RETRAITE DB CARNOT
Leur conversation dura plus d'une heure sur des sujets variés, sur la science, sur l'histoire et sur la politique aussi. Ils ne s'étaient pas vu depuis le Consulat : « Je vous en ai voulu tin peu de votre opposition^ dit l'Empereur, mais cela ne vous a rien enlevé de mon estime^ au contraire. Au fond., les trois quarts de vos collègues du Tribunat pensaient comme vous., sans oser le dire : ils ont fait les j... f... » Puis, après un silence : « Pourquoi ne rentreriez-vous pas au service ?»
Garnot allégua son âge. — « Voîis n'êtes pas plus vieux que Bei'thier. — J'ai quinze ans de plus. Mes quinze années de Révolution comptent double. — Cest vrai ! » dit Napoléon, qui n'en sut pas moins fort mauvais gré à Garnot de son refus. Cependant il le reconduisit jusqu'à la porte du salon d'attente, et, cette porte ouverte, il lui dit, en appuyant sur les mots, de manière à être entendu : « Monsieur Carnot, faites tout ce que vous voudrez., quand vous voudrez et comme vous voudrez. »
A peine l'Empereur avait-il disparu, que mon père se vit entouré et félicité par les mêmes courtisans qui, tout à l'heure, n'osaient pas l'approcher, et sa maison fut assiégée de visites pendant plusieurs jours.
A quelque temps de là, l'Empereur affecta encore de donner à mon père uiie marque de distinction, dont je parle seulement à cause de la scène assez risible qui se produisit à cette occasion. Garnot s'était joint à l'Institut dans un jour de réception aux Tuileries, et se trouvait placé derrière le cardinal Maury en grand costume. Néanmoins Napoléon l'aperçut et se dirigea de son côté. Le cardinal, qui se crut l'objet de cette flatteuse attention, fit un pas en avant et s'inclina jusqu'à terre. Pendant ce mouvement, l'Emporour tourna rapidement autour de lui
pour aller joindre Cariiot, de sorte que l'Eminence, en se relevant, ne vit plus personne devant elle ; et sa confusion fut si amusante qu'un sourire vint sur toutes les lèvres, sur celles de Napoléon aussi. »
Carnot en janvier 1814
SE MET A LA DISPOSITIOÎN DE- l'EmPEREUR.
Tant que Napoléon, despote et conquérant, vit la fortune lui sourire, Garnot s'écarta de l'Empereur.
Quand l'heure des revers sonna et quand Napoléon fut réduit a se défendre contre l'étranger, il fallut défendre la France. Garnot sortit de sa retraite et vint se mettre u la disposition de l'Empereur. Gela se passait le 24 janvier 181 4.
Voici le document historique :
Garnot a Napoléon.
Sire,
Aussi longtemps que le succès a couronné vos entreprises, je me suis abstenu d'offrir à Votre Majesté des services que je n'ai pas cru lui être agréables. Aujourd'hui que la mauvaise fortune met votre constance a une grande épreuve, je ne balance plus a vous faire offre des faibles moyens qui me restent. G'est peu de chose, sans doute, que l'effort d'un bras sexagénaire ; mais j'ai pensé que l'exemple d'un soldat, dont les sentiments patriotiques sont connus, pourrait rallier à vos aigles beaucoup de gens incertains du parti qu'ils doivent prendre, et qui peuvent se laisser per^ suader que ce serait servir leur pays que de les abandonner.
Il est encore temps pour vous, Sire, de conquérir une paix glorieuse et de faire que l'amour du grand peuple vous soit rendu. » •
RETRAITE UB CAR.NoT 169
La fin de la lettre était sévère.
Néanmoins l'Empereur n'hésita pas. Il dit a son ministre : « Du moment que Garnot m'offre ses services, il sera fidèle au poste que je lui indiquerai. Je le nomme gouverneur d'Anvers ; c'est une des clefs de l'Empire, notre arsenal maritime et notre boulevard aux frontières du Nord. Expédiez-lui ses pouvoirs sur-le-champ et dites-lui bien que je lui confis la première place de France >>....
Garnot accepta la tâche que lui assignait Napoléon : défendre Anvers, ce qui paraissait impossible aux plus
compétents.
Défense d'Anvers.
Ici quelques explications sont nécessaires.
La ville d'Anvers qui avait eu jusque-là comme gouverneur le fils de l'ancien consul Lebrun, le duc Gharles de Plaisance, officier de cavalerie, était l'objectif des trois armées, les Prussiens de Bulow, les Anglais du général Graham, les Suédois de Bernadotte.
Garnot appliquera rapidement les préceptes de son Traite de la Défense des places fortes. Il fera œuvre d'officier du génie, mettra tout d'abord le bassin à flot à l'abri du bombardement des Anglais, préparant les ri- ()0stes, attaquant l'ennemi. « Garnot animant tout de sa présence, écrit Ransonnet, faisait diriger le feu avec une telle vivacité et une telle justesse que l'on voyait à chaque instant les assiégeants occupés a réparer leurs dommages. »
En peu de temps la discipline renaît ; suivant l'expression du gouverneur les nouveaux soldats se montrent dignes des anciens, les retranchements anglais sont démolis ; les assiégés se donnent do l'air.
Carnot en profite pour édifier un nouvel ouvrage de { fortification qui a cpnservé le nom de Fort Carnot, Il est^ prêt à la résistance.
C'est sur ces entrefaites qu'il reçoit du général comte : de Bulow des propositions perfides :
« Monsieur le Général,
(( J'avais appris, par des lettres interceptées de Paris, que Votre Excellence devait venir remplacer le duc de Plaisance, et ; j'en félicitai d'avance la ville d'Anvers. La confiance nationale" vient donc réparer le tort qu'un monarque ambitieux avait commis : elle ramène à une place importante f homme qui ne ^ devait jamais en occuper une autre. Votre Excellence connaît l'état de sa patrie aussi bien et peut-être mieux que moi ; elle vient de l'intérieur, et son œil exercé aura observé les maux qui menacent la France. Les grandes armées sont à quinze lieues de Paris, le général Wellington avance de Bayonne, les généraux Bliicher et Wintzingerode ont dépassé Châlons et Reims; Bois-le-Duc est rendu, Gorcum vient de capituler; de nombreux renforts de troupes allemandes et hollandaises m'arrivent tous les jours, le prince royal de Suède avec l'armée du Nord arrive au Rhin, et partout, au cœur de la France même, l'esprit du peuple nous prouve que nous sommes les bienvenus. Il n'est plus douteux que l'empire tyrannique d'un souverain qui a fait le malheur de la France et de l'Europe tire vers sa fin. Ce ne sont point les Français que nous combattons, Votre Excellence le sait ; elle s'en sera persuadée par l'esprit de modération qui distingue les proclamations des souverains alliés ; elle s'en sera convaincue' par l'équité qui a dicté les mesures de tous les généraux pour ménager un peuple malheureux en ce moment. Aujourd'hui il ne s'agit point de partager la France et d'en forcer les habitants à accepter, contre leur gré, un nouveau souverain. Il s'agit de finir les maux de vingt années de guerres et de malheurs; il s'agit de les finir aussitôt que pos-
GARWOT A ANVERS 171
sible. Voilà, mon général, le point de vue d'où il faut partir pour nous juger, et le seul, peut-être, le plus beau qui ait jamais existé. Les peuples de l'Europe doivent tous être rendus à la paix, au repos, au bonheur.
« Votre Excellence, dont les talents comme militaire et comme homme de cabinet sont également connus, dont le caractère juste et loyal ne s'est jamais démenti. Votre Excellence se trouve aujourd'hui dans une situation à pouvoir effectuer un bien infini, si elle le veut. Qu'elle se mette à la tête d'un peuple qui brise ses fers ; qu'elle organise ses moyens ; qu'elle prépare le bien futur de la France ; qu'elle s'immortalise enfermant un parti décidé à délivrer sa patrie. Je me ferai un devoir de la soutenir de toutes les manières. Je jouirais d'une satisfaction particulière à pouvoir contribuer au bien de la France par les Français mêmes.
« Quelle que puisse être la résolution de Votre Excellence, elle ne changera rien aux sentiments de la profonde estime et delà plus haute considération avec laquelle, etc....
(( Le comte de Bulow.
« Au quartier général de Bruxelles, le 11 février iSIA;, »
Voici la réponse du Général de division, gouverneur d'Anvers, au Commandant en chef des forces prussiennes.
18 avril 484 A.
€ Monsieur le Général,
(( J'ai trop à cœur dj^. conserver l'estime dont vous me donnez le témoignage dans votre lettre, pour ne pa& défendre, par tous les moyens qui sont en mon pouvoir, le poste honorable que m'a confié l'Empereur des Français.
«: Plus nous avons essuyé de malheurs, plus nos efforts sont nécessaires pour les réparer. J'ai le bonheur de commander dans une place aussi bien armée contre la séduction que contre la force ouverte et la loyauté de ma nombreuse garnison est égale à son courage.
172 POUR VAINCOE
« Nos vœux sont pour une paix honorable, que nous savons^j ne pouvoir obtenir que par des victoires; et celles que nous' venons de célébrer nous donnent l'espoir qu'elles ne se feront pas attendre.
« Croyez, Monsieur le Général, que les défenseurs d'Anvers
ne gâteront pas l'ouvrage si heureusement commencé parleur
Souverain, et veuillez agréer, etc..
« Garnot. ))
« Les victoires (1) dont il s'agit dans cette lettre étaient celles de Sézanne et de Ghampaubert, un peu grossies peut-être par les bulletins arrivés de Lille. Elles furent célébrées dans Anvers par un Te Deum ei un banquet ; le soir le gouverneur se rendit au théâtre, où il fut accueilli par des acclamations enthousiastes et la ville fut illuminée.
« Le matin, un parlementaire avait été envoyé aux généraux assiégeants : c'était le chef d'escadron Briqueville, commandant les lanciers de la garde, qui, obéissant à un entrain déjeune homme, dit aux ennemis de ne pas s'inquiéter s'ils entendaient une canonnade, ces salves d'artillerie n'étant a d'autres fins que de fêter le triomphe de l'Empereur sur les armées alliées.
Aux Anecdotes le lecteur trouvera trace des doléances des habitants du faubourg de Saint-Willebrod et l'exposé des mesures prises pour la frappe d'une monnaie spéciale et temporaire.
Le 26 mars Garnot écrivait au Ministre de la Guerre :
« Notre situation actuelle est très bonne. Je fais des sorties fréquentes pour tenir l'ennemi en échec et me procurer desvivres. J'en ai pour plus de trois mois. La place est dans le meilleur état de défense : l'artillerie des remparts est formidable. La terre et la marine s'accordent parfaitement. On me
fi) Hippolyte Carnot, t. i, p. 3iO.
^seconde bieii. Bulow m'a l'ait une espèce de sommation à laquelle j'ai répondu comme je devais le faire. La ville d'Anvers est la plus heureuse de toute la Belgique, peut-être de toute la France. Les habitants me témoignent une grande confiance, quoique je leur fasse donner beaucoup d'argent et d'objets de tout genre nécessaire à la garnison. J'ai fait battre une monnaie obsidionale qui a cours sans difficulté. J'ai fait raser les faubourgs jusqu'à trois cents toises, sauf les points qui m'ont paru plutôt utiles que nuisibles à la défense ; et les habitants m'ont presque remercié de ne leur avoir fait que le mal inévitable. »
Cependant les événements qui allaient amener la chute <]e l'Empereur se précipitaient.
Le jour même où le gouverneur d'Anvers, isolé presque de l'Europe, écrivait au Ministre de la Guerre, le général Maison lui faisait tenir ce courrier.
« Monsieur le Gouverneur.
«. L'intention de Sa Majesté est que je retire toutes les troupes de lignes ou de la garde impériale qui se trouvent à Anvers, que je prenne également deux mille hommes de la garnison de Berg-op-Zoom, et que je renforce d'autant mon corps d'armée. Sa Majesté pense qu'il restera trois mille tnarins à Anvers qui suffiront pour la défense de la place. Pour remplir les intentions de l'Empereur, je vous prie de mettre en marche demain matin, pour se rendre à Saint-Nicolas, et après-demain matin de bonne heure à Termonde, la division du général Roguet, ses sapeurs, ses quatorze pièces, ses caissons à cartouches, les gibernes des soldats complètes ; de faire partir également pour Termonde tous les lanciers et chasseurs de la garde, moins vingt-cinq chevaux de chaque arme que vous garderez, et qui seront commandés par deux officiers. Faites également partir un demi-bataillon du 28*, que vous avez, un du 58' et un du 4* léger, ainsi qu'une compagnie d'artillerie à pied du 8* régiment. II faut que toutes ces Lroupes soient rendues ici ou à Ter-
monde le 28 dans la journée, ou du moins vers le soir, les opérations dont je suis chargé ne souffrant aucun retard. Je sais ce qu'un pareil ordre a de fâcheux pour vous, mais je prends beaucoup sur moi en vous laissant la majeure partie des troupes de ligne. >
De la réponse du Gouverneur, nous exti^iyoas ces passages :
(( En obtempérant aux ordres de l'Empereur, je suis obligé de vous déclarer, Monsieur le Général en chef, que ces ordres équivalent à celui de rendre la place... L'enceinte est immense et il faudrait au moins quinze mille hommes de bonnes troupes pour la défendre. Il ne reste donc plus ici qu'à se déshonorer ou à mourir. Je vous prie de croire que nous sommes tous décidés à ce dernier parti.
« Je crois, Monsieur le Général en chef, que si vous pouvez prendre sur vous de me laisser au moins la troupe de ligne et l'artillerie j vous rendrez à Sa Majesté un très grand service. Mais le tout sera prêt à partir demain, si je ne reçois de vous un contre-ordre, que j'attendrai avec la plus grande impatience et la plus grande anxiété. »
En envoyant au Ministre de la Guerre une copie de ces dépêches, Gamot ajoutait :
« Quand j'ai offert mes services à l'Empereur, j'ai bien
voulu sacrifier ma vie, mais non point mon honneur. Vous savez, Monsieur le Duc, que je ne suis pas dans l'usage de dissimuler la vérité, par ce que je ne recherche pas la faveur. La vérité est que l'état où vos ordres me réduisent est cent fois pire que la mort, puisque je n'ai pas de chance, pour sauver le poste qui m'est confiée, que la lâcheté de l'ennemi. »
Le général Maison fit une cote mal taillée et prit sur lui de n'obéir qu'a demi aux ordres ministériels. Il répondit au général Garnot :
« Je reçois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire ce matin. Ce que vous me dites, je l'ai écrit et senti depuis longtemps moi-même. Vous avez pu voir par ma première lettre que j'appréciais vos embarras et la peine que vous deviez éprouver. Quelque chose qui puisse arriver, je ne me sens pas le courage de vous laisser dans la position où vous seriez en vous ôtant les troupes que vous me réclamez. Gardez donc toute l'artillerie et l'infanterie. Je connais Anvers : cette place immense a des parties qu'on ne peut défendre qu'avec beaucoup de troupes. Je souhaite que celles que je vous laisse suffisent pour repousser les tentatives de l'ennemi. »
Quelques jours plus tard Bernadotte renouvelait auprès du Gouverneur la tentative avortée de Bulow.
« Monsieur le général Carnot,
(( J'envoie auprès de vous mon aide de camp général, l'amiral Gyllenskold, qui a toute ma confiance, et qui vous mettra au fait des derniers événements qui ont eu lieu à Paris. Vous verrez, par des communications que cet officier général est chargé de vous faire, que l'empereur Napoléon est déchu et que le Sénat allait offrir la couronne à Louis XVIII, après avoir posé les bases d'une constitution libérale et répondant parfaitement aux principes que vous me connaissez. En vous proposant de remettre la forteresse dont vous avez le commandement et de joindre vos. troupes à celles que je mène à la conquête de la paix, je témoigne mon désir de conserver à la France un homme qui peut encore lui être si utile par ses talents distingués, et je vous donne la preuve la plus solennelle de l'estime et de la considération que je vous ai toujours portées. Sur ce, je prie Dieu, etc.
f Votre affectionné,
« Charles- Jean. »
" A mon quartier général, le 8 avril 1814. y>
Garnot lui répondit :
« Prince,
« C'est au nom du Gouvernement français que je commande dans la place d'Anvers ; lui seul a le droit de fixer le terme de mes fonctions. Aussitôt que ce gouvernement sera définitivement et incontestablement établi sur ses nouvelles bases, je m'empresserai d'exécuter ses ordres ; cette résolution ne peut manquer d'obtenir l'approbation d'un prince né français, et qui connaît si bien les lois que l'honneur prescrit.
« Les habitants d'Anvers ne souffrent pas ; la paix règne chez eux, plus peut-être que sur aucun point de l'Europe. Ils sentent tous, comme moi, la nécessité que l'ordre politique ait pris son assiette ; et sans doute nous ne tarderons pas k recevoir directement les instructions que nous devrons suivre. — Agréez, prince, l'hommage de mon estime respectueuse. »
« Garnot. > (' Anvers, le iO avril 1814. »
Cette noble réponse était a peine parvenue a l'ennemi que Garnot recevait, le 12 avril au soir, un aide de camp du général Dupont, qui avait été nommé Ministre de la Guerre par le gouvernement provisoire. Il lui apportait une missive officielle faisant connaître la déchéance de Napoléon, déchéance du trône et du droit d'hérédité prononcée par le Sénat et par le Corps législatif, en môme temps que la formation d'une Commission de gouvernement provisoire. Il demandait au Gouverneur d'Anvers son acte d'adhésion.
Le Ministre y avait joint une lettre confidentielljp de la même date.
Voici cette lettre :
« Paris, le 7 avril 1814.
« Vous serez étonné, mon cher Général, de voir que j'occupe une place que vous avez reQ.du si difficile à remplir après vous. Voilà donc la France pacifiée, ou du moins prête à l'être, car la paix va suivre de près les grands événements qui viennent d'avoir lieu. Les hostilités cessent de tous les côtés à mesure que les nouvelles de Paris s'étendent. Bonaparte a signé une abdication pure et simple, après en avoir donné une conditionnelle. Il demandait la régence de l'Impératrice pour conserver les droits de son fils. Tout a été refusé et l'armée s'est prononcée hautement contre lui. On lui accorde un asile dans l'île d'Elbe. La Constitution a été adoptée cette nuit par le Sénat.
(( Combien je serais heureux de pouvoir vous donner une preuve agréable pour vous de tous mes affectueux et inviolables sentiments ! Je vous embrasse, mon cher Général. »
Le Ministère oubliait la situation dans laquelle se trouve . le gouverneur d'une place forte assiégée par l'ennemi. L'arrivée de Perraudin Gazan, l'aide de camp du Ministre, n'était point passée inaperçue ; l'émotion avait gagné la ville. Carnet ne cache pas ses sentiments :
Il faut le dire, Monsieur le Comte, l'envoi que vous m'avez fait d'un aide de camp portant la cocarde blanche est une calamité. Les uns ont voulu l'arborer sur-le-champ, les autres ont juré de défendre Bonaparte -, une lutte sanglante en eut été le résultat immédiat dans la place même d'Anvers, si, sur l'avis de mon Conseil, je n'eusse pris le parti de différer mon adhésion et celle de la force armée. Les autorités civiles se sont prononcées en sens contraire. J'ai pris sur moi d'improuver leur conduite. On veut donc la guerre civile ; on veut que l'ennemi se rendre maître de nos places ; et parce que la ville de Paris a été contrainte de recevoir la loi du vainqueur, il faut que toute la France la reçoive ! Il est évident que le gou-
l'7'8 POUR VAINCRE
vernemeut provisoire ne fait que transmettre les ordres de l'empereur de Russie. Qui nous absoudra jamais d'avoir obéi à de pareils ordres ? Quoi ! vous ne nous permettez pas seulement de sauver notre honneur ! Vous devenez vous-mêmes fauteurs de la désertion, provocateurs de la plus monstrueuse anarchie ! Les leçons de 1792 et 1793 sont perdues pour les noiuveaux chefe de l'Etat. Ils cherelient à surprendre notre adhésion, eanous afirmant que Napoléon vient d'abdiquer, et aujourd'tou* ils mçms disent le contraire.. Après nous avoir donné en tyran au lieu de l'anarchie, ils remettent l'anarchie ■ à la place du tyran. Quand verrons-nous la fin de e«8 cruelles oscillations ? Paris ne jouit que d'un calme momentané, catme perfide qui nous présage les plus horribles tempêtes. 0 jours d'affliction et de flétrissure ! heureux sont ceux qui ne vous ont pas vus ! »
Et deux jours plus tard :
«; La désertion continue. Je suis obligé de mettre au Conseil de guerre plusieurs déserteurs qui ont été arrêtés, et qui probablement seront condamnés à mort. Si cela a lieu, je suspendrai l'exécution du jugement, sur ce qu'ils ont pu ignorer la restriction mise à l'arrêté du gouvernement provisoire du 4 avril. Mais, pour le salut de la chose publique, prévenez autant qu'ail est en vous, pour la suite, des mesures aussi désastreuses. ))
Le 23 avril, nouvelle lettre de Dupont :
« Le traité qui vient d'être signé, mon cher Général, va vous ramener parmi nous. La frontière de Vauban est reprise et nous cédons de belles places de guerre. La paix de l'Europe et le satge gouvernement des Bourbons effaceront à cet èg'ard nos regrets, et nous serons encore une gratode puissance.
« Je fais assigner des fonds pour payer sur-le-champ un mois de solde à la garnison d'Anvers. Je partage toute votre sollicitude pour ces bravefs troupes.
« Ce que vous avez fait a été bien apprécié. La sag.esse et l'habileté sont inséparables de vos dispositions. >
Garnot ne se sentit pas le couiBage d'assister au dépouillement de la France ; il pria le JV^^nistre de le remplacer.
Le 1" mai il fit ses adieux en ces termes aux habitants
d'Anvers :
Anvers, 4^'^ mai f314.
« Le Général de division, Gouverneur d'Anvers, annonce aux habitants qu'il touche au terme de sa mission.
« Il ne saurait se séparer d'eux sans leur adresser ses vœux pour la prospérité de leur viUe, ses félicitations sur leur conduite franche et courageuse^ et sa gratitude pour les marques de confiance dont ils n'ont cessé de l'honorer.
« Il les remercie avec sensibilité des ressources qu'ils lui ont offertes pour l'entretien des troupes, et des secours, généreux qu'ils ont prodigués dans toutes les occasions aux soldats blessés.
« Il s'estime heureux d'emporter l'assurance que tous ont rendu justice à la pureté de ses intentions, que les mesures de rigueur qu'il s'est yu quelquefois obligé de prendre lui étaient commandées par des circonstances impérieuses, et qu'enfin, pendant son séjour,, grâce au bon esprit dont chacun était animé, Anvers est devenu un asile pour ceux qui fuyaient les malheurs inséparables d'une guerre terrible, plutôt qu'une ville en proie aux privations et aux dévastations qu'entraînent ordinairement un bombardement et un blocus prolongé. ■
« Le Général de Division, Gouverneur.
« Carnot. »
Voici quelle fut leur réponse :
« Les habitants de cette grande cité voient avec plaisir et reconnaissance le témoignage d'estime que leur donne Son Excellence le général Carnot, gouverneur de cotte ville. Ils ont su juger la ditîérence qui existait entre un homme affable, instruit, impartial, sévère, à la A^érité, mais juste et les hommes qui, jugeant au gré de leurs passions et de leurs caprices, ignorant ou voulant ignorer les causes qui font adopter au peuple telles ou telles opinions, frondant à tort et à travers les usages et les habitudes qui ne sont pas les leurs, ne voyaient dans un peuple paisible et bon que des ennemis prêts à se soulever, et n'éprouvaient que le besoin de la vexation ou de la destruction sans nécessité. Ces hommes ne laissent rien d'eux dans notre ville comme ils n'en emportent rien.
(( Mais vous, Général gouverneur, vous nous laissez de grands souvenirs et vous emportez Teslime et la reconnaissance de presque tous les habitants de cette grande ville. Puisse cet hommage simple et vrai les rappeler encore longtemps à votre souvenir !
(( Oui, le nom de Carnot s'associe à celui d'Anvers, et le burin de l'Histoire les réunira. Tout autre éloge serait superflu. ))
Les habitants de Borgerhout lui écrivaient le 30 avril :
« Monseigneur,
a Votre Excellence va nous quitter ! Nous en éprouvons un mortel chagrin. Ah! si quelque chose pouvait en adoucir l'amertume, ce serait le bonheur de la posséder encore quelques minutes dans nos murs. Nous sollicitons cette grâce insigne avec la plus vive instance. Nous la supplions de daigner nous l'accorder. »
Ceux de Saint-Willebrord lui faisaient tenir, le i«''mai, l'adresse suivante.
(( MONSEIGNEL'R,
(( Les bienfaits dont les liabitants de Saint- Wiilebrord ont été comblés par Votre Excellence sont gravés dans leurs cœurs et ne s'elFaceront jamais! Le simple monument que nous avons érigé en perpétuera le souvenir.
(( Nous eussions donné plus d'éclat aux témoignages de notre reconnaissance, si le destin cruel ne nous eût séparés de la France! Eh! comment se Jivrer à la joie, quand le départ de Votre Excellence est pour nous le signal d'un demi éternel !
(( Votre Excellence nous quitte. Nous ne la re verrons peutêtre jamais ! Qu'il serait doux pour nous de conserver les traits du guerrier magnanime à qui nous devons nos fortunes et la vie! Si Votre Excellence se faisait peindre un jour el qu'elle daignât faire pour nous un double du tableau, les habitants de notre faubourg ne se croiraient plus séparés de leur ange tutél aire. Ce précieux présent sera déposé dans l'église de Saint- Wiilebrord.
« Les habitants de Saint-Willebrord et de Bogerhout sollicitent une seconde grâce : de permettre, seulement une fois l'année, à la pe 'sonne chargée do les administrer, de s'informer de la santé de Votre Excellence, pour laquelle nous adressons au ciel les vœux les plus ardents! (( Veuillez agréer, etc..
« L. Muguet, J. J. Guyot. »