CARNOT ET L'EMPEREUR
<■(■ Bonaparte, dit Garnot, avait cela de particulier, qu'au milieu des plus grandes affaires il ne paraissait jamais pressé. Il travaillait quelquefois avec le même ministre plusieurs heures de suite^ faisant attention à tout et entrant dans les plus petits détails. Après quoi et comme s'il eut du temps de reste, il lui arrivait de retenir ce ministre pour s^entretenir avec lui de toutes sortes de choses.
Un jour notre conversation roula sur la marche nouvelle qu'il devait imprimer à l'administration. Je lui dis que , selon moi , l'administration pouvait aller presque d'elle-même, qu'il suffisait de suivre les indications de l'opinion publique, naturellement bonne pour peu qu'on prît la peine de l'éclairer. J'ajoutai que je croyais infiniment plus facile de gouverner populairement que despotiquement, parce qu^on est soutenu par le corps de la nation quand on s'attache à seconder ses vœux, tandis qu'en
(1) Hyppolyfe Carnot, t. u, p. 315.
ANEGUOÏES ->77
voLilanl sans cesse dominer par des coups d'autorité, on se met dans un état d'hostilité permanente contre elle.
(( Cette doctrine ne s'accordait guère avec le caractère de Bonaparte : il aurait bien désiré se rendre populaire ; mais il croyait que, s'il relâchait un peu seulement les rênes, tout le pouvoir allait lui échapper.
« Je lui dis qu'il était en effet dangereux de se dessaisir du pouA^oir absolu quand on avait comme lui exercé un long dictatoriat ; mais que son retour de l'île d'Elbe le mettait dans une position singulière, et avait fait succéder l'attachement et la confiance à la crainte qu'il inspirait autrefois ; j'ajoutai que l'on croyait généralement dans sa manière d'être et de penser, qu'on le croyait surtout absolument éloigné de cet esprit de conquêtes qui l'avait entraîné malgré lui à tant de mesures violentes.
« Oh 1 pour cela c'est vrai, dit Napoléon, je ne veux plus de guerres si je puis l'éviter (1). »
Une autre fois, comme ils revenaient ensemble sur des souvenirs historiques, Carnot dit à Napoléon : «Je persiste à croire que vous auriez mieux fait de rester Premier Consul. Vous étiez le seul de l'espèce en Europe. Au lieu de cela, dans quelle compagnie vous ôtes-vous placé (2) )^ ?
(\j Hippolijte Carnol, t. ii, pp. 456.
'2) Rapprocher ces paroles de celles de Paul-I.ouis Courier : o Etre lionaparte et se faire sire. ».
!i78 l'ori! vAiNCiîE