L'ART, SIGNE D'UNION
L'art procède du bon sens, de la force et de la tendresse. Il nous communique ces dons auxquels les raisonnements les plus logiques et les études les plus assidues ne nous permettraient point d'atteindre : il faut que nos facultés soient vivifiées par la joie qui exalte l'esprit et qui ouvre le cœur de l'homme à l'amour de son semblable :
Hommes, devenez tous frères en admirant,
a dit Victor Hugo. L'admiration est, en effet, le plus efficace principe d'union.
Dans un musée rempli de chefs-d'œuvre, l'union règne et sur l'espace et sur le temps. La foule passante, si elle sait voir, n'a qu'une pensée devant ces divines interprétations de la nature, et qu'un sentiment. Il n'est pas rare que des regards de S3^mpathie s'échangent, autour de ces merveilles, entre des personnes qui s'aperçoivent pour la première fois.
Mais ces interprètes de la nature, les artistes eux-mêmes, sont unis entre eux, malgré toutes les différences qui font que le génie ne se confond pas
ca ^
fa i
ai o
wmmM u u u\ iiaim m'iimm MiHMwiiiMiiiiiiiiiUMiiiiy iiimi imuii
avec le génie, par ces différences mêmes qui constituent des unités, dans leur commune adoration de la beauté. Le nom de ce culte est : Tradition.
Chacun de ces grands hommes a fait en lui, selon les fatalités heureuses qui lui permettaient de comprendre et de sentir de telle manière et non de telle autre, la somme des forces de sa race et de son temps; il a religieusement écouté la voix de la nature et, loin de chercher à se distinguer de ses grands prédécesseurs et à les démentir, il s'est efforcé de s'élever jusqu'à eux, et il les a rejoints en leur apportant une lumière qui s'ajoutait à la leur, qui Fenrichissait. Rien n'est plus consolant, rassurant, que cette unanimité des flambeaux humains. Tous ont brillé pour éclairer sous nos yeux le spectacle, et, s'ils le contemplent chacun sous un angle particulier, aucun ne conteste par sa vision celle de tous les autres.
Entre l'univers et nous, ils sont les médiateurs nécessaires. Ils révèlent l'homme à lui-même, l'amènent à prendre lucidement conscience de son être propre, à grouper ses dons et à les orienter dans ce désir d'augmentation qui fait de l'âme de l'homme son œuvre. L'artiste tout le premier fut son propre créateur au seul sens qui puisse humainement convenir à ce mot, et c'est-à-dire qu'il parvint à accomplir la découverte de sa vérité personnelle, profonde, cachée. Par son exemple, par son œuvre, il nous adjure de tenter à notre tour la découverte de notre âme. Entre la nature et nous, et, s'il n'est pas excessif d'ainsi dire, entre notre âme et nous, l'artiste est l'intermédiaire lumineux.
Avec quel rpsnect nous l'aborderons, si nous avons un juste sentiment de son rôle et des magiques
Regardons la Vie. 79
dons qui lui ont été départis, mais qu'il a du quotidiennement, laborieusement, héroïquement développer!
« Combien vous a-t-il fallu de temps pour faire ce tableau? demandait le juge anglais au peintre Whistler, assigné devant le tribunal en règlement du prix d'un tableau par l'acheteur, qui trouvait excessives les prétentions de l'artiste.
— Vingt-cinq minutes, répondit Whistler; mais, [)our pouvoir aujourd'hui faire ce tableau en vingtcinq minutes, j'ai dû travailler sans relâche pendant vingt-cinq années. »
Vérité proverbiale qu'il faut pourtant rappeler sans cesse : il y a le don et il y a l'étude; l'un sans l'autre ne serait rien; ils font de l'homme qui sait les réunir un conscient instrument de production où l'humanité se glorifie d'admirer sa propre puissance.