SCIENCES ET RELIGION
La vérité n'est jamais plus sublime que lorsqu'elle se cache à oeuxqui ne doivent pas la voir, semblable au soleil ^obI; la 3^umière blesserait nos yeux s'il ne s'enveloppait d'un nuage.
U est une science simple, exacte, lumineuse, profonde, sublime; sa marche est tente, méthodique, circonspecte ; elle assure la possession du cultivateur, guide le navigateur au travers des écueils de l'Océan, pèse les globes célestes, calcule leurs distances, décompose la lumière, connaît sa vitesse : c'est l'art d^Euclide.
Mais il est une autre géométrie plus subtile encore, dont les principes sont pour ainsi dire dans le sentiment.
Fille de l'imagination et non de l'étude, à laquelle un jugement exquis^ un coup d'œil prompt, un tact heureux servent de nombres, àe règles et de compas, ses opérations sont métaphysiques, ses résultats s'obtiennent par un calcul rapide que des signes extérieurs ne peuvent représenter : c'est celle qui guide l'artiste ingénieux de qui l'art d'Euclide est souvent ignoré ; c'est la seule lumière qui nous reste lorsque la marche .ordinaire devient trop lente, les objets trop multipliés ; elle veut un génie aussi hardi que profond, plus vif que méthodique, plus vaste que réfléchi.
Sans cette géométrie, l'autre est un instrument inutile ; elle crée, l'autre polit; elle est mère de l'invention, l'autre l'est de la précision.
C'est à l'aide de ces deux flambeaux qu'Arehimède éciaira Funivers, que Newton s'éleva jusqu'au trône de l'éternel Géomètre, que Vauban fut le boulevard d^ la France et la terreur de ses ennemis.
Un peu de philosophie, a dit un homme célèbre, mène à l'athéisme ; beaucoup de philosophie ramène à l'existence de la divinité.
C'est qu'un peu de philosophie produit l'orgueil qui ne veut rien souffrir au-dessus de soi, et que beaucoup de philosophie découvre à l'homme des faiblesses en luimême et hors de lui des merveilles qu'il est forcé d'admirer.
Le philosophe devance son siècle, il franchit les barrières qui séiparent les empires; il ne reconnaît pas d'ennemis ; il est citoyen de tous les lieux et contemporain
de tous les âges.
Nier l'Etre Suprême, c'est nier l'existence de la nature, car les lois de la nature sont la sagesse suprême ellemême. Qu'est-ce que l'Etre Suprême, si ce n'est la vérité qui contient toutes les vérités, la justice immuable, la vertu sublime qui embrasse toutes les vertus, l'affection qui renferme toutes les affections pures?
Quoi! l'amitié n'existerait pas? Là paix de l'àme, la douce égalité, la tendresse maternelle, la piété filiale, seraient autant de chimères? Il n'y aurait sur la terre ni justice, ni humanité, ni amour de la patrie, ni consolation pour celui qui souffre, ni espérance d^m meilleur avenir?
lili bien ! ce sont toutes ces choses ensemble qui font l'Etre Suprême ; il est le faisceau de toutes les pensées qui font le bonheur de l'homme, de tous les sentiments qui sèment des fleurs sur la route de sa vie. Invoquer l'Etre Suprême c'est appeler à son secours le spectacle de la nature, les tableaux qui charment la douleur, l'espérance qui console l'humanité souffrante,
Il est cent fois plus facile et plus fructueux de faire sentir la vertu que de la démontrer.
On est bon de nature, ou Ton devient bon par éducation:,, mais on peut être bon même en professant des opinions très diverses.
C'est pourquoi quand notre mère allait à la messe, notre père nous laissait l'y accompagner : il pensait que tout hommage rendu à l'Etre Suprême mérite Fintérêt du philosophe, et qu'il peut s'y associer sans y attacher une notion dogmatique particulière.
Les pratiques de dévotion peuvent disposer l'homme à la méditation et lui procurer un recueillement nécessaire pour qu'il travaille à se corriger. Mais, en l'absence des bonnes œuvres, elles ne sont que des insultes à la divinité.
Je pense qu'il ne faut pas tuer les hommes pour les forcer de croire, qu'il ne faut pas les tuer pour les empêcher de croire ; mais qu'il faut compatir aux faiblesses des autres puisque chacun de nous a les siennes et laisser
OPINIONS ET l'ENsEE^
k'? préjugés se dissiper par le temps quand on no peut les guérir par la raison.
A propos de Vidée de Dieu, Hippolyte Carnot a dit de si.n père (4) :
« A l'exemple des moralistes de l'antiquité, sans cherclier une explication métaphysique de Dieu, Carnot accepte l'idée d'une sagesse suprême veillant avec amour à la conservation du monde. Mais il ne doute pas que l'iiomme soit maitre de sa destinée sur la terre ; et dans cette pensée, il dédaigne toute spéculation qui ne va pas directement au perfectionnement de l'individu ou au progrès de l'ordre social : sa philosophie a des données toutes pratiques.
L'homme, selon Carnot, naît avec des forces virtuelles, qui peuvent tourner au bien ou au mal, selon les directions qu'il reçoit.
Nous sommes sur la terre, disait-il, pour être à la fois heureux nous-mêmes et générateurs du bonheur d'autrui ' et la nature nous a doués conformément à cette destinée : elle nous a donné Tégoïsme qui rapporte tout à soi, et linstinct de la réciprocité ou l'équité naturelle qui nousrévèle un lien nécessaire entre notre propre sort et ce- , lui de nos semblables.
': Mais lintérêt personnel, quelque divination qu'on lui su|)pose, ne saurait calculer la portée de chaque action l)ntticulière, au milieu des complications sociales ; un tel <%ilcul d'ailleurs est toujours corrupteur pour celui qui s'y livre. C'est la raison publique qui doit le faire, et proelamer comme axiome que le bien de chaque membre
) Hippolyte Carnot, t. ii, p. 023.
^18 POUR VAl.NCKK
de la communauté se confond avec le bien de tous.
Cette loi de réciprocité n'est pas autre chose que la
grande loi d'amour : aimons les autres comme nous
voulons qu'ils nous aiment. « Oh J gros bon mhs, disnous tout simplement que les hommes sont frères, écrit Carnot.
Lamorale ne saurait se fonder sur Tabnégaiiun : ramour de soi sera toujours le mobile des actions humaines. Mais la sociabilité, la pitié, la tendresse paternelle et filiale, viennent le tempérer; et la morale, en s'emparant de ces dispositions, en les combinant^ trouve dans l'amour de soi qui semblait ne devoir produire qu'un égoïsme systématique, l'étincelle des sentiments généreux et même des passions héroïques.
Si l'homme s'aime d'un amour éclairé, il cherchera dans le perfectionnement de ses facultés le perfectionnement de ses jouissances ; s'il s'accoutume à tenir pour le plus grand des bonheurs l'affection de son entourage, il s'efforcera de la mériter ; et ces deux aspirations iront au même résultat.
Ce n'est pas tout : il n'y a pas un ôlre si borné de vue qui n'attache quelque prix à l'approbation de ceux qui lui sont le plus étrangers ; il n'ya pas un être si personnel qui ne s^inquiète de ce qui doit lui survivre.
L'homme ne travaille pas seulement pour ses proches, pour ses enfants; il travaille pour une société qu'il ne connaîtra jamais ; il agrandit les horizons de son conir et de son intelligence et s'élève à la passion de l'humanité. Si la nature a mis en nous de telles propensions, n'estce pas parce qu'il y a solidarité entre nous et le monde extérieur ; entre nous et le monde à venir ? Soit que nous attendions notre récompense de la vie éternelle, ou du
souvenir de la postérité reconnaissante, c'est le même sentiment qui nous guide.
Heureuse la société oi^i chaque citoyen recherche passionnément l'estime et l'affection des autres.
Lorsque ce besoin n'existe pas^ les gouvernements usent de moyens de contrainte pour amener chacun à fournir son contingent au bien général. La crainte alors, au lieu de lamour, devient le mobile des actions ; une loi positive et menaçante remplace la loi naturelle et s,pontanée.
Cest ce danger que l'éducation doit s'attacher à prévenir par la culture du sentiment de bienvçillance universelle, notre plus beau trait de ressemblance avec le Créateur.
Il faut que les problèmes moraux soient tellement simplifiés que la science de la vertu devienne lapins banale de toutes les sciences, et la pratique du bien, une habitude de tous les instants.
La vie sociale en continuant et en complétant l'ouvrage de iéducalion, les institutions en plaçant chaque homme dans la position la plus favorable à ses tendances naturelles, rétrécissent le cercle des devoirs difficiles et douloureux, et diminuent le nombre des séductions qui menacent la vertu.
Le sacrifice est le signe d'unmonde imparfait.
220 l'OUr. VAINCRE
ORGANISATÏON SOCIALE
Ilàtons-nous^ hâtons-nous d'éclairer la génération qui; nous suit afin qu'elle soit en état de jouir des bienfaits de la liberté.
Lorsque les Américains des Etats-Unis déterminent remplacement d'une ville ou même d'un hameau, leur premier soin est d'y amener un instituteur, en même temps qu'ils y transportent les instruments de l'agriculture ; sentant bien, ces hommes de bon sens, ces disciples de Franklin et de Washington, que ce qui est aussi pressé, pour les vrais besoins de l'homme, que de défricher la terre, de couvrir ses maisons et de se vêtir, c'est de cultiver son intelligence.
Mais lorsqu'au milieu de la civilisation européenne l'inégalité des fortunes, conséquence des grandes sociétés, laisse parmi les hommes une si complète inégalité de moyens, comment appeler à l'instruction la classe la plu& nombreuse de la société ?
V instruction sans morale ne pourrait être quhm éveil de nouveaux besoins, plus dangereux que l'ignorance même. Il faut donc que la morale marche de front avec l'instruction.
11 ne s'agit pas de faire des demi -savants ni des gens du monde ; il s'agit de donner à chacun des lumières appropriées à son état, de former de bons cultivateurs, de bons ouvriers, des hommes vertueux, à l'aide des connais-
•sances indispensables et des bonnes habitudes qui inspirent l'amour du travail et le respect des loi«.
L'éducation nationale seule peut détruire des impressions funestes qui feraient bientôt de la France une horde de sauvages ; elle seule peut développer dans le •i^.œur de la jeunesse les principes de son bonheur : l'amour ardent mais éclairé de la Patrie, la piété filiale, le .goût de la simplicité, le sentiment de la bienveillance et le
respect pour les mœurs.
La prospérité des sociétés dépend beaucoup moins de la perfection de leurs lois que du progrès des individus. La conclusion, c'est que l'enseignement du peuple est la première fonction de tout gouvernement.
L^objet de la politique ne consiste pas tant à faire des a-èglements que d'en observer l'application.
La meilleure politique est donc une éducation qui pro- .page et affermit le sentiment du devoir par le développement des affections réciproques.
C'est entre la liberté absolue et le pouvoir absolu •qu'existe le maximum de la prospérité nationale (1). »
Quel doit donc être l'objet du gouvernement, sinon d'obliger au travail tous les individus de l'Etat ?
(1) Lazare Carnot (dit Hippolyte Carnot), penche vers l'autorité lans les heures agitées, vers la liberté dans les heures de calme.
Et comment les y déterminer si ce n'est en faisant passer les richesses des mains oii elles sont superflues dans celles où elles sont nécessaires ? En fournissant à l'un les moyens de travailler, el privant l'autre des moyens de rester oisif! Mais, lorsque les impositions produisent un effet contraire, lorsqu'elles ôtent à celui qui a trop peu pour donner a celui qui a trop, lorsque l'opulence est un titre d'exemptions, lorsqu'qn arrache au pauvre cultivateur le pain trempé de sueur qu'il allait partager avec ses enfants, que doit-on attendre de ce monstrueux système, si ce n'est de dépeupler les campagnes, semer la jalousie et la haine entre les citoyens, effacer, de leur cœur la confiance et la gaieté, rendre indifférent sur le sort de la. patrie, en brisant les liens qui unissent à elle?
Une vérité frappante en matière de subsides, c'est que la contribution doit être proportionnelle, non pas à la fortune des citofens, mais à leur superflu.
11 n'y aura ni justice ni égalité, tant que, pour payer l'imposition, il faudra que l'un donne le quart de sa subsistance tandis que l'autre en sera quitte pour avoir un laquais de moins.
La République ne sera jamais une, indivisible, prospère, tant que tous ne viendront pas au secours de chacun.
11 est odieux et contraire à tous les principes que, parmi les municipalités, les unes soient riches et les autres pauvres, que l'une ait des biens patrimoniaux immenses et l'autre seulement des dettes, ce n'est pas là vivre en famille.
Si vous voulez que les hommes soient égaux entre eux, que les municipalités le soient entre elles, c'està-dire qu'elles aient des moyens proportionnés à leurs besoins, car s'il y a des privilèges locaux, il y en aura bientôt d'individuels, et l'aristocratie des lieux entraînera bientôt l'aristocratie des habitants.
L'amovibilité des places, l'élection des magistrats, le concours nécessaire de plusieurs d'entre eux pour l'émission de tout jugement, la publicité des décisions : voilà quels seront dans tous les temps la sauvegarde de la liberté et les véritables garants du salut de la République.