CHAPITRE X
Mesures et précautions à prendre au Congo au point de vue de l'habitabilité
LES principales ennemies de l'Européen en Afrique sont : l'insolation, l'hématurie, la dysenterie, la malaria et la maladie du sommeil.
L'indigène, grâce à l'épaisseur de sa boîte crânienne, a peu de chose à craindre de l'insolation.
Il est sujet aux autres maladies aussi bien que les blancs, et l'on peut même ajouter, que moins bien protégé contre les piqûres de la tsé-tsé, c'est lui qui paie le plus fort tribut à la terrible maladie du sommeil.
Je ne dirai que quelques mots des trois premières de ces maladies, puisqu'elles peuvent s'éviter en prenant quelques précautions.
Tout le monde sait qu'en Afrique, les rayons du soleil peuvent vous tuer aussi sûrement qu'un coup de fusil. Ceci étant connu comment comprendre qu'il y ait encore des gens assez idiots pour se promener au soleil avec une autre coiffure qu'un bon casque ou un triple chapeau à larges bords.
Et cependant ces gens existent !
Etant en Afrique j'ai dû me fâcher à plusieurs reprises et menacer d'envoyer aux arrêts, des agents que je rencontrerais vaquant à leurs affaires sans leur casque.
84 Pourquoi et comment nous devons coloniser
Je puis faire appel à tous les anciens africains : tous vous diront, qu'ils ont été témoins de faits semblables.
Fatalement, les imprudents finissent toujours par avoir une bonne insolation, qui les envoie six pieds sous terre.
On accuse alors le climat ou le pays et on le rend responsable de morts, qui sont en quelque sorte de véritables suicides.
La deuxième et la troisième de ces maladies, peuvent être évitées avec un peu de soin, d'une façon presque aussi certaine que la première.
L'hématurie et la dysenterie ont pour causes pri^ncipales, l'absorption d'eau impure ou un refroidissement de l'abdomen et des reins.
Il suffit de ne boire que de l'eau bouillie et de ])orter une large ceinture en tianelle.
Il n'est malheureusement pas aussi facile d'éviter les deux autres maladies et celles-ci avant d'être définitivement vaincues, feront fatalement encore beaucoup de victimes.
Ce qui nous rassure, c'est qu'on a rendu parfaitement saines, des contrées autrement insalubres que le Congo.
Qui en eifet n'a entendu parler des charniers qu'étaient autrefois les rives du canal de Suez, du canal de Panama et même toute l'île de Java et de Cuba? Ces contrées ont cependant atteint un tel degré de salubrité, que les résidents hollandais préfèrent y finir leurs jours que de retourner dans la Mère Patrie.
Nul doute, que l'on obtiendra des résultats aussi concluants au Congo, mais seulement quand seront vaincues la malaria ainsi que la maladie du sommeil.
La première chose à faire, c'est de nous débarrasser des deux insectes qui en sont les propagateurs : la tsé-tsé et les moustiques.
Pourquoi et comment nous devons coloniser 85
La lutte est ouverte : de graîids résultats ont déjà été obtenus, puisqu'on est parvenu à démasquer l'ennemie.
Il reste maintenant à la refouler, à la mettre hors d'état de nuire, et si possible à l'exterminer.
Sans être médecins, tous les anciens Africains vous diront, que les causes prédisposantes à la fièvre paludéenne sont les suivantes :
1° Les excès. Quels qu'ils soient : excès de fatigue, de boire, de manger, etc., tous sont également dangereux;
2"" Boire de l'eau contaminée ;
S"* Respirer les miasmes qui se dégagent des marais ou de l'humus des forêts ;
4° Une nourriture malsaine ou composée de beaucoup de conserves ;
5° La piqûres de certains moustiques.
Les quatre premières de ces causes, nous pouvons en grande partie les éviter.
Quant à la destruction des moustiques et à l'assainissement du pays, c'est une question du ressort exclusif du gouvernement; mais chacun sait que celuici est fermement résolu à faire son devoir.
La maladie du sommeil est le plus grand fléau qui se soit abattu sur l'Afrique. Aussi tous les gouvernements qui y ont des possessions, ont-ils pris les mesures les plus énergiques pour la combattre.
Pour le Congo, voici ce que dit à cet effet le rapport du Ministre des Colonies, qui a été distribué aux Membres de la Chambre des Représentants :
" Les instructions ont été données aux fonctionnaires et aux médecins afin de déterminer le plus exactement possible les régions infectées.
" Des cas ont été constatés dans de nombreuses régions, mais il résulte des rapports que l'infection
86 Pourquoi et comment nous devons coloniser
trypanosomiastique est surtout grave dans les bassins de la Mongala, du Lac Léopold II, de la Lukenie, dans la région du Bas-Congo et du Kwango oriental. La maladie sévit aussi sur les rives du Congo, de ritimbiri, à la Lulonga. Des cas nombreux ont été relevés dans le bassin de ce dernier affluent ainsi que le long de l'Ubangi et dans la zone du Manyéma.
" La région de Baroka, signalée jadis par nos médecins comme un foyer dangereux de propagation de la maladie du sommeil, se trouve actuellement dans une situation d'amélioration nettement marquée. Au Katanga, des cas ont été constatés le long des principales rivières et la maladie sévit avec violence le long
du Lualaba et de la Lulîra, en amont du Lac Kisale et
du Lac Tanganika. Elle n'existe pas dans la région
du Haut Katanga.
^ La grande préoccupation du gouvernement est de
combattre le mal redoutable qui décime les populations
de sa possession africaine. Ni l'argent, ni les peines
ne sont épargnés.
« Des lazarets ont été établis, spécialement atîéctés
au traitement des noirs atteints de trypanosomiase.
Huit médecins ont été engagés pour on prendre la
direction.
« Ces lazarets ont déjà rendu de sérieux servir:es,
et nombre de malades soignés dès le début de la
maladie, semblent complètement guéris.
•^ Pour ceux, toutefois qui hésitent à se faire
traiter, les etïets de la cure sont moins satisfaisants.
Aussi, les recherches médicales se continuent-elles
avec persévérance, et, au laboratoire de Léopold ville,
des praticiens d'une compétence reconnue ne cessent
d'expérimenter tous les moyens qui semblent de nature
à réduire la maladie.
Pourquoi et comment nous devons coloniser 87
« C'est dans ces conditions que la lutte se poursuit. Si jusqu'à présent, elle n'a pas abouti à une victoire décisive, le Gouvernement peut se rendre le témoignage de ne rien négliger pour aboutir à un résultat dont l'importance est capitale pour l'avenir de la Colonie et de ses populations. ^
Ainsi, le gouvernement a déjà fait et s'apprête encore à faire tout ce qu'il est humainement possible, pour guérir ou tout au moins pour soulager tous ceux qui sont atteints de cette terrible maladie.
Grâce aux progrès de la science, de savants médecins ont déjà trouvé des remèdes qui ont donné d'excellents résultats.
C'est ainsi qu'au moyen de l'atoxyl, remède préconisé par le célèbre Docteur Robert Koch, on parvient déjà à sauver 65 "/^ des malades, pourvu qu'ils soient soignés dès le début.
Il n'y a aucun doute que l'on fera mieux encore.
Il paraîtrait même que le Docteur Laveran a trouvé un nouveau remède : l'émétique d'anéline, et que ce remède expérimenté par le Docteur Thiriaux aurait donné des résultats merveilleux. On peut être persuadé que nos médecins belges, sauront profiter des essais de leurs confrères.
Mais c'est à la maladie même et aux causes qui la produisent, qu'il faut s'attaquer.
Voici la description que donne de la mouche tsé-tsé, le bulletin de la Société de Géographie d'Alger, sous la signature de M. P. Pouperon :
'' Les mouches suceuses de sang et, d'une façon particulière, les '- glossines -^ ou mouches tsé-tsés, sont les propagateurs certains de la maladie.
^ De nombreuses expériences ont, en effet, montré
88 Pourquoi et comment nous devons coloniser
que lorsque une tsé-tsé vient à sucer le sang d'un individu atteint de trypanosomiase, elle absorbe en même temps des trypanosomes qui peuvent rester en vie plusieurs jours dans son tube digestif ou dans sa trompe. Vient-elle alors à se gorger sur un nouvel individu, l'inoculation du virus se produit à l'endroit de la piqûre : c'est le germe de la fatale maladie qui ne se manifeste que plus tard.
^ Les mouches tsé-tsés, encore connues sous le nom de mouches de pirogue, mouches de rivière, mouches à élé})hant r, atîectionnent les lieux ombragés dans le voisinage des cours d'eau. Elles vivent de préférence, sous le couvert des arbres. Leur vol est rapide et silencieux. De couleur terne, brunâtre, elles se distinguent immédiatement de la mouche domestique par leur taille deux fois plus grande, leurs ailes qui se replient complètement l'une sur l'autre comme les lames d'une paire de ciseaux, leur trompe aigûe qui pointe en avant. Elles paraissent surtout affectionner les endroits humides pour y déposer leur progéniture sous la forme d'une pupe unique, volumineuse, qui dans la terre se transforme, en quelques semaines, en insecte parfait. Les tsé-tsés sont souvent confinées, dans les lieux qu'elles atîectionnent, à certains endroits plutôt qu'à d'autres, leur distribution n'est pas uniforme. Il y a des endroits, dans un territoire infesté, où l'on n'en rencontre pas.
« Les autres mouches piqueuses, avides du sang de l'homme et des animaux, peuvent être également suspectées. Au voisinage des cours d'eau pullulent de petites mouches voraces qui s'attaquent également à l'homme, notamment au moment du lever et du coucher du soleil. Bien qu'infiniment moins aptes que les tsé-tsés à transmettre le trypanosome, toutes ces
mouches sont néanmoins à redouter dans certaines circonstances. ^
Faisons disparaître la mouche tsé-tsé, ainsi que le moustique et le Congo deviendra presque aussi habitable que la Belgique.
Rien de plus complet n'a été publié que je sache sur ce chapitre, que le rapport présenté par le Prince Auguste d'Arenberg, au Congrès de l'Institut colonial qui a été tenu à Paris en 1908.
Le Prince résume les résultats obtenus dans la lutte contre les principales maladies, dont les colonies ont à souffrir.
Voici ce qu'il dit à la page 318, du Compte-Rendu de la session tenue à Paris, les 3, 4 et 5 juin 1908 :
« En tout cas, à la suite des travaux des successeurs et des élèves de notre immortel Pasteur, on connaît maintenant l'origine et le mode de transmission de trois des plus redoutables fléaux des pays chauds : le paludisme, la fièvre jaune et la maladie du sommeil. On sait que ces trois maladies ont pour cause, l'existence dans le sang de l'homme d'un parasite, que ce parasite est puisé chez les malades par un insecte " piqueur ^ qui se trouve ainsi lui-même infecté et qui, dès lors, peut transmettre en le piquant, le germe du mal à un individu sain.
" Donc, en théorie tout au moins, trois moyens ou si l'on aime mieux, trois méthodes de faire disparaître ces maladies des pays où elles sévissent :
1° Destruction des insectes ;
2° Protection contre leurs piqûres ;
3"^ Destruction du parasite pendant son séjour dans le sang des malades. y>
Le Prince nous montre ensuite par plus de trente
exemples, les résultats merveilleux qui ont été obtenus un peu partout au moyen de mesures préventives.
Je me contenterai de citer deux passages qui me paraissent tout à fait concluants, celui se rapportant à Ismaïlia (page 333) et celui se rapportant au canal de Panama, de si funeste mémoire (page 346) :
« Ismaïlia, petite ville de 8,000 habitants, construite sur les bords d'un lac salé que traverse le canal de Suez, à mi distance de la Méditerranée et de la Mer Rouge, était désolée depuis hSTT, par une épidémie de tièvre paludéenne à laquelle presque pas un habitant n'échappait. Dès que les découvertes de Laveran et de Ross furent connues, le conseil d'administration de la compagnie résolut d'appliquer à Ismaïlia les nouvelles méthodes de lutte contre le Paludisme.
^ Comme les conditions locales permettaient de détruire tous les gites à anophèles sans trop de frais, les travaux nécessaires furent innnédiatement entrepris. YjU même tem[)s, on distribuait aux habitants de la quinine à dose i)réventive, la plupart d'entre eux taisant l)artie du personnel de la Compagnie, il fut possible d'obliger, même les indigènes, à se soumettre au traitement. De nombi'eux avis l'édicrés dans toutes les langues parlées dans l'isthme furent publiés et répandus. (In y demandait le concours de la population à laquelle on expliquait toute la portée des mesures qui allaient être appliquées.
- Au bout d'une année, une zone de protection de un kilomètre au moins, existait autour de la ville. A la campagne suivante, il ne se trouvait plus d'ano])hèles dans Ismaïlia et la tièvre paludéenne avait complètement disparu dans la région protégée.
Panama. - Le dernier cas de fièvre jaune est constaté en mai 1906. Pas un seul cas de juin 1906 à juin 1907.
« L'aspect général des travailleurs américains dans l'isthme, celui de leurs femmes et de leurs enfants, est aussi vigoureux et robuste que celui des ouvriers des Etats-Unis. ^
Dans une conférence publiée par le Journal of the American Association (juillet 1907), le Colonel Gorgas peut ajouter cette remarque :
« Je pense que les hygiénistes ont maintenant démontré qu'une population quelconque, sous les tropiques, peut se protéger contre la malaria et la fièvre jaune, etc... «
Et le Docteur Ross, qui cite ce passage, conclut mélancoliquement : « Je regrette seulement que l'honneur d'un tel résultat ne soit pas échu à un de mes compatriotes, comme ce pouvait être le cas. ^
Il n'y a donc pas de doute qu'avec la volonté ferme d'aboutir, nous aussi, nous nous débarrasserons et de la malaria et de la maladie du sommeil.
Le gouvernement a déjà obligé les chefs de villages à veillera la propreté de ceux-ci, qu'il veille maintenant à rendre obligatoire pour tous les blancs, l'usage de toile métallique à toutes leurs fenêtres, afin d'empêcher les mouches et les moustiques de s'introduire dans les maisons et qu'il fasse creuser partout des puits, afin que tous, blancs et noirs aient une eau saine à leur disposition.
Enfin, que l'on se mette résolument à l'œuvre pour détruire les mouches tsé-tsés ainsi que les moustiques.
Ici évidemment le problème est plus aride, mais il n'est pas insoluble.
11 faut que le gouvernement paie une prime pour la destruction de tous les petits aigles et vautours qui se nourrissent des petits oiseaux, et au besoin qu'il intro-
(luise au Congo de nouveaux insectivores et qu'il protège ceux-ci par tous les moyens qui sont en son pouvoir.
La mouche tsé-tsé craint aussi le soleil, habite des lieux parfaitement déterminés, toujours sous des couverts et au bord de Teau.
Recherchons donc ces endroits avec soin et au moyen du fer et du feu, déboisons ces endroits et puriiions-les.
Le moustique atfectionne les marais.
Drainons donc ceux de ces marais qui sont susceptibles de l'être et après les avoir desséchés, plantons-y des eucalyptus.
Quant à ceux qui ne peuvent être asséchés, endiguons-les, faisons-en des étangs profonds, et faisons comme les Américains; dans chacun de ces étangs, déversons des petits poissons appelés ~ girardinus- |)^^■cilloïdes ~ qui eux, se chargeront de débai'rasser les eaux des larves que les moustiques viendront y jiondre.
Entin, dans ceux que Ton ne peut pour un motif quelconque ni dessécher, ni translbrmer en étang, il faut verser du pétrole ou du saprol afin d'y détruire toutes les larves.
Gela coûtera évidemment des sommes folles, mais qui veut la fin veut les moyens.
Le gouvernement a décrété que le ti'avail force était sup})rimé comme impôt. C'est parfait.
Mais puisqu'il s'agit de sauvegarder la vie et des bhmcs et des noirs, le gouvernement pouri^ait prendre une mesure dans le genre de celle qui existe aux Indes Anglaises. La loi de 1873 sur les canaux et les drainages de l'Inde septentrionale porte :
Art. 64. Dans tout district où un canal ou un travail de drainage est construit, entretenu ou projeté par le
Ponrqiloi d comment nous devons coloniser 98
gouvernement, le gouvernement local peut s'il le juge opportun, ordonner au Percepteur :
aj de désigner les propriétaires, sous-propriétaires ou fermiers dont les villages ou établissements bénéficient ou bénéficieront, suivant l'avis du Percepteur, de ce canal ou de ce travail de drainage, etc..
b) de consigner sur une liste, en prenant soigneusement en considération les conditions dans lesquelles se trouvent les districts et les différents propriétaires, sous-propriétaires ou fermiers, le nombre des ouvriers qui doivent être fournis solidairement par les dites personnes, de ces villages ou établissements, pour être employés à ce canal ou travail de drainage, quand ils en seront requis comme il est prévu ci-après.
« Le Percepteur peut, de temps en temps, compléter ou modifier la liste précitée ou une partie de celle-ci. «
Ici, il s'agit du salut de tous, aussi tous devraientils coopérer au sauvetage.
Tous, blancs ou noirs, seraient tenus de travailler un jour par mois aux travaux d'assainissement; avec, bien entendu, la faculté pour chacun de se faire remplacer dans ce travail par un autre homme, salarié à cet efPet.
De cette façon, nul doute que l'on se rendrait assez rapidement maître du fiéau.
De grands progrès ont d'ailleurs déjà été réalisés au point de vue de l'hygiène, et la mortalité des blancs va sans cesse en décroissant.
Le tableau ci-dessous en est la preuve la plus convaincante.
Le taux de la mortalité parmi les agents blancs va en décroissant :
Il était de 9,1 7o avant 1900 et il est descendu successivement :
Pourquoi et comment nous devons colonisei*
En 1901 . .
Mais
ceci a trait aux m
aladies du corps, il y en a
d'autres plus dangereuses peut-être que les premières, ce sont les maladies de l'âme; or pour guérir celles-ci, il n'y a qu'un seul médecin qui soit capable de réussir:
'• C'est la femme blanche, r.