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LES NATIONS

Les nations sont entre elles, dans Tordre politique^ ce que sont les individus dans- l'ordre social : elles ont comme eux leurs droits respectifs ; ces droits sont l'indépendance, la sûreté au dehors, Fanité au dedans, l'honneur national, intérêts majeurs qu'un peuple ne saurait perdre qu'arrachés par la force et qu'il peut toujours reprendre quand l'occasion lui en est offerte. Or, la loi naturelle veut qu'on respecte ces droits, qu'on s'aide même mutuellement à les défendre tant que par ces secours et ces ménagements réciproques on ne compromet pas les

siens propres.

Puisque la souveraineté appartient à tous les peuples, il ne peut y avoir de communauté et de réunion entre eux qu'en vertu d'une transaction formelle et libre ; aucun d'eux n'a le droit d'assujettir l'autre à des lois communes sans son exprès consentement.

Nous avons pour principe que tout peuple, quelle que soit l'exiguïté du pays qu'il habite, est absolument maître chez lui ; qu'il est égal en droit au plus grand, et que nul autre ne peut légitimement attenter à son indépendance, à moins que la sienne propre ne se trouve visiblement compromise^

OPINIONS Eï PENSÉES 207

Notre principe est de niaiposer la loi à aucun peuple, mais un principe antérieur à celui-là est d'empêcher qu ^aucun peuple ne nous l'impose à nous-mêmes. Or^ ce serait nous laisser imposer la loi que de souffrir qu'on nous enlevât les moyens de défendre efficacement nos frontières.

Ce serait recevoir la loi et la plus désastreuse de toutes les lois que de consentir à ce qu'il fîit porté atteinte à l'indivisibilité de la République.

Il est donc évident que, si nous ne pouvions éviter de pareils malheurs sans froisser les intérêts de quelques-uns de nos voisins,, ce ne serait pas une injustice de le faire ; ce serait un devoir rigoureux.

Suivons la loi de conservation écrite dans le cœur de tous les hommes et tâchons de n'en point abuser ; que l'honneur national, que la générosité française soient pour tous les sujets de la terre les garants certains de la justice que vous leur devez et que vous voulez leur rendre ; que ces sentiments sublimes, en brisant les fers des nations opprimées, surpassent leurs espérances et leurs

désirs.

Les limites anciennes et naturelles de la France sont le Rhin, les Alpes et les Pyrénées, les parties qui en ont été démembrées ne l'ont été que par usurpation.

Il n'y aurait donc suivant les règles ordinaires aucune injustice à les reprendre, il n'y aurait nulle ambition à reconnaître pour frères ceux qui le furent jadis, n rétablir les liens qui ne furent brisés que par l'ambition ellemême.

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Mais ces prétentions diplomatiques fondées sur la possession ancienne sont nulles à nos yeux comme à ceux de la raison.

Le droit de chaque nation est de vivre isolée s'il lui plaît, ou de s'unir à d'autres, si elles le veulent dans l'intérêt commun. -^

Nous, Français, nous ne connaissons de souverains que les peuples eux-mêmes ; notre système n'est point la domination, c'est la fraternité ; il n'y a pour nous ni rois ni princes ni maîtres quelconques, nous ne voyons sur toute la surface du globe que des êtres égaux en droits, -t'gaux sous tous les rapports politiques et sociaux, d()s qu'ils le sont en talents et en vertus.

Les grandes passions font les grandes nations.

11 faut qu'une grande passion soit l'âme d'un grand ensemble.

Il faut créer un esprit national. Voilà ce qui nous manque, et ce qui nous manque à un tel point qu'à peine pouVons-nous nous en faire l'idée.

Personne, pour ainsi dire, ne comprend chez nous comment on sacrifie son intérêt général, comment oji s'oublie soi-même pour le salut et la gloire de son pays ; et personne peut-être ne croirait à la possibilité d'un esprit national, si l'histoire des peuples anciens n'en donnait la preuve, et si nous ne le voyons exister ctie/ quelques nations voisines.

En Angleterre, toutes les fortunes particulières sont liées à la fortune publique ; chacun est puissamment in-

OPINIONS ET PE>fSÉES iO!>

téressé à ce que celles-ci ne souffre jamais d'ébranlement sensible. La grande majorité de la nation est donc nécessairement .pour le gouvernement, et le parti de l'opposition ne peut être que relativement très faible. Il semble n'être là que pour tenir en haleine et rendre les discussions plus piquantes et plus approfondies.

Il n'en est pas de même en France : les fortunes individuelles, étant des portions mêmes du sol, se trouvent moins liées les unes aux autres, plus indépendantes de la direction générale des affaires, qui peuvent péricliter jusqu'à un certain point sans altérer les propriétés foncières.

Voilà pourquoi il y a plus d'isolement en France, plus d'égoïsme, peu ou point d'esprit national.

Et cependant il en faut un, car il n'y a que les grandes passions qui fassent les grandes nations. Chez l'une c'est la passion de la liberté, chez une autre celle des conquêtes, chez une autre c'est le fanatisme religieux. Chez nous, ce doit être l'amour de la Patrie, c'est-à-dire lamour du sol qui nous a vus naître.

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