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UNE CAPITALE DE L'IDEALISME

Quoi qu'il en soit, nous pouvons, dans l'état où nous la trouvons aujourd'hui, lui demander un grand enseignement. Entrons avec respect, mon compagnon et moi, dans ce lieu unique, et saluons la très vénérable assemblée de chefs-d'œuvre.

Vénérable : insistons sur ce mot, sur le sentiment qu'il exprime. Gomment songer, sans frissonner dans notre esprit et dans notre cœur, aux mains divines qui ont jeté leur ombre sur ces toiles pour y fixer une pensée immortelle? N'imitons pas les indifférents qui ont pénétré ici comme en un lieu banal, sans s'incliner et — je dis cela sérieusement — sans réparer le désordre de leur toilette; ne les voyons pas...

Au premier regard dont nous parcourons les quatre murs de cette « chambre ardente », nous n'avons qu'une impression confuse de grâce et de sévérité mêlées ; toutes ces œuvres composent d'abord pour nos yeux comme un seul tableau. Ce sont les traits communs de compositions très différentes qui, pour nous rassurer, nous accueillent. Mais nous m

POUIIQUOI ET COMiVltiNT VISITER LES MUSEES.

c)4 Pourquoi et Comment \>isiter les Musées.

tarderons pas à senlir la variété infinie de cette grande harmonie générale.

l^n efïet, il y a un fond commun. C'est ici une des capitales de l'idéalisme; ici, on célèbre la gloire de la forme et de la pensée humaines.

Le critique Winckelmann, admirateur passionné, et très renseigné, de l'art antique et de la Renaissance, a écrit :

« Il n'est de véritable beauté que dans le corps humain, qu'on pourrait appeler la mesure de toutes choses. »

Quoi qu'il en soit de la valeur de cette affirmation, démentie par le réalisme et Timpressionnisme, vous pouvez la considérer comme l'article premier, Ibndamental et essentiel, du credo des artistes au temps de la Renaissance. Tous, Italiens ou Flamands, Espagnols ou Français, Allemands ou UoUnndais, tous ont exclusivement cru à la beauté de la statue humaine, telle que les Grecs l'avaient admirée.

Ne nous trompons-nous pas en traitant d'idéaliste cette convention? Ne serait-elle pas réaliste, au contraire? Et qu'y a-t-il, en ell'et, de moins idéaliste que Fart grec?

Oui, le procédé des artistes de la Renaissance comme des Grecs est réaliste, puisque les uns et les autres se proposent d'imiter la nature : il n'y a de vraiment idéaliste que la conception d'art purement cérébral des vieux Egyptiens, des Cambodgiens et de tous les divins Primitifs. Cependant, l'art réaliste des Renaissants s'élève à l'idéalisme grâce au partipris, qui leur est commun, de tout sacrifier à la beauté humaine et de la célébrer chacun selon sa nature propre.

Uemarquons-le : aucun des artistes réunis dans ce

vIusEE DU Louvre : Raphaël : Lœ Sainte Famille de François P^.

Étudiez surtout la figure de saint-Joseph, la seule où l'on sente l'âme et la main de Raphaël ; quelle grandeur simple, et comme on voit que ce personnage a pénétré le sens tragique du spectacle qui se déroule sous ses yeux I

Le Salon carré. 9^

salon, ni le Vinci, ni Yélasquez, ni Raphaël, ni Véronèse, n'a donné un double au modèle qu'il avait choisi; et du même modèle, s'il avait été copié par tous ces maîtres, nous aurions des exemplaires étrangement diflerents.

Chacun, pourtant, s'est efforcé de s'élever juscju'à la nature; mais c'est lui qui faisait cet effort, lui, avec toutes les préférences de son esprit et de son tempérament, avec sa conception personnelle et fatale de la vie et de la beauté. Il insistait instinctivemenl, afin de trouver dans son œuvre à la fois le plus de joie possible et le plus de vérité, sur ces traits distinctifs de son idéal. Celui-ci concevait la nature faslueusenient, et vous pouvez admirer, dans Les Noces de Cana., une des pages les plus riches, les [)lus somptueuses (|ue jamais homme ait écrite. Celui-là à plus de réelle grandeur ajoutait aussi plus de bonlé, une idée plus

I \ générale et plus tendre de la vie : regardez, dans la grande Sainte Famille de Raphaël, la figure accoudée de saint Joseph', cette tristesse de l'homme devant l'évidence d'une nécessité douloureuse, cette pitié qui, en quelque sorte, remonte de l'être périssable vers l'Etre éternel rapproché de la créature par la participation à la souffrance; il y a tout cela, et bien plus, dans ce grand visage pensif; il y a surtout une nuance humanisée de l'idée religieuse, que nous ne trouverions pas chez les maîtres ou les prédécesseurs

1 de Raphaël; ils sont plus mystiques, ils habitent un monde plus élevé et moins immédiatement acces-

' sible, — par exemple, Fra Angelico. — Et cet autre,

I avec quelle tendresse valeureuse il contempla les

1. La seule figure qui, dans ce tableau, soit tout entière de Raphaël; les autres ont été exécutées par Jules Romain, d'après les cartons du maître.

splendeurs de la chair! L'éclat de celte matière plus brillante que toutes, la peau vivante, a fasciné le Corrège, il y, a trouvé son moyen personnel de comprendre la nature, il nous transmet son éblouissement commenté par son génie, et c'est à l'admiration pure que nous oblige ce triomphe de la beauté féminine, lumière elle-même dans la lumière, VAiitiope !

Sur ce titre chercherez-vous des renseignements? Qui est-ce, Antiope? Les dictionnaires vous répondraient : la mère de Zetus et d'Amphion, ou encore une reine des Amazones, épouse de Thésée. Ni l'une ni l'autre ! C'est la femme, c'est une image de la Beauté telle que l'adorait le Corrège, ou du moins telle que les limites de ses forces lui ont permis de l'exprimer.

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