‹ Pour vaincreChapitre 19 sur 66 · CARNOT AU TRIBUNAT · texte numérisé non relu

CARNOT AU TRIBUNAT

et par la raison. Après la paix d'Amiens, Bonaparte a pu clioisir entre le système républicain et le système monarchique : il eût fait tout ce qu'il eût voulu sans rencontrer la plus légère opposition. Le dépôt de la liberté lui était confié ; il avait juré de la défendre : en tenant sa promesse, il eût rempli l'attente de la nation qui l'avait jugé seul capable de résoudre le grand problème de la liberté publique dans les vastes Etats ; il se fût couvert d'une gloire incomparable. Au lieu de cela, que fait-on aujourd'hui ? On propose de lui constituer une propriété absolue et héréditaire d'un pouvoir tlont il n'avait reçu que l'administration. Est-ce là l'intérêt bien entendu du Premier Gon-r sul lui-même? Je ne le crois pas.

« Il est très vrai qu'avant le 18 brumaire, l'Etat tombait en dissolution, et que le pouvoir absolu l'a tiré des bords de l'abîme. Mais que conclure de cela ? ce que tout le monde sait, que les corps politiques sont sujets à des maladies qu'on ne saurait guérir que par des remèdes violents ; qu'une dictature momentanée est quelquefois nécessaire pour sauver la liberté. Les Romains, si jaloux de leur liberté, avaient pourtant reconnu l'utilité de ce pouvoir par intervalles. Mais, parce qu'un remède violent a sauvé un malade, doit-on lui administrer chaque jour un remède violent? Les Fabius, les Gincinnatus, les Gamille, sauvèrent la liberté romaine par le pouvoir absolu, mais c'est qu'ils se dessaisirent de ce pouvoir aussitôt qu'ils le purent : ils auraient tué la liberté par le fait même qu'ils l'eussent gardé. Gésar fut le premier qui voulut le conserver, il en fut la victime ; mais la liberté fut anéantie pour jamais. Ainsi tout ce qui a été dit jusqu'à ce jour sur le pouvoir absolu prouve seulement la nécessité d'une dictature momentanée dans les crises de

l'Etat, mais non celle d'un pouvoii* pennaiient et inamovible.

« Ce n'est point par la nature de leur gouvernement que les grandes Républiques manquent de stabilité. C'est parce que, étant improvisées au sein des tempêtes, c'est toujours l'exaltation qui préside h leur établissement.

Une seule fut l'ouvrage de la philosophie : organisée dans le calme, cette République subsiste encore pleine de sagesse et de vigueur ; les Etats-Unis de l'Amérique septentrionale offrent ce phénomène et chaque jour leur prospérité reçoit des accroissements qui étonnent les autres nations. Ainsi il était réservé au nouveau monde d'apprendre à l'ancien qu'on peut Aàvre paisiblement sous le régime de la liberté et de l'égalité. Oui, j'ose poser en principe que, lorsqu'on peut établir un nouvel ordre sans avoir à redouter l'influence des factions, comme a pu le faire le Premier Consul principalement après la paix d'Amiens, comme il peut le faire encore, il est moins difficile de former une République sans anarchie qu'une monarchie sans despotisme. Car comment concevoir une limitation qui ne soit point illusoire dans un gouvernement dont le chef a toute la force executive entre les mains et toutes les places à donner? On a parlé d'institutions que l'on dit propres à produire cet effet. Mais avant de proposer l'établissement du monarque, n'aurait-on pas du s'assurer préalablement, et montrer a ceux qui doivent voter sur la question, que de pareilles institutions sont possibles, que ce ne sont pas de ces abstractions métaphysiques que l'on reproche sans cesse au système contraire ? Jusqu'ici on n'a rien inventé pour tempérer le pouvoir suprême, que ce qu'on nomme des corps inter-

GARNOT AU TRIBUNAÏ 165

médiaires ou privilégiés. Serait-ce donc d'une nouvelle noblesse qu'on voudrait parler par le mot à'inslitutions ?

« Le remède est pire que le mal, car le pouvoir absolu n'ôte que la liberté, au lieu que l'institution des corps privilégiés ùte tout à la fois et la liberté et l'égalité et quand même, dans les premiers temps, les grandes dignités ne seraient que personnelles, on sait assez qu'elles finiraient toujours, comme les grands fiefs d'autrefois, par devenir héréditaires.

« il paraît donc infiniment douteux que le nouvel

ordre de choses puisse offrir plus de stabilité que l'étal présent : il n'est pour le gouvernement qu'une manière de se consolider, c'est à' être juste ; c'est que la faveur ne l'emporte pas auprès de lui sur les services ; c'est qu'il existe une garantie contre les déprédations et l'imposture. Loin de moi toute application "particulière, toute critique de la conduite du gouvernement 1 c'est contre le pouvoir arbitraire en lui-même que je parle, et non contre ceux entre les mains de qui ce pouvoir peut résider.

« La liberté ne fut-elle montrée a l'homme que pour

qu'il ne puisse jamais en jouir? fut-elle sans cesse offerte à ses vœux comme un fruit, auquel on ne peut porter la main sans être frappé de mort? Ainsi la nature, qui nous a fait de cette liberté un besoin si pressant, aurait voulu nous traiter en marâtre. Non, je ne puis consentir à regarder ce bien si universellement préféré a tous les autres, sans lequel tous les autres ne sont rien, comme une simple illusion. Mon cœur me dit que la liberté est possible, que le régime en est facile et plus stable qu'aucun gouvernement arbitraire, qu'aucune oligarchie — »

Carnot vit dans la retraite.

Carnot allait vivre dans la retraite et se consacrer aux sciences exactes et au patronage des jeunes savants. Ce furent les dix années pendant lesquelles l'astre monte au zénith.

Carnot était un sage. Il écrit son Traité de la Défense des places fovtes ; il se fait le professeur de ses fils ; il

traduit Horace :

Ilie poiens sui Lsetusque deget, cui licet in diem Dixisse : vixi.

Les relations entre Carnot et l'Empereur furent très espacées. Hippolyte Carnot a écrit dans les Mémoires (t. ii, p. 269) :

L'Empereur étant de retour d'Allemagne, Carnot-crut devoir se rendre aux Tuileries pour le remercier de la pension de retraite qu'il lui avait accordée et s'entretenir avec lui du travail dont il l'avait chargé. Son apparition inaccoutumée dans ces salons y causa une émotion générale parmi les habitués. On s'écartait de cet intrus avec quelque embarras, comme pour ne pas se compromettre, lorsque Napoléon, averti de la présence de Carnot, arriva tout à coup, marcha droit à- lui, le prit parle bras et l'emmena dans son cabinet, au grand ébahissement de l'assistance. Enfermé avec Carnot, il témoigna une vive satisfaction de le voir, et'lui demanda avec empressement des nouvelles de sa femme et de ses enfants. Carnot ayant voulu connaître ses idées sur le Traité delà Défense des Places, Napoléon l'interrompit : « Faites ce que vous voudrez ^ personne n^ entend ces matières-là mieux qtie vmts. »

Page 1