ce brave jeune homme méritera les égards que vous voudrez bien avoir pour lui. » Et nous lisons en marge pour le premier : envoyé à Varmée du Nord, pour le second : fait capitaine.
L'auteur allemand des contemporains (Zeitgenossen) semble avoir été très frappé par le caractère de cette correspondance, bien qu'il n'eût pu en lire que des extraits publiés dans quelques collections. « Lorsque la marche victorieuse de Bonaparte dépassa toute attente, dit-il^ Carnot demeura pour lui un paternel ami, sans jalousie de cette gloire croissante. Il continua son rôle de fidèle conseiller, mettant au premier rang de ses recommandations le bien de la Patrie, Carnot voulait faire de Bonaparte le Washington de la France. »
Voilà ce que faisait le général Bonaparte en Italie pendant que se passaient du côté deRatisbonne et d'Augsbourg les événements auxquels participaient les armées de Jourdan et de Moreau.
Laissons la parole a Lazare Garnot (1) :
« Bonaparte nous avait fait sentir qu'il était a propos de diminuer, par des traite's de paix, le nombre de ses ennemis. Il désirait qu'on traitât avec le roi de Sardaigne, et plus encore avec le roi de Naples. Reubell était chargé de la partie diplomatique, comme je l'étais de celle de la guerre. Que fit-il pour répondre aux instances de Bonaparte? Rien. Que dis-je, rien? Il éleva mille difficultés pitoyables sur le traité de Piémont, et refusa tout net de traiter avec Naples. Ce fut moi qui, impatienté de ces langueurs affectées, dont j'entrevoyais le but, fis seul, sauf quelques observations de Charles Delacroix, le traité de la Sardaigne, qui, ce me semble, n'est pas le plus mauvais. Ce fut moi ensuite qui provoquai celui de Naples, et qui, ne pouvant amener sur cet objet une déclaration sérieuse du Directoire, demandai une réunion de quelques membres pour préparer le travail. Cette réunion eut lieu le soir même, entre Le Tourneur, moi et Larevellière, chez ce dernier. Si Barras eut été attaché à Bonaparte, comme il le dit, lui qui savait parfaitement le désir qu'avait le général qu'on traitât promptement, il aurait voulu être de la réunion pour accélérer le travail. Point du tout, il ne paraît pas. Reubell reste chez lui à méditer quelles chicanes il pourra faire le lendemain. Cependant le traité est fait en une seule nuit, et le lendemain, malgré l'apathie de Barras, son air de dédain que la vergogne l'empêchait de manifester par un refus formel ; malgré l'opposition de Reubell, ses grands mots de « conditions honorables », et enfin sa déclaration qu'il ne voulait point souscrire au traité, ce traité fut emporté de haute lutte et conclu sur-le-champ. Je
'I) Hippolyte Carnot, t. ii, p, 53.
crois que c'était le plus grand service qu'il me fut possible de rendre h la Patrie, dans les circonstances où nous nous trouvions ».
Garnot continue :
« Quoique la masse des ennemis opposés a Bonaparte fût considérablement diminuée, qu'il eût alors ses lianes et ses derrières libres, il n'avait pas encore des forces suffisantes pour se promettre des succès décisifs contre l'empereur. Il demandait quinze mille hommes. Je formai le projet de lui en envoyer trente. Aussitôt les ordres sont donnés a l'armée de Rhin-et-Moselle, et à celle de Sambreet-Meuse, de faire partir sans délai, et le plus secrètement possible, quinze mille hommes chacune pour l'armée d'Italie, en les faisant tiler tout le long de la Suisse, sous différents prétextes. Ge fut en 93 un semblable mouvement de quarante mille soldats de la Moselle vers la Meuse, sous les ordres de Jourdan, au moment où l'on s'attendait a une marche vers le Rhin, qui décida le succès de cette fameuse campagne.
Les trente mille hommes destinés pour l'Italie devaient être tirés de l'armée de Rhin-et-Moselle d'abord, puis la moitié être remplacée par les quinze mille de l'armée de Sambre-et-Meuse. Jamais ordre ne fut exécuté plus ponctuellement, plus fidèlement, plus loyalement. Moreau, qui prévoyait la possibilité d'un pareil mouvement, tenait depuis longtemps un corps en réserve pour cet objet, et quoique son armée fût la plus malheureuse, parce qu'elle ne pouvait, comme les autres, vivre aux dépens de l'ennemi, et que la pénurie des finances empêchait de subvenir a ses besoins, il avait cependant encore fait des sacrifices pour que ce corps de réserve fût passablement équipé et prêt a partir au premier signal. Le signal est
donné, les troupes sont en marche ; elles sont sur les frontières du Mont Blanc avant que l'ennemi puisse se douter qu'elles sont destinées à l'armée d'Italie.
Et, plein de reconnaissance patriotique à ce souvenir, Carnot s'écrie : « 0 Moreau ! ô mon cher Fabius ! que tu fus grand dans cette circonstance ! que tu fus supérieur à ces petites rivalités des généraux qui font quelquefois échouer les meilleurs projets ! Que les uns t'accusent pour n'avoir pas dénoncé Pichegru, que les autres t'accusent pour l'avoir fait, je l'ignore. Mais mon cœur me dit que Moreau ne saurait être coupable ; mon cœur te proclame un héros. »
Voila largement esquissé le rôle de Garnot pendant la guerre contre l'Autriche. C'est r Organisateur qui poursuit son œuvre.
Carnot et Hoche.
Il était trop vigilant pour oublier le jeune général Hoche, qui venait de pacifier la Vendée.
Hoche était un. grand général, et il (1) avait d'autres qualités que celles de soldat : il était habile en négociations politiques et en négociations personnelles ; les séductions de sa parole et même celles de son extérieur ne furent ni inutiles ni négligées par lui dans l'occasion, et il fit, assure-t-on, des conversions à la République parmi les dames vendéennes.
Au bout de huit mois, Garnot, président du Directoire, eut le bonheur d'annoncer, dans un message au corps législatif, la fin de la guerre qui avait désolé nos provinces de l'Ouest: « Il est impossible, « dit-il », de
(1) Hippolyte Carnot, t. i.i, p, 81,
VOUS faire connaître par le détail combien est grande lu reconnaissance que la Patrie doit à l'armée des cotes de l'Océan et au brave général dont elle a si bien secondé les talents. La misère de cette armée était profonde, et sa gloire, pour ainsi dire, obscure ; car, pour ne pas faire triompher nos ennemis extérieurs et intérieurs, le général osait à peine publier ses victoires, et les traits innombrables d'héroïsme qui l'ont distinguée, puisqu'il était eu même temps la preuve de la grandeur du mal qui nous dévorait. »
Quelques jours plus tard il écrivit au général Hoche : « Le Directoire aime a reconnaître et à publier votre ouvrage. Vous avez tour à tour conquis et pacifié ces malheureuses contrées': il serait difficile de déterminer auquel de ces deux titres vous avez acquis plus de droits à l'estime et à laT reconnaissance de vos concitoyens. »
CORRESPOIVDANCE- DE GaRNOT ET DE BoNAPARTE,
Il nous semble utile de compléter ici l'exposé des relations constantes qui rapprochaient Garnot et Bonaparte. On comprendra mieux par ces documents les raisons qui allaient bientôt produire une scission entre ces deux hommes, tous deux fils de la Révolution.
Garnot soutenait la gloire naissante du général autant par amour de la liberté que par amour de la patrie. Il lui adressait certaines exhortations civiques, auxquelles celui-ci répondait : « S'il est en France un seul homme pur « et de bonne foi qui puisse suspecter me^ inteiitions poli- (( tiques et mettre du doute sur sa marche, je renonce à « l'instant nu'me à servir ma Patrie. »
Voici au surplus et sans commentaires quelques extraits de leur correspondance :
Carnot a Bonaparte.
(19 nivôse an V).
« Il est facile de dissiper tous les nuages que voudrait épaissir cette horde d'égorgeurs qui a V insolence de vous désigner comme son héros et son chef... Adieu., mon cher général, comptez sur moi comme je compte sur vous, avec tous les hommes sages qui aiment la République pour elle et nonpour eu-x. »
Bonaparte a Carnot.
Vérone, le 9 pluviôse an V (28 janvier il 97). « fai toujours eu à me louer des marques d'amitié que vous m'avez données, à moi et aux miens, et je vous en conserverai toujours une vraie recon7iaissance.il est des hommes, pour qui la haine est un besoin, et qui, ne pouvant pas boideverser la République, s'en consolent en semant la dissension et la discorde partout où ils peuvent arriver. Quant à moi, quelque chose qu'ils disent, ils ne m' atteignent plus : l'estime d'un petit nombre de personnes comme vous, celle de mes camarades et du soldat, quelquefois aussi l'opinion de la posté?nté et par dessus tout le sentiment de ma conscience et la prospérité de ma patrie 7n intéressent uniquement. »
Carnot a Bonaparte.
{30 thermidor — /7 août).
« Ce qui, à travers l' exaltât ion des folies de nos Don Quichotte, fixe rattenlio?i des hommes raisonnables qui veulent lui tenue aux maux de la Patrie, c'est ['expectative de la
paix. Tùu$^ mon cher général, ont les yeux fixés sur vous, vous tenez en vos mains le sort de la France : signez la paix et vous le faites changer comme par enchantement. Je sais quelles so?it à cet égard vos bonnes intentions, je sais que la mauvaise foi seide de F Empereur a retardé un événement aussi considérable ; mais, puisque enfin l'Empereur semble vouloir se rapprocher et conclure séparément, ne laissez pas échapper V occasion. Ah! croyez-moi, mon cher général, il est temps de couronner vos travaux militaires. Faites la paix, il ne vous manque plus que ce genre de gloire » « Votis devez rester maître du pays jusqu'à ce que la paix continentale ait eu lieu de fait. Il me semble que cela peut se faire aisément, et alors, mon cher général, venez jouir des bénédictions du peuple français tout entier, qui vous appellera son bienfaiteur ; venez étonner les Parisiens par votre modération et votre philosophie. On vous prête mille projets plus absurdes les uns que les autres, on ne peut pas croire qu'un homme, qui fait de si grandes choses, puisse se réduire à vivre en simple citoyen. Quanta moi, je crois qiiiln'y a que Bonaparte redevenu simple citoyen, qui puisse laisser voir le général Bonaparte dans toute sa grandeur. Croyez-moi le plus sûr et le plus inviolable de tous vos atnis. »
A l'heure où nous compulsons cette correspondance (décembre 1915) il nous paraît inte'ressant de transcrire ici l'extrait de la dépêche envoyée de Paris le 7 brumaire an V (28 octobre 1796 par le Directoire Exécutif au Général Bonaparte :
Le Directoire n'oubliera point toutefois combien il est de son intérêt d'expulser autant que possible la maison d Autriche des provinces italiennes, et les circonstances les' plus impérieuses pourront seides l'engager à restituer à la
GARNOI AU DIREGTOIRK 147
cour de Vienne ce que le courage des braves que vous commandez lui a enlevé. Mai^ les différentes bases qu'il peut devenir nécessaire d'adopter pour arriver à la paix continentale, nous avertissent de songer aux intérêts futurs des patriotes italiens.
Les in&truetioQS du Directoire avaient été inspirées par celui qui avait écrit a Bonaparte le 4 juin 1796 :
« // parait, citoyen général, que pendant que la paix se négociait avec le Roi sârde, on a appris à Turin qu'une des conditions de cette paix assurerait aux pattnotes du Piémont une garantie pour leur tranquillité future y et que, pour se venger des efforts que quelques-uns d'entre eux avaient faits pour la liberté, on s'est empressé de les livrer au bourreau avant la ratification de cette paix. La peur qu inspire la brave armée d'Italie aux cours de Rome et de Naples paraît provoquer les mêmes horreurs dans le sud de l'Italie, et les prisons, où gémissent des hommes dont tout le crime est d'avoir songé à revendiquer leurs droits., sont vidées par de semblables exécutions. L'intention du Directoire est que vous notifiez sur-le-cha)np aux petits princes de l'Italie qu'ils arrêtent le cours de ces atrocités ou qu'ils répondront de tout le sang qu'ils auront fait verser. La défense de poursuivre les patriotes italietis devra entrer comme une clause nécessaire dans les armistices qui pourront être conclus par les commissaires du gouvernement et
par vous. «
CariXOt, Président du Directoire.
De même que pendant la Convention Carnot fut Président de l'Assemblée, de même pendant le Directoire Carnot fut Président du Directoire.
l-iS POUK VAINCRE
« Le Président Irimestriel (1) du Directoire n'exerçait aucune autorité particulière : il était dépositaire des sceaux de l'Etat, il signait les pièces officielles ; c'était lui qui portait la parole dans les cérémonies publiques.
Carnot pendant sa première présidence du 11 floréal au 11 thermidor an IV (30 avril-29 juillet 4796) eut a prononcer des discours solennels dans deux occasions propres à le bien inspirer.
D'abord à la fête de la Reconnaissance et des Victoires, célébrée pour le triomphe de nos armes, après la conclusion delà paix avec le roi de Sardaigne. Cette fête eut lieu le 10 prairial (29 mai) au Ghamp-de-Mars, qu'on appelait alors Champ de la réunion. Elle avait pour programme de récompenser, par une ovation nationale, les défenseurs de la patrie. L'orateur réunit dans l'expression de sa reconnaissance les philosophes qui avaient éclairé le peuple sur ses droits, les législateurs qui avaient organisé sa liberté, les soldats qui avaient conquis son indépendance. Après son discours, le Président du Directoire remit des drapeaux aux quatorze députations qui représentaient autant d'armées, et pendant cette cérémonie on exécuta des chants patriotiques, dont Lebrun et Ghénier étaient les poètes, dont Méhul, Gatel, Gossec et Gherubini étaient les musiciens.
Deux mois après avoir célébré les victoires, Garnot eut pour mission de présider k la fête de la Liberté pour l'anniversaire du 9 thermidor. Gette fois il confondit dans le même souvenir le 14 juillet, qui marqua le premier pas de raffranchissement national, le 10 août, qui renversa la Monarchie, le 9 thermidor qui délivra le peuple d'un tyran dans lequel il avait cru voir un libérateur.
(1) Hippolyte Carnot, i, n, p. 101,
CARffOT At' DIRECTOIRE 1 i9
Thiers, dans son Histoire de la Révohdion, nous a dépeint la situation de la France à ce moment :
« A quelle époque notre Patrie fut-elle plus belle et « plus grande ? Les orages de la Révolution paraissaient « calmés, les murmures des partis retentissaient comme « le dernier bruit de la tempête ; on regardait ces restes « d'agitation comme la vie même d'un Etat libre. Le « commerce et les finances sortaient d'une crise épou- « vantable ; le sol entier, restitué à des mains indus- « trieuses, allait être fécondé. Un gouvernement composé « de bourgeois, nos égaux, régissait la République avec « modération ; les meilleurs étaient appelés à leur suc- « céder. Toutes les voies étaient libres. La France, au « comble de la puissance, était maîtresse de tout le sol " qui s'étend du Rhin aux Pyrénées, de la Mer aux Alpes. « Elle était resplendissante d'une gloire immortelle. — « Ce ne fut là qu'un moment ; mais il n'y a que des mo- « ments dans la vie des peuples, c^omme dans ceJle des « individus. »
Le 18 Fructiuoh.
Pourquoi donc un nouveau cataclysme allait-il dévaster un pays qui avait tant besoin de repos et d'accalmie?
Nous empruntons a l'ouvrage déjà cité d'Albert Malet (p. 472) le résumé des événements intérieurs qui allaient se précipiter. C'est un tableau précis et succinct.
« Le Directoire eut d'abord a faire face aux anciens Jacobins démocrates . Ils avaient essayé de reconstituer leur club sous le nom de Société des Egaux ou Club du Panthéon. Leur programme, c'était l'application de la Constitution de 1793 ; le moyen de le réaliser, c'f'l.iil le
renversement, peut-être le massaci^e des Directeurs, et l'établissement d'un nouveau Comité de Salut public. Quelques-uns des Egaux, en particulier leur chef, Gracchus Babeuf, un journaliste, voulaient compléter la Révolution politique par une Révolution sociale. Ils voulaient supprimer la propriété individuelle, que la Convention avait proclamée inviolable et sacrée. « La terre, disaient-ils, n'est h personne, les fruits sont à tout le monde. » C'était la première apparition en politique de la doctrine socialiste qu'on nomme le communisme ou le collectivisme. Le complot contre les Directeurs fut découvert, au commencement de mai 1796, par suite d'une trahison. Babeuf et ses principaux complices furent arrêtés. Leur procès, qui dura près d'un an, se termina par la condamnation et l'exécution de Babeuf (mai 1797). Dans l'intervalle, en septembre 1796, une tentative de soulèvement, organisée par les Jacobins et quelques anciens députés de la Convention, n'a servi qu'à faire fusiller, après une échauffourée au camp de Grenelle, une vingtaine de personnes.
Le complot de Babeuf profita aux royalistes. Les projets communistes effrayèrent les propriétaires fonciers, hantés par des souvenirs d'histoire romaine et le spectre des « lois agraires » alors inexactement connues. Le corps électoral étant en majeure partie composé de propriétaires, les députés qu'il élut on mai 1797, lors du renouvellement annuel du tiers des Conseils, furent tous des ultra-modérés ou des royalistes. Dans le Directoire luimême on fit entrer Barthélémy, ancien ambassadeur de la République auprès des Cantons suisses, le négociateur des traités de Baie, un monarchiste constitutionnel de 1791. Les Cinq-Cents élurent pour président Pichegru à qui des ma-
CABNOT AU DIRECTOIRE ISi
iiœuvres suspectes avaient fait enlever son eommandement, et qui, de fait, trahissant devant l'ennemi, s'e'tait secrètement vendu a Louis XVIII (1795). Anciens et Ginq- Gents rapportèrent les lois votées antérieurement contre les prêtres réfractaires, les émigrés rentrés, etc. ; d'autre part ils commencèrent à attaquer le Directoire, dont quatre membres étaient des conventionnels « régicides », c'està-dire, ayant, en 1 793, voté la mort de Louis XVI.
L'un des quatre, Garnot, ne croyait pas an péril royaliste, et dans tous ies cas ne voulait pas que l'on se défendît par des moyens illégaux. Mais ses collègues dirigés par Barras, le type aelievé des nantis et des corrompus, n'eurent point ces scrupules. Menacés d'un coup d'Etat, ils répondirent par un coup d'Etat.
Bien que la Gonstitution défendît qu'aucun corps de troupes entrât dans Paris, les Directeurs appelèrent de l'armée d'Italie une division commandée par Augereau. Dans la soirée du 3 septembre 1797 (17 fructidor), sous prétexte qu'une conspiration en faveur de Louis XVIII vûnait d'être découverte, ils firent arrêter leur collègue Barthélémy et la plupart des députés de la majorité royaliste. Garnot, qu'ils voulaient également faire arrêter, put s'échapper. Le lendemain 4 septembre (18 fructidor), à la demande des Directeurs, la minorité républicaine des Ginq-Gents et des Anciens annula les élections de quarante-neuf départements et décréta la déportation ù la Guyanne de nombreux députés, parmi lesquels Pichegru, et de nombreux journalistes. La liberté de la presse fut supprimée pour un an; les lois contre les émigrés rentrés et les prêtres réfractaires furent remises en vigueur. La persécution religieuse reprit et se prolongea jusqu'à la fin du régime, en 1799 ; on arrêta et on dépofctla près de
huit mille prêtres, dont sept mille pour les départements nouveaux, formés de l'ancienne Belgique. »
Dès le mois de juillet 1797, Garnot avait été avisé par Mathieu Dumas du complot qui se tramait contre sa personne. Il ne s'en était pas ému, témoin cette lettre à ce
député modéré :
74 messidor, an V (2 juillet 1797)^
« Je vous rends grâce de l'avertissement que vous voulez bien me donner sur l'opinion que vous dites s'établir à mon égard parmi les amis de la liberté, et vous avez raison de la regarder comme très injuste. Je n'ai jamais varié sur ce principe, que le gouvernement constitutionnel ne peut s'affermir que par la confiance ; et si j'ai quelque reproche a me faire, c'est de m'être trop livré peut-être à l'espoir d'une heureuse réciprocité. Je ne puis vous peindre ma douleur : tout m'offre l'image de la dissolution ; l'anarchie et le royalisme se disputent a qui se baignera dans le sang des républicains ; partout ceux-ci tombent sous les poignards du fanatisme, des émigrés^ du babouvisme ; aucun moyen de répression au dedans, plus d'espoir de paix à l'extérieur ; les ennemis travaillent avec rage, les ennemis s'endorment, la République croule,, le chaos arrive. Dieu, quel avenir (1) ! »
Garnot pensait que tout acte illégal perpétré par un gouvernement est un suicide, et il ne voulait pas que la République se suicidât. A Prieur, qui lui conseillait une attitude moins scrupuleusement légale contre ses adversaires, il avait répondu : « Gela pourrait se faire sous une monarchie ; mais nous sommes en république, il faut gouverner en républicains. »
(1) Hippolyte Carnot, t. it, p. 103.
Victime du mouvement insurrectionnel et du coup d'Etat contre les amis de Barras, il écrivit : « L'immortelle journe'e de fructidor est le type de toutes les journées de désastre et d'horreur qui auront lieu par la suite. C'est par elle que se justifient les brigands de tous les siècles, qui déchireront les entrailles de leur patrie ; elle sera certainement immortelle dans les fastes du crime. »^
La proscription de Carnot.
Ayant échappé au poignard et h la déportation que lui préparaient Barras et ses amis, Carnot se réfugia d'abord l'u Suisse, puis à Augsbourg et à Nuremberg, oii il reprit ses travaux de mathématiques, qu'il eut été heureux de continuer au sein de sa patrie.
Ce premier exil dura plus de deux ans et ne se termina que par la chute du second Directoire, renversé par un coup d'Etat analogue k celui qui avait fait naître son pouvoir illégal.
Bonaparte a pu s'écrier justement : « Qu'avez-vous fait « de cette France que je vous ai laissée si florissante? Je « vous ai laissé la paix et j'ai retrouvé la guerre ; je vous « ai laissé des victoires et j'ai retrouvé des revers ; je « vous ai laissé les millions de l'Italie et j'ai retrouva « partout des lois spoliatrices et la misère. »
CINQUIEME PERIODE % Avril 1800 au 3 Mai 1814.