LA TECHNIQUE EST UNE ECRITURE NATURELLE
En plastique, comme, en musique et comme en poésie, la techni(jue est une « écriture », que doit bien connaître quiconque prétend s'exprimer par le moyen de Tart. Cette écriture rejoint les modes d'expiession les plus généraux. Elle est inspirée de la nature à hujuelle nous participons tous; elle
Qu est-ce (juun Musée?
est, à l'état inconscient ou conscient, chez tous les honiines pourvus des facultés distinctives de l'espèce. Par un instinct plus vif en eux que dans la normale de riiunianité, et qu'en outre ils raisonnent, éduquent et développent, quelques-uns pratiquent impeccablement cette écriture. Nous la lisons sous
Musée de Cluny. — La Cour d'honneur et les Arcades.
Alrxiindie l.eiioir^ son fih Albert Lenoir et Du SomnurarJ. sont les vrais fomlaieurs de ce prcricux musée. C'est Alhort Lenoir qui eut Cidée de réunir l'hôtel de Cluny aux Thermes. Cette réunion fut urcnmplie en 1842, a la mort de Du Sommerard, qui itosxédait l'hôtel et avait formé une collection nombreuse et riche d'objets d'art et de curiosités du moyen âge.
leurs doigts grâce au même instinct, dont nous sommes pourtant moins richement doués qu'eux. Phis en eux il sera puissant, plus aisément nous entendrons leur parole. Ce sont les demi-génies qui sont obscurs, et les écritures incorrectes qui sont indéclii (Trahies.
Nous n'avons besoin d'aucune initiation pour
3i Pourquoi et Comment visiter les Musées,
admirer un visage vraiment beau. Pourquoi notre vision et notre sensibilité seraient-elles moins naturellement lucides devant une belle œuvre d'art?
Hélas! je sais trop combien l'expérience dément une telle assimilation. En principe, elle n'en est pas moins d'une incontestable logique. Le désaccord
Musée de Cluny. — Les Thermes de Julien (élal actuel).
Celle salle n son vetsiilmle d<ms la cour qui se trouve du rôté île la rue de Lu Harpe, cour jadis roiiverle d'une ^■ltl'lte depuis longtemps écroulée. M. Alliert Lenoir destina cette cour aux monuments cel iques. Quant a la salle des Tliermrs, elle-même, on rangea sous cette immense i'oûte de construction romaine les frngmmis romains et gallo-romains.
entre le principe et les l'ails ne s'explique que par un accident. 11 est permis de croire, avec beaucoup de philosophes et d'artistes, à une rupture entre l'art et le peuple, dans uni temps qu'il ne serait pas impossible de délei-miner a[)proximativement. L'art a été détourné du peuple, et le peuple a oublié. Ce phénomène semble accomj)agner celui de la dispersion et de la confusion des races. Jadis, le peuple des champs el surtout des montagnes (Suisse, Norvège)
QiCeat-ce qu'un Musée? 33
improvisait des mélodies; le |)eu[)le des villes (Italie et l^rovence), des comédies: Tun et l'autre, des rythmes de danses. Us sont devenus à peu près muets, et ils semblent avoir perdu l'harmonie des gestes comme celle des idées et des sons *.
De même dans les arts plastiques. Leur spécialisation et leur monopolisation imposent au peuple un respect tout voisin de Tennui. Même les classes bourgeoises mettent peu d'empressement à profiter des éléments d'instruction esthétique, de beauté, qui leur sont offerts.
Réveiller la mémoire endormie, ranimer la sensibilité engourdie : comment faire?
Et s'il convient de commencer par les arts plastiques, dont le langage est à coup sûr le plus marqué du caractère de l'universalité, et si c'est par la visite aux musées qu'il faut d'abord viser le but, — comment visiter nos musées?
1. A celle décadence du génie populaire ne sont peut-être pas étrangères l'importance professionnelle qu'ont prise les exécutants, dans lea arts de la musique et du ihéûtre, et l'attraction que les grands centres exercent sur quiconcjue se sent, se croit « artiste » et montre quelque la lent.
VAUT -IL YJSJTEli LES MUSÉES?
Après tout ce qu'on vient de lire, le titre de ce chapitre pourra surprendre.
Sur ce thème pourtant, si nous n'avons pas hésité à donner noire avis, qui est affirmatif, nous devons noter que tous les bons esprits ne sont pas unanimes. 11 y en a qui considèrent comme inutile la visite aux musées; quelques-uns même la prohibent comuie dangereuse; d'autres vont jusqu'à déclarer l'inslilulion môme des musées condamnable et demandent sa suppression.
C'est au peintre Courbet qu'on attribue la plus écLilante protestation contre le principe du Musée. Elle n'a j)as la portée qu'on lui prête. Si Courbet demanda jamais qu'on allumât au Louvre un vaste feu de joie pour l'édification du peuple, il ne faut pas oublier cpie ce même Courbet contribua, dans le U^nps de la Commune, à la sauvegarde des collections et de ce même Louvre, et du Garde jMeuble, des e!
Faut-il \>isiter les Musées? 35
Tuileries, et du musée d'Artillerie, et des Gobeliris, qu'il fit rentrer au Louvre les tableaux dispersés par Napoléon III et qu'il y fit transporter ceux de la chapelle des Tuileries. J'insiste sur ces détails, qui furent [)ubliquenient confirmés par MM. Barbet de Jouy et de Glieinievières, conservateurs du Louvre et du Luxembourg, au retentissant procès intenté à Courbet à propos du renversement (il n'avait demandé que le déboulonnement!) de la colonne Vendôme, parce que je ne veux pas laisser aux détracteurs du principe que je défends — dans la mesure et pour les raisons déjà connues du lecteur — l'illusion qu'ils comptent dans leurs rang^s un véritable grand artiste. Une intempérance de langage n'est pas l'expression certaine d'une pensée, et quand les actes d'un homme démentent ses paroles, il ne reste rien de celles-ci.