L'ARTISTE, INTERMÉDIAIRE NECESSAIRE ENTRE LA NATURE ET NOUS
Mais refl'ort que nous tenterions solitairement dans ce double but ne tarderait pas, je le sais bien, à nous lasser. Nous avons beau nous convaincre, raisonnablement; que nous devons consentir, pour notre développement spirituel, à la difficulté, comme à la douleur pour notre développement moral, nous ne verrions pas sans bientôt nous décourager la difficulté grandir et se multiplier avec notre eflort. Bientôt s'impose à nous la nécessité d'appeler à l'aide les initiateurs providentiels, ceux qui ont donné à une telle étude toutes les ressources de dons supérieurs, — les artistes.
Tout est-il beau dans la nature? Notre premier mouvement devant elle est celui d'une gratitude qui ne songe pas à choisir. De la comparaison naît le doute. Devant deux paysages nous disons : Celui-ci est le plus beau; il en est de moins beaux encore que l'inférieur des deux. Il y a des plaines aux grandes lignes harmonieuses qui confusément évo(juent dans les esprits les plus naïfs l'idée du style; il y a des plaines uniformes, froides, lourdes, vulgaires. — Et ce paysage se compose, il se fait un cadre de tout ce qui dépasse et romprait son unité, trahirait son caractère; cet autre lasse le regard par une étendue composite et excessive, il n'est qu'un panorama.
Style, composition : termes dont nous ne sommes pas assurés d'avoir, par nous-mêmes, une notion précise et complète.
Peut-être parviendrions-nous à une conception du
moins suffisante de la vérité si nous n'avions a flair© qu'à elle. Il est malheureusement trop assuré quJ le mensonge nous environne de toutes parts. C'esl l'invention de l'homme. Il est, en lui-même, la beauté suprême et l'apogée de la nature. Mais l'œuvre dj son esprit et de ses mains est souvent très laide parce qu'il a souvent négligé de prendre ce conseil de la nature dont nous constations la clarté.
Nous avons trop parlé des trivialités et des erreurs décoratives de la rue, pour y revenir. Mais songez à cette extraordinaire prédilection pour la hideur que dénonce l'indigence de la plupart de nos professionnels inventeurs d'images populaires. L'illustration sadique ou obscène des journaux, des affiches; la banalité sans nom des œuvres de simili-art qui encombrent les halles de nos gares, de nos églises, de nos salles de réunion, sans parler des annuels salons de peinture; enfin la photographie! Gomment attendre que des yeux, salis aussitôt qu'ouverts à ce flot de sottise et de boue, reconnaissent et comprennent la beauté vraie!
Le sens, initialement pur et fort, graduellement se déprave, héréditairement s'atrophie; et la méconnaissance delà beauté a des conséquences profondes qui devraient convaincre tous les moralistes de la primordiale importance ethnique et sociale de l'Art. La méconnaissance de la beauté produit le goût monstrueux de la laideur, le vice, perversion de l'instinct, que le culte logique de la beauté saine aurait conservé dans son intégrité, et fortifié.
Aux objets répugnants nous cherchons des appâts. Les notions premières se sont à ce point obscur-
Reij^ardons la Vie. yb
I cies. à celte heure, chez la plupart des hommes, qu'ils ne savent même plus ralionnellement diriger leur faculté d'admirer. Nous en sommes tombés à j- nous délecter,^ non pas aux magnificences ou aux î délicatesses dont les formes s'illustrent dans une lumière plus ou moins riche ou nuancée, mais à cette lumière elle-même; les violences de l'électricité nous ont affolés; dans l'extase où elle nous jette, nous oublions de regarder ce qu'elle éclaire. Du reste, elle éblouit même les choses, elle les brutalise, interrompt entre elles les relations; elle les isole, et nous perdons, grâce à elle, le sentiment vérifié de cette arabesque indiscontinue qui est un des principes essentiels des beautés de la nature.
Pour les plus hauts motifs, donc, et dans des intérêts très divers, nous sentons clairement la nécessité de recourir à l'artiste comme au directeur de notre conscience. Et ce n'est pas seulement en raison des conditions négatives qui menacent la vie intérieure de l'individu dans le présent état social, c'esl en tout état de choses que nous devons attendre, de celui dont la fonction est de voir, le geste qui révèle. Très pertinemment nous savons que le rôle personnel de chacun de nous, dans la grande coopération universelle des activités, sera d'autant mieux tenu que nos relations avec la nature seront plus intimes, plus sûres, plus harmonieuses.
C'est le désir de mieux connaître la nature et de jouir de ses beautés avec plus d'intensité et de sécurité, en d'autres termes, c'est l'ambition légitime de plus véritablement vivre qui nous adresse à Fart : en effet, Fart nous renverra à la nature, avec une sensibilité plus éclairée, plus généreuse aussi. Car il aura su nous répondre à cette question qui naguère nous
inquiétait : « Tout est-il beau dans la nature? » Nous aurons appris de lui que, du moins, l'art peut tirer un parti de beauté de tous les éléments de la nature puisqu'il transforme tout, en transposant tout, selon d'infaillibles lois, du monde contestable de la réalité objective dans l'atmosphère de certitude du monde intérieur que ces lois régissent, et d'où s'oriente la vision humaine gouvernée par la sensibiHlé.