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TROISIEME PERIODE

21 Septembre 1792 — 27 Octobre 1795

Avant de mener le lecteur a la salle du Manège où* se tiendront les séances de la Convention, avant de l'introduire aux Tuileries dans les appartements du roi détrôné, 011 se réunira le Comité du Salut public, observons que le but de cet ouvrage est de faire connaître la vie, les pensées et les actes de Y Organisateur de la Victoire. S'il nous est nécessaire de relier de temps à autre les chapitres de son existence en narrant d'une façon sommaire les grands faits de la Révolution, nous laisserons dans notre œuvre des lacunes volontaires puisqu'il n'est point dans notre objet de nous étendre sur les faits historiques eux-mêmes. Plus spécialement nous documenterons ce travail (et nous l'avons déjà fait) en précisant l'esprit de l'armée au moment où Garnot entreprend de la rénover, et en témoignant que ses chefs étaient des royalistes, presqu'exclusivement des nobles. Si l'on y rencontre en effet des Dumouriez et des Kellermann, qui avaient gagné leurs grades sous Louis XV, et qui étaient l'un et l'an Ire maréchaux de camp lorsque éclata la Révolution, nom-

breux étaient les chefs qui passèrent la frontière pour rallier l'armée de Gondé ; nombreux aussi étaient ceux qui, suivant l'exemple de Lafayette, s'étaient faits constitutionnels et qui, partant, jugeaient sacré leur serment de fidélité au roi. Nous avons indiqué des noms en signalant l'origine. Nous allons en rencontrer d'autres, au cours des missions dont Lazare Garnot va être investi. Si nous rapprochons cette con^atation de celle que nous avons déjà faite, à savoir que Philippe marquis de Ségur, maréchal de France et ministre de la guerre de Louis XVI, avait rendu des ordonnances interdisant aux officiers de roture l'accès au grade de capitaine, il apparaîtra d'une part que les Gonventionnels ont eu quelque raison d'envoyer des commissaires aux armées pour surveiller des chefs en grande majorité suspects, de Tautre, qu'il a été logique de rechercher parmi les officiers des rangs inférieurs les républicains capables de recevoir des commandements. Il apparaîtra également qu'on aurait tort à notre époque où l'armée est foncièrement nationale et loyaliste, de vouloir renouveler les errements de la Révolution et traiter en suspects nos généraux en les faisant contrôler par des parlementaires.

Premières séances de la Convention. — Abolition

DE LA royauté. PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE.

« U?ie Convention, a dit l'abbé Maury, c'est une assemblée représentant la nation entière, qui^ n ayant pas de gouvernement, veut s'en donner un. »

Aussitôt réunie, la ConventionNationale abolit la royauté. Le décret du jeudi 21 septembre fut rendu a l'unanimité

des membres présents. Le soir, Paris fut illuminé et le peuple cria « Vive la République ». C'était le nouveau régime. Lé 25 septembre, l'assemblée proclamait la République française une et indivisible. Les actes publiés allaient dorénavant être datés de Fan premier de la République. Garnot, de retour de l'armée du Rhin, prit part aux premières séances et aux premiers votes. Une nouvelle mission urgente allait lui être donnée.

Missions aux Pyrénées.

L'Espagne avait comme roi un Bourbon. L'ultramontanisme s'y épanouissait. Le manifeste Bruns-wick traduit en langue basque provoquait nos soldats à la désertion ; les administrations locales de notre frontière du sud jetaient le cri d'alarme (1).

« Le 23 septembre, le lendemain même de son installation, la Convention désigna six de ses membres pour aller organiser militairement la frontière des Pyrénées. Isnard, Aubry et Lespinasse se rendirent à Perpignan ; Carnot, Garrau (de Sainte-Foy) et Lamarque, à Bayonne. Quelques bataillons pour garder vingt-cinq lieues de frontières, quelques soldats dispersés sur des fortifications en ruines, absence d'artillerie, de munitions, d'habillements, de vivres, voilà le tableau qui s'offrit aux yeux des représentants. Le désordre moral dans l'armée égalait le désordre matériel ; défaut d'instruction, licence, indiscipline, et tous les maux que produit la cupidité. Quant au civil, les tribunaux et les corps administratifs, très

(1) Ilippolyte Carnot, t. i, p. 276 et 277,

défectueux sous le rapport du pers.onnel, procédaient sans règle et joignaient aux abus du vieux régime ceux qui accompagnent l'état de révolution. »

La mission aux Pyrénées dura deux mois. Elle fit l'objet d'un rapport a la Convention. Il enthousiasma l'Assemblée, qui en vota l'impression et la distribution.

Nous y avons puisé nombre de pensées que le lecteur trouvera dans ce livre. Les commissaires ne s'étaient point contenté d'agir, de visiter les forteresses, de faire exécuter les réparations urgentes, d'organiser la garde nationale, de lever de nouveaux bataillons, d'acheter des cuivres, de faire construire affûts et canons, d'établir une école pour former des artilleurs, de créer, «sous le nom de légion des montagnes un corps particulier d'infanterie légère, composé de miquelets, admirables pour la guerre de partisans dans un pays dont ils connaissaient tous les rochers, tous les buissons, tous les ravins, tous les, défilés », ils se jugèrent autorisés a adresser a la Convention toutes les observations qui leur semblaient intéresser le sort du peuple. Question des subsides, des contributions ; question des routes et de la navigation ; question des municipalités riches et des municipalités pauvres qui doivent s'entr'aider, question d'agriculture et d'économie politique, questions d'instruction publique et d'éducation nationale, tout est a lire dans ce rapport dont j'ai extrait de nombreuses pensées. En voici encore quelques-unes : Rien de 'partiel ne doit être eiitrepris ; c'est en grand qu'il faut envisager les besoins de la République . — Après la guerre, des milliers de bras vont manquer d'occupation. Vous tie pouvez entretenir longtempjs sur pied une armée de six à sept cent mille hotnmes ; il faut leur assurer des moyens de subsistance pour le jour où Us rentreront dans leurs foyers. Il est

impossible iC abandonner à l'indigence des citoyens qui ont bien servi leur patrie ; mais leurs besoins finiraient par la dévorer elle-même^ si l'on n'y pourvoyait par leur propre TRAVAIL. V éducation nationale seule peut développer dans le cœur de la jeunesse les principes de son bonheur : V amour ardent mais éclairé de la patrie^ la piété filiale^ le goût de la simplicité, le sentiment de la bienveillance et le respect pour les mœurs..., etc.

C'est pendant cette mission aux Pyrénées que Lazare Carnet vit pour la première fois La Tour d'Auvergne (1).

« La Tour d'Auvergne, capitaine au régiment d'Angoumois, dont deux bataillons faisaient partie de l'armée des Pyrénées, vivait, dans une hutte, de châtaignes et de lait, selon le goût de sa Bretagne, donnant l'exemple de la rigidité des devoirs, jointe a une grande douceur envers ses soldats, admiré et adoré des uns et des autres.

La colonne infernale (c'est l'ennemi qui la baptisa) était en partie composée de Basques. L'extraordinaire ascendant qu'il exerçait sur eux s'explique par sa connaistsance de leur idiome et de leur caractère. Il se plaisait à étudier un peuple aux mœurs primitives, comme ses chers Bretons, et il s'en était fait pour ainsi dire une famille.

Dès ce temps-là, voltigeaient autour des armées un f'ssaim de prétendus commissaires du pouvoir exécutif provisoire. Avec la prétention de stimuler le zèle des généraux et d'entretenir l'esprit révolutionnaire chez les fjoldats, ils ne faisaient que contrarier l'action des chefs militaires et celle des représentants de l'Assemblée. Leur

(1) Hippolyte Carnot, 1. 1, p. 286.

pernicieuse influence ne fut réprimée qu'a l'époque où Garnot fit supprimer les ministres pour concentrer le pouvoir exécutif dans les mains du Comité du Salut public. Un fait raconté par Garrau sur la présence de ces émissaires aux Pyrénées donne l'idée de ce qui se passait presque partout.

Ils avaient établi leur résidence à Bayonne, d'où ils prenaient leurs renseignements et d'où ils envoyaient leurs dénonciations ; comme ils y vivaient dans l'abondance, le régime austère auquel l'armée était soumise leur paraissait peu vraisemblable et voulant s'en assurer par eux-mêmes ils arrivèrent inopinément au camp. Le représentant Garrau et le général Frégeville les reçurent dans la baraque qu'ils occupaient et les invitèrent à partager le repas qu'on allait leur servir. Quel fut l'étonnement de ces convives trop curieux lorsqu'après une soupe aux légumes, mangée avec des cuillers de bois sur une barrique renversée, on leur dit qu'ils avaient dîné ! Il leur fut alors proposé pour récréation de visiter lesavant-postes. Là, une musique à laquelle ils n'étaient pas accoutumés, des coups de canon échangés avec les Espagnols, leur fît apprécier le séjour de Bayonne, ses bons repas et ses promenades paisibles : on ne les revit plus.

Après quelques alternatives de revers et de succès, nos armées commandées par le vieux et infatigable Dagobert, ce type du capitaine républicain, par Dugommier, Pérignon, Augereau, Moncey, refoulèrent les Espagnols sur leur territoire (1)- »

(1) Hippolyte Carnot, t. i, p. 288jet 290.

Le procès de Louis XVL

« Garnot, absent de la Convention avant la mise en jugement de Louis XVI, y rentra vers le 9 janvier, lorsque les débats du procès étaient commencés. » Il vota la mort. Trente ans plus tard il expliquait ainsi son vote : « E)i tout pays on condamne ceux qui conspirent contre l'Etat. Les souverains ne font-ils pas mettre à mort ceux qui coîispirent contre eux ? Le peuple, le vrdi souverain, n'aurait-il pas le même droit ?

Le manifeste de Brwiswick a été V arrêt de Louis XVL Les choses en étaient venues au point qu'il fallait nécessairement que le roi pérît, ou la Convention et la France avec elle.

Le meilleur a payé pour les méchants.

Les mauvaises causes ont leurs martyrs comme les bonnes. Louis XVI a commis le plus grand crime dont un roi peut se rendre coupable, celui de livrer son pays à V étranger. Malgré cela, il eût été sauvé, si la Convention n'eût pas délibéré sous les poignards. Si le Roi ne périssait, c'était la Convention et la France avec elle. »

Annexions de territoires.

Partout 011 la France déployait le drapeau tricolore, elle apportait dans ses plis les libertés. Tous les pays voisins demandaient leur annexion à la France. Au comité diplomatique, Garnot saisit l'occasion de développer ses idées sur l'esprit de conquête, sur l'indépendance individuelle des peuples en même temps que sur leur solidarité collée-

tive. Nous avons extrait de ses opinions quelques pensées.

« Le décret (1) du 15 décembre ordonnait aux généraux en pays étranger de convoquer partout les assemblées primaires pour établir une forme de gouvernement libre. Tout vœu de réunion a la France devait être exprimé régulièrement. »

C'était la cristallisation du vœu émis par Garnot, que les différentes provinces é^angères qui demanderaient leur réunion par un lib?'e vote fissent partie de la France.

La Constitution de 1793.

Pendant que, dans les commissions diplomatique et militaire, Lazare Carnot, les yeux fixés sur l'ennemi et sur les peuples que dé^vraient du jongles vaillants soldats de la Révolution, consacrait ses veilles à l'étude, les Montagnards faisaient arrêter les Girondins le 2 juin. Vingt jours plus tard la Convention votait la Constitution de l'An L Lazare Garnot, invité comme tous les membres de l'Assemblée à lui communiquer ses propres idées, répondit à cet appel par un projet de déclaration du citoyen dans lequel nous avons puisé ses opinions sur l'organisme social, l'état de société, les droits de l'individu.

Mais pouvait-il être possible d'appliquer la Constitution nouvelle, quand la frontière était forcée sur tous les points, ■alors que les Espagnols avaient envahi les Pyrénées-Orientales, que les Anglais occupaient Toulon au Sud et assié-

(i) Hippolyte Carnot, t. i p. 305.

geaieiit Dunkerque au Nord, que les Autrichiens avaient pris Yalenciennes et Gondé, que les Prussiens refoulaient nos armées sur l'Alsace, que l'insurrection appelait à sa tète en Normandie deux royalistes, Wimpffen (1) et Puisaye (2), que Lyon était en pleine révolte sous l'impulsion de Précy (3) et de Virieu (4), que la Vendée toute entière était en armes.

Gomme le disait Barère (5) a la tribune, « la République

(1) Wimpfen (Félix de), né en 174S, maréchal de camp en 1783, élu député aux Etats-Généraux eu 1789, par la noblesse de Caen, mis à la tête de l'armée de Cherbourg, organise Finstruction fédéraliste en Normandie après la chute des Girondins, passe en Angleterre, reprend du service après le 18 brumaire, mort en 1814.

(2) Puisaye (Joseph-Geneviève, comte de), né à Mortagne en 17b4, officier dans les Gent-Suisses, député de Perche aux Etats-Généraux, maréchal de camp en 1791, se révolte après la chute des Girondins, se met à la tête des insurgés de l'Eure, est battu à Pacy, passe en Angleterre, organise la chouannerie, prépare l'expédition de Quiberon. Accusé par les royalistes d'avoir pactisé avec Hoche, finàtsa vie au Canada, où il mourut en 1827.

(3) Précy (Louis-Ferdinand Perrin, comte de), né près de Semur en 1712, mort en 1820, l'un des commandants de la garde constitutionnelle de Louis XYI.

Chef de l'insurrection de Lyon en 1793. Lutta bravement et put gagner la Suisse. Fut livré par la Prusse sous le gouvernement consulaire qui le maintint 18 mois dans les cachots. Sous les Bourbons, lieutenant-général gouverneur de Lyon.

(4) Virieu (François-Henri, comte de), né à Grenoble en 1754, colonel en 1789, député de la noblesse du Dauphiné aux Etats-Géné^ raux, un des organisateurs de la défense de Lyon contre la République, tué en cette ville le 15 octobre 1793.

(5) Bertrand Barère de Vieuzac, né à Tarbes en 1755, mort en 1841 ; avocat à Toulouse, député aux Etats-Généraux, prononça l'éloge funèbre de Mirabeau. Député à la Convention, dirigea le procès de Louis XVI, membre du Comité du Salut public, vécut oublié sous le Consulat et l'Empire. Membre de la Chambre des représentants pendant les Cents Jours. Exilé par les Bourbonf-i Hevint ■en France après la Révolution de 1830.

n'était ph( S qii une grande ville assiégée ; il fallait que la France ne fût plus qu'un vaste camp retranché ». Nous allons voir Garnot à l'œuvre.

Missions aux armées.

« La France (1) avait alors sous les armes tout au plus 230. ÛOO hommes fort mal équipés. La Convention, reconnaissant l'insuffisance de ces forces contre tant d'agresseurs, décréta une levée de 300.000 nouveaux soldats, et sur la proposition de Garnot (8 mars 1793) elle envoya 41 commissions de deux députés dans les départements, pour stimuler le patriotisme des citoyens et présider au recrutement.

« La mission de Garnot dans le Nord, outre son objet ostensible, avait aussi pour but de surveiller les démarches du général qui commandait en chef sur cette frontière. A peine arrivé, il prévint l'Assemblée du danger que courait la République. », -

Dumouriez allait trahir la Gonvention comme Bouille avait trahi la Gonstituante, comme Lafayette avait trah* la Législative.

Défection de Dumouriez.

Le vainqueur de Vatmy et de Jemmapes, commandant en chef de l'armée du Nord, affectait de parler en dictateur aux conventionnels, comme si le sort de la République était entre ses mains.

(1) HippolyteCarmt, t. i, p. 312 et 315.

Les commissaires réunis à Lille (c'étaient Garnot et Lesage-Sénault) lui envoyèrent l'ordre de se présenter devant eux afin de s'expliquer sur les inculpations graves qui le concernaient (29 mars 1793). Le général répondit le même jour « quils vinssent eux-mêmes l'interroger. Se battre et plaider, dit-il, c'est trop à la fois. » La Convention, prévenue de cette insulte (1), « ordonna que le général infidèle serait mandé à sa barre, ei cinq des membres de l'Assemblée' furent désignés pour mettre le décret à exécution : Camus, Lamarque, Quinette, Bancal et Garnol. Le ministre de la guerre, Beurnonville, leur fut adjoint. Cette commission reçut pouvoir de suspendre ou faire arrêter tout militaire quelque fût so?i grade. On sait ce qui lui advint. »

Carnot, en tournée à Douai et à Arras, dut à un retard du courrier qui lui fut expédié, avec invitation de rejoindre les autres commissaires, de ne pas subir leur sort.

« Carnot (2), soustrait comme par miracle au sort de ses collègues qui furent traînés pendant trente mois, de prison en prison, chez l'étranger », s'occupa de suite de remédier aux conséquences de la défection de Dumouriez qui, suivant l'expression de Michelet, « se sauva dans le ca?np autrichien et disparut de l'histoire ». L'armée avait résisté aux séductions de Dumouriez mais « elle offrait le plus grand désordre ; l'insubordination régnait parmi les soldats, la division parmi les chefs. Le premier soin devait être de rallier tous ces éléments dans les mains d'un chef capable d'inspirer la confiance. » Carnot écrivait le

(1) Hippolyfe Carnot, t. i, p. 314.

(2) Hippolyte Carnot, t. i, p. 317 et 323.

3 avril à la Convention : « Il faut ii présent un autre général, et je propose Dampierre, qui s'est bien conduit, qui a de l'expérience et du patriotisme, qui est connu et aimé de l'armée. La tâche est difficile, mais nous l'aiderons. Ayez à prendre une prompte décision. » La Convention ratifiait sur-le-champ le choix de Carnot. Quelques semaines plus tard, le 9 mai, Auguste Picot, marquis de Dampierre, né à Paris en 1756, lieutenant de Rochambeau en 1792, général en chef de l'armée du Nord après Dumouriez, reprenait l'offensive contre les Autrichiens et était tué d'un coup de canon au siège de Valenciennes. La Convention lui décerna les honneurs du Panthéon.

Carnot a Dunkerque, a Furnes.

Le 4 avril, un décret envoyait Carnot à Dunkerque, objet des perpétuelles convoitises de l'Angleterre.

« La place de Dunkerque (1), ce chef-d'œuvre de Yauban, n'était plus que l'ombre d'elle-même depuis le honteux traité qui avait obligé Louis XIV d'en faire combler le port, ruiner les écluses et raser les fortifications par ses propres soldats, sous l'inspection des commissaires anglais, ï^ntourée de faibles retranchements en terre, elle ne comptait, au moment où nous parlons, que 1600 hommes de garnison. Carnot visita la frontière, réparant, consolidant, organisant partout oii il en était besoin. Les deux représentants (Carnot et Duquesnoy) formèrent un camp à Gyvelde, sous Dunkerque, pour protéger la plage et les travaux destinés à la défense de la ville. Ils en éta-

(0 Hippolyte Carnot, 1. 1, p. 3l7et323.

blirent un autre sur la montagne de Cassel déjà si forte par sa position naturelle et qu'ils fortifièrent encore, afin de maintenir les communications entre Dunkerque et Lille ».

Nous qui depuis 18 mois suivons les péripéties de la grande lutte sur la frontière belge, nous ne saurions trop insister auprès du lecteur pour qu'il lise les lettres mêmes adressées par Carnot à la Convention. Il y verra le plan suivi par L'ancien officier du génie pour défendre la frontière du Nord ; il le verra se rendant à Calais, à Saint- Omer, à Béthunè, à Lille, à Valenciennes, \\ Furnes, à Nieuport, à Bergues, à Ypres, à Cassel, en face d'Ostende où est le duc d'York, de Tournai où campe l'armée de Ferdinand de Cobourg.

En voici une qui donne la note des autres :

<( Nous venons de ipar courir les forteresses^ camps et cantonnements de la frontière du Nord, depuis Lille jusqu'à la mer... Les Dunkerquois ont à soutenir une vieille gloire., et 710US les avons trouvés disposés à s'ensevelir sous les ruines de leur cité plutôt que de l'abandonner aux ennemis. Quoique sans murailles, cette ville est, par saposition, susceptible d'une grande défense. Pour seconder le courage de ces bons républicains, nous avons ordonné un retranchement dans l'intérieur de la ville, au moyen duquel on peut sans compromettre la siireté des habitants y soutenir V assaut sur les remparts de terre qui forment son enceinte. Nous avoîis aussi commandé qu'on artndt sur-le-champ des espèces de chcdoupes canonnières qui battront /'eslran (1) et rendront les approches presque impossibles . La plus grande

(1) TeiTain platet sablonneux dont une partie est souvent couverte par les hautes marées.

ardeur a?iime les citoyens. Les officiers municipaux., sont sages, fermes, et savent faire aimer la loi. On est décidé i à se barricader dans les rues ; et les metnbres de la société popidaire ont arrêté, dans une de leurs séaiices où nous avons assisté, qu'ils iraient eux-mêmes aux travaux de fortification pour donner V exemple.

Tous ces moyens, soutenus par dix-huit jyiille hom^mes qui, dans les vingt-quatre heures, peuvent arriver des cantonnements et places du voisinage, iious donnent la certitude morale que les ennejnis n'auront pas même le faible avantage de s'emparer d'une ville qui ne compte point parmi les places fortes, et derrière laquelle se trouve la véritable barrière, la ligne cent fois inexpugnable formée par Gravelines, Calais, Saint-Omer, Aire, Saint-Venant et Béthune. Nous allons visiter successivement et plusieurs fois ces différentes villes, pjour en ordonner et suivre les dispositions défensives. »

Le 29 mai quarante vaisseaux anglais entraient dans le port d'Ostende.

Le 30 mai Garnot écrivait de Bergues : « Cette nuit, la ville de Fumes sera attaquée par deux colonnes. Vous ne devez regarder cette opération que comme un coup de main pour essayer nos soldats et les aguerrir. Nous sommes trop faibles pour tenter davantage. Nous ne comptons p)oi7it rester à Fumes, mais faire quelques prisonniers et enlever quelques pièces de canon. »

Le 31 mai les troupes républicaines victorieuses entraient dans la ville par la porte d'Ypres tandis que l'ennemie l'évacuait par celle de Nieuport.

Il y eut des scènes de désordre et de pilloge. Garnot sévit et lança une proclamation aux soldats. Son rapport à la Convention nous montre son labeur : » Navrés

de douleur et excédés de fatigue^ ayant été dix-huit heures de suite à cheval, nous rentrâmes à Bergues, après avoir fait sur tout le cours de notre chemin les plus vifs reproches aux soldats que nous trouvions en faute... » Sa proclamation affirme ses idées: «... Rappelez-vous, soldats, que le premier de vos titres est celui de citoyens ; ne soyons pas pour notre patrie un fléau plus terrible que ne le seraient les ennemis eux-mêmes ; ils savent que la République ?îe peut exister saris vertus, et ils veulent, par les intrigues de leurs émissaires en étouffer le germe parmi nous. Laissons-leur V esprit de rapine et de cupidité ; honorons-nous des vertus civiles encore plus que des vertus militaires ; que le faible et Uoppriyné soient siirs de trouver en nous une force tutélaire. Les vieillards, les femmes, les enfants, les cultivateurs, les hommes paisibles de tous les pays, sont nos frères^ nous devons les protéger contre la tyrannie ; nous devons défendre, comme les nôtres même, leurs personnes et leurs propriétés,; tels furent toujours, même au siècle du despotisme, les sentiments du soldat français ; tels doivent être à plus forte raison ceux des soldats de la République. »

t( La prise de Furnes eut lieu le 31 mai 1793, jour marqué dans les Annales de la Révolution par une de ses crises les plus tristes. » Ce fut a cette date que la Commune de Paris se proclama en insurrection, qu'elle nomma commandant en chef de l'armée de la capitale le capitaine de la garde nationale Hanriot, ancien commis des postes au passé suspect, tout dévoué a Robespierre, et que l'armée de l'émeute envahil la Convention et imposa la suppression du Comité des Douze.

Pendant deux mois encore, pendant lesquels, à Paris, le Comité de défense générale institué après le 10 août par

l'Assemblée Législative, continué sous la Convention, transformé le 4 avril 1793 en Comité de défense et de Salut public,s'oT^&,ms3i sous cette nouvelle forme. Lazare Garnot faisait avec son frère Garnot-Feulins, alors chef de bataillon du génie, une tournée d'inspection dans les villes du Nord. Les deux frères exposent leurs craintes tantôt au Ministre de la guerre, tantôt a la Convention. Tout en approuvant les travaux considérables ordonnés par Gustine (le général en chef des armées du Nord qui avait succédé a Dampierre) (1), « à Arras et aux autres places situées sur cette ligne, leur plus grande sollicitude est de garantir le territoire du côté de Maubeuge. Ils craignent que le projet de l'ennemi ne soit de faire une pointe dans le cœur de la France, en s'emparant desplaces du Quesnoy, de Landrecies et d'Avesnes pour se porter ensuite sur Saint-Quentin et même sur Guise ; puis de franchir la Sambre et d'appuyer ^sa droite à cette rivière pour pénétrer sur celle de l'Aisne et éviter la barrière difficile de la So7mne. » Vainement Lazare Garnot se rendit luimême auprès du général en chef, sans pouvoir lui faire partager ses idées. Gustine ne voulut rien entendre et, faute de secours, Valenciennes tomba aux mains de l'ennemi. En 1793 comme aujourd'hui c'est de ce côté que vinrent les plus grands dangers. Mais.... Lazare Garnot l'avait

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