‹ Pourquoi et comment visiter les muséesChapitre 5 sur 53 · EXTRÊME CIVILISATION, EXTREME BARBARIE · texte numérisé non relu

EXTRÊME CIVILISATION, EXTREME BARBARIE

Il nous a paru qu'avant d'initier le lecteur à l'aride se servir des musées, il convenait de lui dire tout d'abord ce qu'ils sont.

De« lieux admirables d'irrémédiable désordre.

Des assemblages d'objets dont la destination initiale, toujours intéressante et souvent utile à connaître, est négligée, dissimulée, démentie et effacée par cette destitution de personnalité qui résulte de la mise générale à l'alignement et celte unique atmosphère commune que des génies très différents ne respirent pas tous avec le même bonheur

Quelle gageure ou quel symbole, qu'on ait pu imposer aux génies, matériellement et sous les espèces (le leurs œuvres, le niveau ! Us en souffrent et nous n'avons pas à nous en féliciter, puisque, dans cette confusion artificiellement créée et que l'histoire prétexte plus qu'elle ne l'excuse, il nous faut maintenant à grand'peine rechercher les caractères spécifiques de beauté, les « différences » qui s'affirmaient si nettement dans le premier état de ces œuvres, quand le lieu et les circonstances de leur destination leur faisaient un éclatant commentaire!

Ayons le courage de le dire, les conditions dans lesquelles les œuvres d'art nous sont présentées par le moyen des musées trahissent la déconcertante complicité d'une civilisation extrêmement raffinée et d'une barbarie extrêmement naïve.

Il est autrement facile de placer côte à côte, dans un ordre quelconque, des tableaux sur un mur, ou de disposer, à distances convenables, des statues dans une snlle, que de concevoir la décoration harmonique d'un monument et d'apj)eler à l'exécution de cette décoration picturale ou statuaire les artistes capables (le l'accomplir dignement. Dans le premier cas, celui de nos musées, les représentants des pouvoirs publics n'odVent guère à l'art que la collaboration de la maind'œuvre, et il n'y faut ni Mazarin ou Golbert, ni les Médicis. Dans le second cas, la volonté ou le caprice du maître intervient souverainement; la pensée de Léon X n'est pas étrangère aux miracles d'art de son siècle, et il y a un style Louis XIV. Mais, dans notre démocratie, qui n'a pas su encore intellectuellement s'organiser, il vaut mieux que les maîtres du oouvoir se contentent de présider à la manœuvre matérielle et ne s'ingèrent pas de diriger les artistes

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et de les inspirer. On voit trop bien ce qui se produit quand l'État, ce personnage collectif à la fois et fictif, entreprend la décoration d'un monument ancien, le Panthéon par exemple, et dans quel bizarre esprit de conciliation il partage ce grand ouvrage entre plusieurs exécutants qui ne pourraient, même s'i^étaient tous excellents (mais il ne se rencontra dans le nombre qu'un Puvis de Chavannes), réaliser une composition harmonieusement symplionique.

Cette indigence spirituelle, que beaucoup d'autres signes dénoncent, eût produit l'institution barbare des musées en l'absence même des causes historiques, — destructions, spoliations d'églises, de châteaux, etc , — d'où ils devaient résulter. De fait, partout, à cette heure, les musées se multiplient, bâtiments neufs oi^i les vivants disputent la place aux morts. Et l'enthousiasme qui préside, dans les municipalités, au vote des crédits nécessaires, est unanime; mais l'abstention des populations nationales aussi : car les tableaux, du moins dans nos musées de la province, n'entendent guère dire de sottises qu'en des langues étrangères, par des touristes qui veulent avoir tout vu, même les chefs-d'œuvre !

Cette abstention, qui est fâcheuse, mais qui n'a rien de surprenant, étant donnée notre quasi universelle ignorance en matière d'art, signifie à l'évidence que, jusqu'à ce jour, et malgré une sincère intention d'enseignement général partout clairement exprimée, les musées n'ont produit que deux bons résultats : ils ont préservé d'une destruction certaine un grand nombre d'œuvres d'art anciennes, et ils ont procuré à quelques esprits d'élite — vrais artistes et amateurs vraiment éclairés — d'incomparables élé-

Panthéon. — Sainte Genevière veillant sur la ville endormie.

Compositeur émouvant, harmoniste savant, Puvis de Chavannes. dans cette peinture décorative, rejoint, avec toutes les qualités modernes, les plus grands des Prim'tifsT

Qu est-ce quun Musée? 25

ments d'information esthétique et de jouissance supérieure. — Cela seulement, soit. C'est beaucoup.

Ainsi, l'instinct mystérieux grâce à qui la Civilisation ne périra pas, se ranimant après avoir laissé la foule inconsciente et innocente commettre les plus abominables brutalités, ou tandis qu'elle s'enchante aux tumultueuses merveilles de l'industrie, qui requièrent pour l'instant les plus nombreuses forces vitales des races, a créé à la Beauté un asile, presque secret, où elle puisse attendre, dans le silence et dans la dignité, que son jour revienne. Si c'est par la violence, le plus souvent, qu'a été rempli cet asile, l'instinct civilisateur l'arrête au seuil et la contraint à reculer en abandonnant les dépouilles sacrées qu'elle allait achever de détruire.

Ces restes ne sont pas inertes et muets. Ils parlent à l'humanité le langage de sa grandeur ancienne. Us apostrophent dans les générations nouvelles le génie endormi, et avec quelle incomparable splendeur ne leur a-t-il pas, souvent, répondu!

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