SIXIEME PERIODE
LA PREMIÈRE RESTAURATION — LES CENT JOURS «KTOUR DE NAPOLÉON — APRÈS WATERLOO
La P.REauÈRE Restauration.
C'est le 6 avril 1S14 que Napoléon avait signé son abdication , à Fontainebleau. Il conservait le titre d'Enipereur et la souveraineté de l'île d'Elbe. Le Gouvernement français devait lui verser une pension annuelle de deux millions. Garnot quitta la ville d'Anvers le 3 mai, ajjrès avoir défendu jusqu'au dernier moment la cause française devant l'étranger. Un autre devoir allait lai être imposé : défendre les principes de la Révolution contre l'esprit réactionnaire. Double tâche de sa vie.
« Ni ses principes (1) ni son rôle dans la Révolution ne lui permettaient d'accueillir avec joie la Monarchie et les Rourbons. Mais fidèle à son abnégation patriotique, il sut imposer silence a ses répugnances personnelles : il accepta par iraison une épreuve dont le bien de la patrie pouvait résulter, comptant sur la salutaire influence, des institutions libérales pour relevai' l'esprit public. Son adhésion fut donc, non pas sympathique, mais sérieuse, réfléchie, awr- •toiil parfaitement sincère. Pour nelaifisftr aucun»filoute sur
(1) Hippolyte Carnot, t. ii, p. 362.
SOS sentiments, il reprit la croix de Saint Louis, dont il avait été décoré le 16 mai 1792 ; il fit plus : il se présenta aux Tuileries un' jour d'audience solennelle. Mais il en rapporta les plus mauvaises impressions. Le comte d'Artois, en pirouettant sur un talon, lui avait dit quelques paroles insignifiantes sur l'abandon de la Belgique, de ses villes fortes et de ses arsenaux. Peut-être n'avait-il pas compris la portée de cet acte qui déchirait le cœur d'un vieux soldat. Quant au duc de Berry, celui-là du moins sut exprimer un regret, quoique très gauchement : « Vous venez d'Anvers, général, vous commandiez là une belle place ; ce n'est pas notre faute si ça n'appartient plus à la France. »
Restait la principale visite : celle du roi :
Quand le nom de Carnot fut prononcé, Louis XVIII affecta de détourner son regard et le fixa obliquement vers un angle du plafond, en balbutiant quelques mots inintelligibles, accompagnés d'une froide inclination de tète. Carnot passa devant lui sans prononcer une parole et sortit. En rentrant à la maison le front attristé, il dit à ses amis : « Cette famille-là n'est pomt française. Nous niron^i pas loin avec des gens qni ont garde toute la Révolution sur le cœur. » ''
Napoléon au golfe Juan.
Le 1"'' mars 181S, Napoléon débarquait au Golfe Juan. Le -20 il était aux Tuileries.
En 1815, Napoléon sentait le besoin de s'appuyer sur l'opinion républicaine.
De Fontainebleau, le 19 mars il envoya un messager à darnot pour l'inviter a venir le voir dèj son arrivée aux Tuileries.
CARNOT, MINI^^TRE DE l'iNTÉRIEUR ISS-
Caruot ne put se rendre à l'invitation impériale que le lendemain vers midi.
Lorsqu'il entra dans le cabinet de Napoléon, celui-ci marcha h sa rencontre avec empressement, et lui tendit la main en disant : « Je suis content dé vous voir, M. Car-, nol ; j'espère que nous ne serons plus ennemis.
— Nous ne l'avons jamais été quand il s'est agi,des intérêts de la France », répondit Carnot.
— « C'est vrai ! » dit l'Empereur.
Leur conversation fut assez longue. Napoléon parla beaucoup de sa sortie de l'île d'Elbe .; il entretint Garnot de ses projets et de ses espérances ; il répéta plusieurs fois qu'il n'avait plus qu'un seul vœu : défendre le sol national et se consacrer tout entier aux améliorations intérieures de la France..
Garnot Mlmstre de l'Intérieur.
(jarnot rentra chez lui. Il y était avec ses frères, le soir,, lorsque, vers dix heures et demie, un message de l'Empereur l'appela de nouveau aux Tuileries.
Napoléon se trouvait en compagnie de Monge et de hi reine Hortense. Après un court préambule, ou plutôt sans préambule, il dit a Garnot :
« Je vous ai nommé Ministre de l'Intérieur, »
(jarnot fut surpris ; puis après une minute de réflexion :
« Je ne saurais en ce moment rien refuser à Votre
Majesté , dit-il ; mais le poste que vous m'offrez est
étranger à mes antécédents. Je serais plus utih* ii la
guerre.
« J'y ai nalundlemcnt songé, reprit Napoh'On ; mais voire apparition au ministère de la guerre semblci-ail amumccr
àl'EurOfpe que j'ai J'iateo-xtion d'eixgager une grande lutte ; et vous savez que tous mes vœux sont pour la paix ».
Ensuite il ajouta :
« iQuand on a oomnte vous le compas dans l'œil, an voit juste en tout.
Je ne puis que répéter a Votre Majesté qu'il ne m'est pas permis de lui rien refuser eu oe moment. »
Dans un Exposé de sa conduite politique publié pendant son exil sous les Bourbons, Lazare Garnot a défini son attitude envers l'Empereur :
(( J'ai accepté sans peine la place qui m'a été proposée l^^ar l'Empereur, parce que j'ai eu l'espoir d'y faire le biexi^ J'âioru, et je crois encore, que Napoléon était revenu avec le d(''sir sincère de conserver la paix et de gouverner paternellement. J'ai cru que les alliés ne voudraient pas rapporter la désolation dans un pays dont le vœu était si fortement prononcé pour la tranquillité de l'Europe. La persuasion générale était que l'Empereur n'avait pu quitter l'île d'Elbe qu'avec l'assentiment d'une partie des membres du congrès de Vienne, et que sous peu de jours nous revercions l'Impératrice et son fils. On ne doutait pas que les puissances ne nous laissassent, comme elfes l'avaient tant de fois protesté, choisir le gouvernement qui nous conviendrait, pourvu que nous demeurassions fidèles aux stipulations du traité de Paris. Au lieu de cela. Napoléon s'est vu tout à coup assailli par les puissances réunies, 0l)ligé de se préparer en toute hâte aune guerre terrible, contraint de lever sur-le-champ des hommes et de mettre en œuvre toutes les .ressources de l'Etat. De là ces mesures extraordinaires et forcées, qui ont commencé aie faire dévier de la lig'ne qu'il s'était tracée, du système de niodéi',i(ion qu'il avait annoncé (l'a-
CARNOT, MINISTRE DE l'iNTÉRIEUR 187
bord ei que, dans ma persuasion, il avait annoncé de bonne foi.
« Souvent, me trouvant seul avec lui, je l'ai entendu déplorer cette manie 4e conquêtes qui l'avait entraîné ii de si fatales erreurs, et gémir de voir le sort de ia patrie exposé a de nouvelles chances. Il ne pouvait concevoir que Marie-Louise et son fils ne fussent pas des gages assurés d'une alliance qui n'avait pu, disait-il, être rompue que par une exaspération momentanée. Oui, j'en conviens, j'ai partag'é ces sentiments ; je me suis flatté de voir nos désastres #nis, de pouvoir faire tourner désormais les ressources de l'Etat aux progrès de l'industrie, au soulagement de la classe indigente, au perfectionnement de l'instruction publique. J'ai joui en moi-même, dans la pensée qu'en ilia qualité de Ministre de l'Intérieur je pouvais devenir l'un des agents principaux de ces heureux changements.
« Mais, peut-on me dire, vous avez dû être bientôt désabusé des vaines promesses de Bonaparte, lorsque vous l'avez vu reprendre sa marche dictatoriale ; et alors, pourquoi ne pas donner votre démission, comme vous l'aviez déjà fait étant Ministre de la Guerre?
c( Je réponds que je n'ai pas été entièrement désabusé par cette marche dictatoriale, à laquelle, il est vrai, l'on pouvait ne pas s'attendre d'après les maximes que Napoléon venait de proclamer ; mais qui tenait principalement aux mesures extraordinaires (ju'il se voyait forcé de prendre avec tant do précipitation. Je fus blâmé autrefois, par beaucoup de personnes très bien intentionnées, d'avoir abandonné le ministère de la guerre pour une cause à peu près semblable : on prétendait qu'en restant j'aurais pu ou moins diminuer le mal par mos roriseiis. iVc^i ce
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que j'ai tâché de faire dans cette nouvelle période : j'ai profité de la confiance que l' Empereur paraissait m'avoir accordée pour le détourner des actes arbitraires auxquels il était si naturellement porté. Je lui ai parlé avec mon indépendance accoutumée. J'ai employé, autant que je l'ai pu, l'influence de ses frères, qui annonçaient des idées libérales. Je lui ai fait, au Conseil des Ministres,, les représentations les plus fortes, qui n'ont pas été entendues, et dont il a bientôt reconnu la justesse, quand il a vu le fâcheux effet produit par son acte additionnel. Je lui suis demeuré fidèle jusqu'à son abdication ; je l'ai défendu avec un zèle extrême, parce que je ne sais pasdéfendre autrement, et que j'ai cru, dans le chef de l'Etat,.
défendre la patrie. »
Le Comte Carnot.
Nous lisons dans l'ouvrage de son fils cette anecdote qui terminera le portrait de l'homme :
Quelques jours après l'installation de Carnot au ministère, l'archichancelier Cambacérès lui adressa cette lettre, portant la date du 22 mars :
« J'ai reçu. Monsieur, la nuit dernière, un décret par lequel l'Empereur vous confère le titre de Comte. Aussitôt que Sa Majesté m'aura fait connaître ses volontés relativement au Conseil du sceau, je m'empre>5serai de faire expédier, sur votre requête, les lettres patentes qui vous sont nécessaires pour jouir pleinement de la distinction que Sa Majesté vient de vous accorder. En attendant, je n'ai pas voulu différer à vous présenter mes félicitations et à vous offrir, Monsieur le Comte, les assurances de mon entière considération. »