L'INFIRMITE DU GENIE
Car il faut qu'à l'admiration pour le génie de ces artistes extraordinaires s'ajoute en nous la mélancolie d'une compassion supérieure.
Dans les copies que de grands peintres, nos contemporains,— unFantin-LatOur, un Gustave Ricard, — ont tenté de faire de certaines de ces œuvres, il arrive qu'on surprenne des hésitations, qui ne sont pas celles des copistes, des repentirs, l'aveu d'un désir seulement à demi réalisé. Ces indications de faiblesse, que les copistes n'auraient pu surprendre s'ils n'avaijnt reçu leur part des plus beaux dons, nous révèlent une vérité à la fois triste et consolante : il n'y a pas de réalisation adéquate au dessein du génie.
Et cela est triste, puisque c'est la condamnation
Le Salon carré.
de rhomme à qui la perfection est interdite; et cela est consolant, puisque ainsi l'homme peut toujours garder l'espoir d'un développement indéfini, et puisque aussi par là l'humanité générale peut toujours communiquer, grâce à ces troublantes défaillances qui les rapprochent d'elle, avec ses plus hauts représentants.
11 y a dans cette communication, dans cette communion, un mystère vraiment ineffable. Je me trompais en disant qu'il n'est pas de réalisation adéquate, absolue; mais ce n'est pas dans l'ouvrage accompli qu'il faut la chercher : c'est dans notre âme, si nous avons compris : — « Comprendre, c'est égaler. » — L'ouvrage de l'artiste n'est là que pour nous suggérer celui de la nature tel que l'artiste l'a vu et s'est proposé de le rendre, en s'ajoutant à lui. Ses hésitations, ses repentirs, qui trahissent son impuissance à exprimer toute la beauté dont il avait l'âme et les yeux pleins, sont vraiment ce qu'il y a de plus beau dans son chef-d'œuvre, car l'artiste, par ces faiblesses divines, nous dit, à nous qui nous contentions trop vite d'une compréhension trop vague : « Ceci n'est rien auprès de ce que j'aurais voulu faire ! Tâchez de voir, à travers ce que je vous montre, ce que j'ai vu ! »
Et c'est précisément là ce que nous aident à voir les admirables copistes dont je parlais.