CARNOT APRÈS WATERLOO
Plusieurs biographes, Arago paiiiculièrement, ont ra- •conté aue Garnot, en recevant cet avis, s'écria : « Je sais d'où le coup part, c'est ma démission que l'on désire. ^11 pensait a Fouché, Ministre de la police qu'il méprisait comme un traître). Je ne lui donnerai pas cette satisfaction. Je resterai aussi longtemps que je croirai pou- A^oir être utile à mon pays. »
« Je ne veux ni affubler mon nom d'un sobriquet, ni procurer, par un refus bruyant, aux ennemis de l'Empereur l'occasion de dire que je me sépare de mon gouvernement. Quand l'Etat sera hors de crise nous verrons ce que nous aurons à faire. La chose, d'ailleurs, ne mérite pas qu'on s'en occupe. »
Jamais en effet, Garnot n'a joint" à sa signature le titre de Gomte ; les lettres patentes sont demeurées dans quelque carton de la chancellerie, où les fils de Garnot n'ont pas été les chercher.
Après Waterloo.
Après Waterloo, Garnot avait conseillé à l'Empereur d'adresser une proclamation au peuple , d'appeler aux armes les fédérés, de mettre sur pied toutes les gardes nationales, de défendre Paris vigoureusement, puis de se retirer, s'il le fallait, au-delà de la Loire, et de tenir l'ennemi en arrêt jusqu'à ce qu'un mouvement général donnât les moyens de reprendre l'offensive et de rejeter l'envahisseur hors du territoire.
G'était en face de l'ennemi le vieux républicain qui, se souvenant des camjjagnes révolutionnaires, dis;ul sa foi indéfectible dans la Nation.
Dans le Conseil, qui se leiiait en permanence, Napoléon (1) se détermina à poser la question qui errait sur toutes les lèvres sans oser sortir d'aucune : l'abdication.
Il y eut avis unanime sur sa nécessité ; Joseph et Lucien eux-mêmes ne hasardèrent pas Une objection. Garnot seul n'avait rien dit. L'Empereur se tourna vers lui. Garnot reproduisit avec force l'opinion qu'il avait soutenue la. veille, en l' appuyant sur ce qu'on savait de l'armée : le corps de Grouchy demeuré intact et les soldats ralliés à Laon formaient un ensemble d'environ 60.000 hommessur la frontière, sans compter dés renforts dont on pouvait encore disposer. Il adjura l'Empereur de ne pas donner l'exemple du découragement et le signal du sauve-qui-peut ; de reprendre son commandement militaire, de déclarer la patrie en danger, d'appeler la nation entière à sa défense.
Silence morne dans le Gonseil.
Napoléon qui, pendant toute la matinée, avait tiré argument de ces nouvelles pour retarder sa décision, faiblit encore à ce moment suprême ; il se leva, marcha rapidement dans le salon et dit brièvement : « Ecrivez ; » puis il dicta son abdication.
Alors, Garnot inclina sa tète et ne put retenir une larme. Celte larme n'était pas pour l'homme qui venait de s'abandonner lui-même, mais pour la France qu'il entraînait dans sa chute.
L'abdication rédigée, deux copies en furent faites. Napoléon remit l'une d'elles à Fouché et l'autre a Garnot, les chargeant d'en donner lecture, le premier à la Ghambre des représentants, le second à la Chambre des pairs.
« Loi*sque je revins de la Ghambre des pairs, raconte
(1) Hippolyte Carnot, t. ii, p. 510.
CARN0T' APRÈS WATERLOO Wi
Gaifnot, je troHva'i l'Empereur sent dans son jardtm èê' FElysée, « Sire, lui dis-je avee émotion, je viens de m' acquitter de la doul'onreuse mission dont Votre Majesté m'avait ehargé. » Napoléon me regarda quelque temps et me dit ensn*!!© d'un air affectueux : « M. Carnot, je vous ai connu trop tard. »
Dernière entrevue de Napoléon et de Carnot.
Lazare Carnot avait été le seul à voter contre L'Empire.
Il fut le seul à déconseiller l'abdication devant l'ennemi, parce qu'il se préoccupait toujours et avant tout du sort de la France.
Narrons ici la dernière entrevue de Napoléon et de Carnot. Nous faisons ce dernier emprunt a l'ouvrage d'Hippolyte Carnot, tome n, p. 528.
Carnot se rendit a l'Elysée. Napoléon était au bain. Informé de la présence de son ancien ministre, il ordonna de l'introduire.
Je laisse parler Carnot, cette note est de sa main :
(( Je lui exposai le sujet de ma visite, et n'eus aucune peine à le convaincre de l'urgente nécessité de quitter la capitale, tant pour sa sûreté personnelle que pour la tranquillité publique. Napoléon ne manifesta pas le moindre désir de révoquer son abdication, comme on l'a prétendu, ce qui d'ailleurs eut été visiblement absurde. — Je ne suis plus, dit-ît, qu'un simple particulier. — If me promit de partir dans Pe joivr. Je me Mtar de rendre eompte de ma démarche à la Commission, et Napoléon partit en effet le soir même powr se rendre à la Malmaison. »
Fouché s'est vanté d'avoir détei*miné Napoléon à quitter, d'abord l'Elysée, et ensuite la Malmaison, On peut douter que de sa part, en de telles circonstances^ un avis
amical eût été bien accueilli ; on peut douter aussi qu'il eut osé tenter une contrainte morale et dire à l' ex-empereur en réponse a une menace : « Vous courez de plus grands dangers que moi ». Quel que fut raffaiblissemont du lion, cette scène indécente n'est pas vraisemblable.
Dans l'entrevue de mon père avec Napoléon, celui-ci, après avoir pris l'engagement de s'éloigner, ajouta :
(( Où me conseillerez- vous d'aller?
« Vous ne devez pas hésiter un moment, dit Carnot, passez en Amérique. De là vous ferez encore trembler vos ennemis : et s'il faut que la Fiance retombe sous le joug des Bourbons, votre présence dans un pays libre soutiendra l'opinion nationale et contiendra les mauvais desseins des nouveaux gouvernants.
« Je suis tenté d'aller en Angleterre, le peuple anglais est un peuple généreux.
« Vous y avez excité trop de haine, dit Carnot, vous y serez insulté par les boxeurs. Le gouvernement anglais, d'ailleurs, ne vous souffrira pas sur son territoire ; il renouvellera contre vous son bill des étrangers. Partez pour les Etats-Unis, c'est le seul asile qui vous convienne.
— (( Vous avez raison, dit Bonaparte, j'irai en Amérique. »
Il quitta l'Elysée mais ce fut pour s'inslaller a la Maljiiaison où il demeura jusqu'au 29, toujours espérant un revirement de l'opinion. Il était à craindre que des détachements ennemis, essayant de tourner Paris par la vallée de Montmorency, Saint-Germain et Chaton, ne parvinssent jusqu'à la retraite de Napoléon et ne s'emparassent de sa personne. Cette inquiétude préoccupait les membres patriotes de la commission.
Une dernière démarche qui obtint enlin le résultat désiré fut faite par Decrès et Boulay de la Meurthe. Ils se