CHAPITRE XI Le rôle de la femme blanche aux colonies
Il y a deux ans, lorsque j'ai publié mon " Carnet de Campagne ■>^, voici en quels termes je contais les sensations que l'on ressent au sortir d'une forte fièvre en Afrique.
« Quels tristes souvenirs! quel horrible cauchemar qu'une pareille maladie, à mille lieues des siens, privé de toutes caresses, de toutes consolations, de tous les soins, des êtres chéris qui vous ont élevé, choyé, dorloté.
ii Pendant le délire, on n'a conscience de rien et l'on se trouve, si je puis m' exprimer ainsi, dans une situation presque privilégiée. Mais lorsque la raison revient et avec elle les pensées et les souvenirs, rien ne peut rendre la désolation de se trouver seul dans une chambre nue, avec un petit boy dont on a peine de se faire comprendre.
'. La première impression est une sensation de stupeur profonde, on ne comprend pas, on se demande comment l'on se trouve là. Mais bientôt les souvenirs arrivent en foule et l'on ne se souvient que trop, hélas !
« Puis l'on veut faire un mouvement pour prendre un objet quelconque, la force n'y est plus, vos membres brisés par la terrible fièvre vous refusent tout service. Oh ! ce moment est terrible et en a dû tuer beaucoup qui n'ont pas eu la force de réagir; car
96 Pourquoi et comment nous devons colonise)'
malgré soi on pense à l'homme fort que l'on était, et se voyant si réduit et si seul, il faut beaucoup de volonté pour avoir le courage de vivre. -^
Si vous êtes seul, des amis viendront sans doute entre deux travaux s'informer de votre santé et vous recommanderont au zèle de votre petit boy noir, ils vous feront aussi entendre quelques paroles d'encouragement. Mais aucun n'aura le temps, de s'asseoir à votre chevet et leur présence ne sera jamais que de furtives apparitions trop tôt hélas disparues, qui laisseront chaque fois le malade un peu plus seul, un peu plus conscient de son isolement et un peu moins fort pour résister aux assauts répétés, que lui livre la terrible fièvre.
Supposez ce même malade accompagné de sa femme. Du coup tout change.
Sa chambre est plus propre et plus riante, sa couchette est plus soignée, les remèdes sont administrés plus régulièrement, s'il peut manger, sa cuisine est plus soignée, sa femme sachant confectionner pour lui quelques petits plats à son goût, dont seule, elle a le secret.
Enfin, au moment des accès de fièvre, elle ne le quitte pas, veille à ce qu'il ne se découvre pas. Lorsque l'accès est passé et qu'il redevient conscient, la première chose que ses yeux aperçoivent, c'est l'image reposante d'une figure amie, c'est aussi une main caressante qui presse la sienne, ce sont des paroles d'amour, d'encouragement et d'espoir qui viennent réconforter sa pauvre âme endolorie.
Si la force, l'énergie et le courage sont les privilèges de l'homme, l'amour, l'abnégation et le sacrifice sont les vertus naturelles de la femme et nul au même degré qu'elle, n'est à même déjouer un rôle bienfaisant dans
les étapes parfois pénibles à traverser, d'une race qLii se transforme, avant d'en arriver aux bienfaits de la civilisation.
Toutes les sociétés privées de la présence de la femme sont plus rudes, que celles ou celle-ci fait sentir son influence bienfaisante.
Toutes les stations où il ne se ti'ouve pas de femmes blanches, ont plus ou moins un aspect de campement.
Tout au contraire, aussitôt que quelques-unes ont élu domicile dans un poste, celui-ci se transforme comme par enchantement. Du coup les maisons paraissent plus coquettes. Tout de suite quelques plants de fleurs font leur apparition. La tenue des blancs a une apparence moins négligée. Les conversations s'épurent; l'on a la sensation qu'une brise vivifiante et saine vient de passer en cet endroit et qu'un événement heureux a transformé la vie commune.
Les blancs ne sont pas les seuls à s'apercevoir de ce changement. Les noirs eux aussi en profitent dans une large mesure.
Tout le monde sait que même en restant parfaitement juste, intègre et impartial, il J a deux manières de rendre la justice.
La première est celle qui ne s'inspire que de la loi. La seconde connaît les faiblesses humaines et s'inspire surtout des idées de miséricorde et de pardon.
Dans une société composée d'hommes seuls, c'est la première qui prévaut.
Dans une société d'exilés où forcément il ne se trouvera que quelques femmes d'élite, celles-ci feront tout pour faire prévaloir la théorie du pardon.
Remplissant leur rôle de protectrices des malheureux, c'est avec bonheur qu'elles aideront à soulager
les misères des noirs, qu'elles soigneront les blancs malades et que par la seule imploration de leurs yeux, elles nous rendront meilleurs. En un mot, elles nous apprendront qu'il n'existe pour personne, pas même pour les rois de privilège plus précieux que celui de pouvoir pardonner.