L'ENFANT, LE JEUNE HOMME, L'OFFICIER
Fortes creantur fortibus.
Lazare-Nicolas-Marguerite Gariiot, né le dimanche 13 mai 1753, était le second des dix-huit enfants de Marguerite Pothier et de Claude Garnot, avocat et notaire au hourg de Nolay, sur les confins du département de la Côte-d'Or, touchant » Saône-et-Loire.
L'aîné Joseph-François-Claude, né un an auparavant en 1752, qui siégea à la Cour de Cassation jusqu'à l'âge de 83 ans après en avoir consacré plus de soixante à la magistratur<\ a tracé ce portrait du robuste tabellion : « Mon père avait cinq pieds six ponces et de belles proportions^ VœU très ftn^ un visage noble et régulier quoique marqué de petite vérole^ une grâce charmante dans tout ce qu'il faisait, dans tout ce quil disait. A soirante-dix-huit ans on l'aurait pris pour un homme de quarante : il avait les épaules effacées, la jambe fine, il pouvait marcher sans anne et lire, sans lunettes. Le premier levé dans la maison, il commençait sa journée par quelques tours de promenade sur la terrasse ; puis il se mettait au travail jiis-
POLI! VAIXLT.E
qu'au dîner et le reprenait tout de suite après. En même temps qu'il était notaire^ notre père exerçait la profession d'avocat ; il était aussi juge de pjresque toutes les seigneuries des e?iviro?is. »
Joseph et Lazare, leurs premières études terminées, entrèrent au collège d'Autun pour y faire leurs humanités. Ils y rencontrèrent Charles et Lucien Bonaparte, y firent leur rhétorique sous les oratoriens, leur philosophie sous les sulpiciens.
Une fois munis de leur hagage littéraire, les deux frères durent se séparer : l'aîné allait faire son droit à Dijon, le cadet se rendait a Paris pour se livrer à l'étude des mathématiques.
* Lazare avait 16 ans. „
Son aptitude pour les sciences exactes avait décidé son père a le faire entrer au Marais chez M. de Longpré, dont l'institution préparait aux examens des écoles mi- ; litaires.
A l'Ecole de Méztères.
A 18 ans, le jeune Carnot se présenta au concours de l'école du Génie et fut admis le troisième de sa promo- ! tion (1). « A cette époque, pour entrer à l'école des ingénieurs, établie a Mézières, il fallait faire preuve de no- l blesse ou tout au moins sortir d'une famille bourgeoise viva?it nobletnent, c'est-à-dire n'ayant jamais exercé de profession qui dérogeât. Gaspard Monge, fils d'un re- \ mouleur de Beaune, n'avait pu fair^ cette preuve et obtenir le titre d'élève ; on n'avait consenti à l'admettre
(1) Mémoires sur Carnot, Hippolyte Carnot, t. i, p. 91. Edition Hachette, i907.
VIE m-: CAUNOT
que comnie appareilieur, jmis ou l'ènail uuiiiuif^ suppléant : il devint le professeur «le «-eux dont un lui refusait d'être le camarade. »
L'officier. — L'Eloge de Val ban.
Le l*"" janvier 1773, à sa sortie de l'école de Mézières, Carnot se rendit, en cjualité de lieutenant en [ireniier, h Calais pour y tenir garnison.
Dix ans plus tard ^1783) il était capitaine.
Lazare Carnot avait donc la double épaulette, cjuand, HU 1784, il concourut îi l'Académie de Dijon pour le prix biennal. Le sujet proposé était V Eloge de Vaiiban. .Vm lu attentivement et avec le plus grand intérêt cette œuvre du jeune capitaine. Elle est écrite dans un style clair, précis, mathématique. Les pensées sont d'un homme déjà mùr. C'est qu'a trente ans, Lazare Carnot est en pleine possession de ses moyens. Pendant les dix années de sa lieutenance, pendant qu'il marque le pas dans ce corps du génie, qui comptait plus de savants que d'officiers de cour, que de cavaliers brillants, que de comtes et de marquis, j'allais dire que d'arrivistes, le jeune ofticier avait beaucoup travaillé. De ['Eloge de Vauban j'ai extrait des pensées sur la bravoure, sur la confiance du sage dans l'avenir, sur les forteresses, sur l'art de la guerre qui, d'après lui, n'a point pour but de vaincre un ennemi, mais deproféger la civilisation menacée.
Carnot remporta le premier prix , l .
« Le prince de Condé, gouverneur général de la province de Bourgogne, devait présider la tenue des Etats. Il
;i) Hippolytc Caruot, t. i, p. 100.
était d'usage que, pour lui faire iionneur, on lit plaider en sa présence, par les avocats les plus distingués du barreau quelque cause intéressante. Le parlement de Dijon désigna pour cette tàclio l'ainé des frères Garnot, Joseph. On voulut aussi proliter de cette occasion pour tenir une séance solennelle à l'Académie. Lazare, l'auteur de ['Eloge de Vanban qui se trouvait alors en congé dans sa famille, fut appelé à Dijon el son ouvrage fut lu en j)résence des ordres assemblés, le 2 août 1784. Le prince de Condé voulut couronner lui-même le vainqueur. « Il est eiicourageant et glorieux pour moz, dit celui-ci, de recevoir cette palme des mains d'un Condé^ dont les lauriers sont immortels. Monsieur, lui répondit l'ancien général de la guei're de Sept Ans, si je suis jamais appelé à commander V armée., /aurai rlu plaisir à être aecondé par un officier, qui jouit à juste titre d'une haute répmtation. »
Cinq ans plus tard, en 1789, la famille de Condé émigrait (1). « Le prince Henri de Prusse, frère du grand Frédéric, et lui-même un des habiles capitaines de son temps (son frère disait après la guerre de Sept Ans : « C'est le seul général qui n'ait pas fait une faute »), voyageait en France et se trouvait à Dijon quand V Eloge: de Vauban y fut couronné. Il assista à la séance de l'Académie oii lecture en fut donnée, et il écrivit de sa main une lettre de félicitations au lauréat. C'était une entrée en matière, suivie bientôt par l'offre d'un grade élevé dans l'armée prussienne ; mais dès lors, et comme il l'a prouvé maintes fois dans le cours de sa carrière, aucune considération personnelle ne put distraire Carnot de la pensée que sa vie appartenait à la France.
(1) Hippolyte Carnot, t. i, p. 101.
VIE DE CARNOT i
L'honneur de servir sous Frédéric avait pourtant de quoi séduire les jeunes militaires. Garnot demeura inébranlable malgré la triste condition faite aux officiers sortis de la classe moyenne par les récentes ordonnances du ministre Ségur. Au rebours des idées du siècle, en contradiction avec la monarchie de Louis XIV, qui avait conféré lebàlonde maréchal à plusieurs roturiers, comme Fabert et Ciatinat ; en contradiction même avec une ordonnance rendue sous Richelieu, qui admettait tous les Français n l' avancement militaire le plus élevé, les nouveaux règlements venaient d'interdire le grade de capitaine aux officiers qui ne pourraient justifier de quatre quartiers de noblesse et toute épaulette sans exception à quiconque n'était pas gentilhomme ou fils d'un chevalier de Saint-Louis. »
Est-il utile d'observer que ces ordonnances devaient avoir une influence fatale sur la carrière militaire de
Lazare Carnot ?
L'Essai sur les Machines.
L'officier au corps royal du Génie, qui avait reçu de l'Académie de Dijon la double niédaille d'or pour V Eloge de Vauban, faisait publiera la même é^oi[ne\\\\ Essai siir les Machines qui obtint les éloges de l'Académie des Sciences el qu'il développa plus tard (1803) en un volume portant Ih titre plus large : « De iéquilibre et du monvement. » Qu'il me suffise d'en citer deux passages : — Combien de bras on épargnera dans les manufactures quand on connaîtra mieux la mécanique du feu. Je crois être fondé à prédire quaoant une dizaine d'années elle produira des révolutions étonnantes dans les arts. — La machine à feu
8 l'OUl'. VAlNCIth-
fournil ir/i niolnir très puissant et /\ui /jn/t aussi facilement appliqurr ce principe à mouvoir des ranws cl des roues qui' des halanciers et des pistons.
Poiul n'est besoin dt^ souligner ici (|ir('U I7(S4 l;i macliiiii' ;i va|)(Mii' (le Wall naNitit pas cikmh'c reçu irapplicalioii iii- (liislrielle.
Celle nièine année le capitaine (^arnol lit ;i l'Académie des sciences une coniinnnicalion snr les Aèroslals.
Mémoire Mh^itaiue.
De 1784 a 1790 Lazare Garnol, tout en remplissanl ses devoirs militaires, organisait déjà ses méthodes futures. En août 1788, il adressait au ministre (jomte de Brienne un travail, (jui tut imprimé l'année snivant<' sous ce titre : « Mémoire présenté au Conseil de la Guerre au sujet des places fortes qui doivent être démolies ou abandonnée'i, ou examen de cette question : — Est-il cwantac/eux au roi de France qu'il i/ ait des places fortes sur les frontières de ses Etats?
Nous en avons extrait quelques-unes de ses opinions sur la guerre, sur les forces actives et passives
A retenir cette observation qui pourrait se trouver sous la plume d'un écrivain moderne : « Aujourd'/nii les princes ne se déclarent point la guerre sans avoir pris Dieu à témoin de la justice de leur cause. Serait-ce pour braver l'Etre Suprénw qu'ils efnploieraient cette vaine formalité ? Serait-ce pour se jouer des peuples, auxquels ils doivent rexe?nple des vertus et de la bonne foi, quHls invoqueraient si pathétiquement, dans leurs manifestes., les lois de Véquité et de la religion naturelle ? et cette pensée que nous ne saurions trop répéter dans les heures tragiques que nous
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vivons : a Tou^ Icsefforls de la France doive fit être toarnés cers la sûreté de ses frojitières » .
]^o lii'Liil fait autour de ce Mémoire lui suscita des en- \irn.\. (J^erlains iuciJcnls quis'cusuivireJil, une [)uiëuiique vigoureuse, déiKÙant une grande indépend;ince de caraclère, eiigagf'*' avec W gvni'ral marquis de Moutalembert au sujet de la Fortification perpendiculaire et du Mémoire du grand maître de l'artillerie d'alors : L'Art défensif supérieur à r offensif, un duel retentissant... il n'en fallail |jas davantage à cettt' ('[hxjuc pour être persécuté.
Lazare Garnot était un courageu.x; et un énergiqiM'. l^e 28 septembre 1789 il adressait à l'Assemblée Nationale une jtétition datée de Béthune, ayant pour titre : Héclauiatioji contre le rcyinie oppressif sous lequel est gouverné le corps du génie.
Mariage de Lazaue. Carnot.
Deux ans [)lus tard, le 17 mai 1791, le capitaine Lazare Carnot épousait à Saint-Omer M"® Sophie Du Poid, fille de l'ancien administrateur des armées.
Nous devons un instant revenir eil arrière. Nous avons suivi pendant leur jeunesse et nous avons retrouvé en 178i-, aux Etats de Dijon, Joseph et Lazare Garnot, les deux fils aînés de Glaude. Le troisième enfant de Glaude était également un fils, Glaude-Marie né en 1755. Gomme Lazare, Glaude-.Marie avait fait choix de la carrière des irmes ; comme Lazare, il était devenu capitaine de génie ; comme Lazare, qui demanda et obtint la main de la fille aînée de M. Jacques Du Pont, Glaude-Marie qu'on a|>{)elait déjii Garnot Fciilins é|»ousa une des fdles (h*- M. Du Ponl ; comme le cajiilainc de gi'uiie, Lazare, le (\i-
pitaine de génie Garnot-Feulins allait momeiiLaiiément quitter l'armée, et entrer dans la vie politique. Aux élections de 1791 les électeurs du Pas-de-Calais les envoyèrent siéger tous les deux a l'Assemblée Législative (1). De ce moment, Garnot l'aîné et Carnot 1<; jeune (c'est ainsi qu'on les distingua) apjiartiennent h l'histoire politique de la France. VAlmanach Historique et Critique des Députés, recueil fort peu bienveillant pour la nouvelle iVssemblée, leur consacra ces lignes : « Même profession, même grade, même talent, même génie ; ils ont toutes sortes de ressemblances, et, s'ils difîèrenl entre eux, ce n'est que par l'âge et par la figure. »
Descendance de Lazare Carnot.
Avant de suivre le député du Pas-de-Calais à l'Assemblée Législative, il nous plaît, puisque nous venons de noter le mariage de Lazare Garnot, d'indiquer ici sa descendance. Ayant parlé de Claude, père de Lazare, ayant attiré l'attention du lecteur sur Joseph Garnot l'aîné, et sur Carnot-Feulins, nous les ferons figurer sur le tableau ci-contre.
;1) Hippolyte Carnot, t. i, p. 17
VIE DE CARNOT
LA FAMILLE CARNOT (de bourgogne;
BRANCHE DE NOL.AY (Côte d'Or)
CLAUDE CAKNOT (18 enfants)
Avocat au Parlement
Juge et Bailly de Nolay
Notaire à Nolay