REJOUISSONS-NOUS DE VOIR LES MUSEES SE MULTIPLIER
Mais combien leur éloquent appel pourrait être plus utile encore s'il avait de plus nombreux auditeurs!
Gardons-nous d'accueillir avec un sourire d'ironie cette multiplication des musées par toute la France, et en Belgique, et en Suisse, et en Allemagne, et dans l'Europe entière : il y a là un signe.
Sans doute, cette grande production de cimaises ne correspond pas à un besoin très apparent, puisque le public lui témoigne une si parfaite incuriosité.
A un autre point de vue, on peut craindre que tous ces musées neufs et presque vides soient pour les artistes vivants autant d'occasions d'erreur. Ils croient que ces murs leur sont offerts et se hâtenl de travailler à produire des « tableaux de musées ». C'est là un tort grave, et tout moderne. Le musée est excusé ou justifié par des circonstances étrangères à la vérité de la vie : sauvegarde de la tradition, réserve de certitudes, dépôt de richesses disputées à la folle et meurtrière brutalité des multitudes ignorantes, le Musée, certes, est un lieu précieux; mais neutre et artificiel. On n'y est pas amené par les actions nécessaires de la vie ordinaire. On y passe; on n'y saurait séjourner, non pas seulement parce que les gardiens, à la tombée du jour, ferment les portes, mais surtout parce que l'air spirituel, si je puis ainsi dire, y est trop puissant, trop rare, comparable à celui de ces hautes cimes d'où il faut se hâter de redescendre vers la lumière plus douce et l'atmosphère respirable et nourrissante des pentes et des vallées. C'est dans les vallées qu'il faut vivre et travailler; la production de l'artiste doit accompagner, illustrer et signifier les actions nécessaires de la vie ordinaire. Détournés de la vérité par l'ambition d'accrocher leurs toiles au mur du musée, les artistes risquent de sombrer dans l'artifice qui tôt ou tard condamne à la stérilité les plus riches tempéraments. Combien sont restés durant toute leur carrière éblouis du coup de soleil qu'ils avaient reçu dans leur jeunesse, pour avoir trop assidûment fréquenté la cime où rayonnent Rembrandt, Yélasquez, Michel-Ange, Poussin, ces astres!
Ne nous exagérons pas le dommage, toutefois.
Le Petit Palais. — Vue intérieure prise des jardins.
C'est parmi les édifices modernes, l'un d:s plus honorables: il s'en fout oourfant qu'on puisse trouver là les éléments d un s'yle nouveau.
28 Pourquoi et Comment \>isUer les Musées.
D'une part, les artistes qui se laissent décevoir par ce mirage étaient, peut-on croire, d'avance condamnés par la faiblesse de leur personnalité : tant pis pour ceux que les chefs-d'œuvre, tous venus de la vie, ne renvoient pas à la vie! Et, d'autre part, })récisément en raison de l'incompréhension, de l'incuriosité générale, le cadre actuel de la vie n'étant guère préparé à recevoir l'œuvre vivante, on peut dans une certaine mesure excuser les artistes qui travaillent pour les musées. On s'épouvante à la pensée de l'efFort qu'ont du faire, pour imposer quand même leur pensée et leur œuvre aux vivants de leur minute, les plus grands génies depuis tantôt deux cents ans; il convient sans doute que ceux-là s'abstiennent de tenter la lutte qui ne sont pas quotidiennement capables d'héroïsme.
En souhaitant que l'éloquence des maîtres anciens ait un plus grand nombre d'auditeurs, nous songeons beaucoup moins aux professionnels de l'art qii à... lout le monde, et surtout aux jeunes gens.
Tant que tout le monde, en eflf'et, tant que surtout la jeunesse n'aura pas le sens et le désir de la vraie heaulé, celle-ci pourra rester confinée dans ses prisons fastueuses et la laideur continuera de régner sur la place publique.
Or, avant d'obtenir du peuple et de la jeunesse, seuls capables de ce miracle, la libération de la beauté, encore faut-il leur faire savoir qu'elle est prisonnière, leur enseigner le chemin de la geôle, obtenir qu'ils aillent (juelquefois visiter l'auguste recluse.
C'est pourquoi nous devons sans réserve applaudir à la multiplication des musées. Il n'en est pas de mieux adressé que celui-là entre tant de gestes par lesquels on cherche, aujourd'hui, à intéresser le
3o Pouî'cjiiol et Comment {^isiter les Musées.
peuple aux choses de l'art. Même l'erreur des artistes trompés sur la desti nation légitime de leur œuvre peut, ici, devenir utile, s'ils entraînent leurs amis ionorants, mais ingénus, à franchir sur leurs pas le seuil du musée; auprès de Tœuvre récente on apercevra quelque morceau ancien, la curiosité s'éveillera, l'ignorant interrogera l'artiste. Les indications de l'artiste ouvriront des esprits auxquels personne encore n'avait parlé, des yeux que les banalités et les violences du spectacle moderne de la vie avaient fermés.
Certes, si l'artiste répondait à des questions naïves par des explications techniques, il rebuterait les intelliijences et les sensibilités. Tout de suite, elles veulent pénétrer dans la vie profonde; elles se découragent vite si l'on prétend les arrêter à la superficie, et ce n'est pas la magie de l'exécution qui d'abord les intéresse.
L'artiste se gardera de procéder en pédant.
Et ce n'est pas ainsi non plus que nous procéderons nous-mêmes. Il n'est, heureusement, pas nécessaire d'approfondir les mystères de la technique pour jouir de la beauté des œuvres sculpturales et picturales.