DE LA MEILLEURE METHODE DE CLASSEMENT
Le bon sens veut que chaque œuvre nous soit montrée dans des conditions qui nous permettent de la bien voir. Il ne nous permet vraiment pas d'exiger plus; sans aller juscju'à l'intransigeance anarchique de ceux qui disent : « Il suffit qu'il y ait de l'air entre les œuvres exposées, et, pour le reste, chargez le hasard du classement, » on peut penser que tous les systèmes méthodiques de classement sont égalc-
FOUHUUOl ET CO.MMli^T VISITBK LES MUSEES. •
i4 Pourquoi et Comme lU visiter les Musées.
ment bons ou également mauvais. La méthode historique, qui groupe les maîtres par pays, par époques et par écoles, n'est pas mauvaise, puisqu'elle facilite l'étude de l'art dans ses développements à travers l'espace et la durée. Mais il y a pire que la méthode plastique, laquelle, en plaçant les uns auprès des autres — ceci vise toutefois exclusivement les sections de peinture — des tableaux sensiblement harmoniques par les lignes et les couleurs, met chacun d'eux à peu près en valeur et ménage entre une peinture et ses voisines la transition.
Il faudrait pouvoir concilier les deux points de vue, et c'est bien ce que cherchent les conservateurs avisés.
Quel(|iies-uns, infiniment modernes, à ces deux préoccupations en ajoutent une troisième. Tenant compte du sens initialement et principalement décoratif de toute œuvre d'art, ils voudraient le lui conserver dans le musée par un procédé spécial de présentation. Chaque salle ne comporterait la présence que d'un petit nombre d'œuvres choisies entre deux dates peu distantes, toutes du même pays, au moins de la même école, voire du même maître. Un mobilier du temps, bien authentique ou bien restitué, donnerait au visiteur l'illusion qu'il pénètre dans un domaine habité par les contemporains des artistes dont voici les tableaux ou les statues. — L'idée n'est pas (ju'ingénieuse. Il est clair que l'atmosphère ainsi composée nous aiderait à mieux comprendre un art re[)lacé comme par enchantement dans son milieu originel. Mais on voit tout de suite (juels frais énormes entraînerait une telle organisalion, généralisée, et quels vastes emplacements il y faudrait. De |)lus, si elle est possible pour des épo-
i6 Pouî-quoi et Comment i>isiter les Musées.
ques relativement récentes, au delà du xvi' siècle on se heurterait à d'insurmontables obstacles. Enfin, Fart mondain cadrerait sans- doute avec ce système, mais tout Tart religieux — à moins que des salles entières soient transformées en sanctuaires — lui échapperait, et même tout Fart proprement dit décoratif.
1, Je trouve dans une intéressante étude de M. Charles Saunier sur la présenlalion des œuvres d'art ces renseignements, qui seront ici à leur place :
« Si l'on n'a point songé en France, ou très peu, à l'aménagement des Musées et à la présentation des œuvres d'art, il n'en est pas de même à l'étranger. En Allemagne, en Hollande, un peu partout, les Miiséos ne sont i>lus considérés comme un réceptacle de choses disparates. On se préoccupe d'un classement scientKique, réalisé maintenant au musée I3iera de Milan, — et d'une prosi-ntalion aussi favurab'.e que possible des œuvres que l'on a le bonbeur de posséder.
« Ceux qui, depuis quinze années, ont visité la Hollande et vu le musée d'Anis!erdam, savent avec quel soin les administrateurs du musée disposent les trésors dont ils ont la ^'^arde. La Ronde de .Suit, notamment, est l'objcl de leur sollicitude : on a construit tout expri's une galerie ol)scure dont les d meiisions ont élé calculées pour permettre d'apprécier dans toute >on ampleur le célèbre tableau, piésenté sous une certaine lumière.' Cependant les conservateurs n'ont pas été satisfaits et, à l'occasion de l'exposition Kembrandt, ont cherché à faire mieux encore : un local pai-liculier a été aini-nagé en vue de faire valoir plus parfaitement la lîoitde de Aiiit et les autres manifestations du génie du peintre.
« Le musée di; Berlin était, jusqu'ici, justement renommé pour la beauté et la qualité des chefs-d'œuvre qui y étaient réunis. On a trouvé que ce n'était pas encore assez, et on a prétendu placer ces chefs-d'œuvre dans un cadre aussi voisin que possible de leur présentation primitive.
« Ponr les tableaux, les statues, les meubles, un palais vient d'être construit dans cette « Ile des Musées » prometteuse de merveilles, mais malhi'ureusement déparée par le passage d'une voie ferrée qui en modifie l'aspect et en trouble la quiétude. Contrairement aux errements suivis jusqu'ici, la superficie et les étages du nouveau musée n'ont pas été divisés en un nombre déterminé de salons destinés à contenir, au moyen d une marqueterie savante, le [)lus grand nombre dœuvres possible, non, mais dans le nouveau palais on a pratiqué une suite de cabinets, de salles, de galeries d'anhilectures diverses, destinés à présenter le& chefs-d'<euvre dans leur milieu original. On a même construit une « Basilique » pour isoler guf des autels les retables et autres petits tal)leaiix pieux, et réservé une crypie pour montrer dans son jour une merveilleuse mt^saïque [)rovenant de S. Michèle in Atlricesco, à Ra\enne.
« Il y a la salle du Trocento, le cabinol des Giovanni Hellini, le cabinet des HoKicclli, la tribune Raphaël, la salle des Signorejli- la salle des
i8 Pourquoi et Comment visiter les Musées.
On voit combien il est difficile de concilier avec la nature même des choses une organisation rationnelle des musées, combien surtout il est im[)ossible (le leur imposer un système d'ordre unique.
Les torts de la méthode historique sont évidents, encore qu'elle soit la plus simple et sans doute la plus utile. La froideur de renseignement qu'elle vise s'accorde mal avec l'expansion libre, la joie ou l'émotion de Tart. Le but même de cet enseignement n'est jamais pleinement atteint, aucun musée ne possédant les éléments d'une représentation de toutes les diverses époques et écoles proportionnée à l'importance de chacune d'elles. Un accident, un legs, les préférences personnelles d'un conservateur, font une place excessive à telle période ou à tel artiste d'un médiocre intérêt, aux dépens des grands instants et des vrais maîtres. Et pour quelles proportions interviennent, dans ces erreurs qui prennent un caractère officiel, la mode de la minute et les solennelles turlutaines de l'Ecole! Il est fatal que tôt ou tard on réagisse contre ces aberrations. C'est souvent pour donner dans un autre travers; et ces bouleversements, qui font trembler quand on pense à la fragilité de beaucoup d'œuvres entre les plus précieuses, ne vont jamais sans coûter des sommes, — réparations, aménagement, manutention, — qui seraient plus légitimement consacrées à des acquisitions nouvelles,
Titien, la salle dos Hais, le salon des Rubons. L'ennuyeuse symétrie est b.uinio de ces salles, de ces cabinets, où les tableaux sagement espacés et éclairés par d'heureux artiliccsde lumière voisinent avec des marbres, des tel res cuites, des bustes, des médaillons. On a ici l'illusion d'une inliniilc, d'objets familiers placés au hasard des acquisitions et selon la fanluisie d'un propriétaire amoureux d'art. •
{Les Arts de la Vie.)
Qu'est-ce .qu un Musée? 19
Mais ici protestent les partisans exclusifs de la méthode plastique. La plupart d'entre eux estiment qu'il y a beaucoup trop de tableaux dans nos musc es, puisqu'ils sont presque toujours si étroitement sevrés les uns contre les autres qu'il est, autant dire, impossible de les étudier isolément, les valeurs de chaque composition étant faussées par le parti pris dilï'érent des compositions voisines. Et puis, que de choses mauvaises! combien d'attributions contestables et de répétitions négligeables! Ne nous montrez que des chefs-d'œuvre et faites que nous puissions les voir.
Sur un fond neutre, qu'ils s'espacent, sé()arés par d amples marges où le retentissement de la chanson que nous serons heureux d'admirer tout à l'heure ne nous gêne [)as pour entendre celle que nous écoutons mainlenant. Dans leur état actuel, les galeritîs de nos musées sont un peu semblables à une salle de concert où plusieurs orchestres exécuteraient, dans le même temps, différentes symphonies...