CHAPITRE XVI
Le recrutement des fonctionnaires coloniaux
Nous avons vu que les quatre facteurs principaux qui interviennent clans la prospérité d'une colonie, sont les suivants ; l'habitabilité de la colonie, la fertilité de son sol, la modicité de ses impôts et la qualité de son administration.
Or, pour avoir une bonne administration, il faut deux conditions : Les règlements nous les possédons déjà, et nos fonctionnaires peuvent eux aussi être classés parmi les meilleurs.
La question qui se pose est donc celle-ci :
Gomment devons-nous faire pour assurer d'une façon certaine le recrutement de ces derniers ?
Voyons d'abord quelles sont les qualités fondamentales d'un bon fonctionnaire colonial.
Avant tout, il doit avoir une santé qui lui permettra d'affronter des climats plus meurtriers que ceux de la Mère Patrie.
Il faut donc qu'il soit tout à la fois robuste, sain, rompu à la fatigue. 11 serait même à souhaiter que la pratique de tous les sports lui soit familière, atin qu'à la vigueur il joigne la souplesse et l'agilité.
Il faut en un mot qu'il ait les muscles et les nerfs en parfait équilibre et bien préparés aux nombreuses fatigues et aux privations qu'il peut être amené à devoir supporter.
Pourquoi et comment nous devons coloniser lîD
Voilà pour le corps.
Les qualités morales sont autrement nombreuses et autrement importantes.
Les principales sont :
1° Un cœur généreux, mais sans faiblesse, qui le mette à même de comprendre les misères et de compatir à celles qu'il rencontrera sur sa route, tout en remplissant son double rôle de chef et de protecteur des faibles.
2"* Un esprit prompt, ouvert et doué d'un grand sens pratique au service d'une volonté capable d'initiative et de décision, car aux colonies, on ne peut la plupart du temps compter que sur soi.
Il n'est pas possible de solliciter de nouveaux ordres.
On doit savoir agir d'après sa propre initiative, en n'ayant pour guide que sa conscience et les ressources de son esprit, tout en sachant faire entrer en ligne de compte les circonstances, les lieux et le caractère des peuples que l'on est appelé à gouverner.
3° Beaucoup de tact dans les rapports avec ses supérieurs ainsi qu'avec ses égaux, et surtout avec ses inférieurs, est aussi d'une nécessité absolue, car l'énervement causé par le climat les privations et la manière de vivre, est extrême.
Les gens les plus calmes en Europe peuvent, sous l'influence de la fièvre, devenir d'une nervostié extraordinaire.
Aussi un chef vraiment digne de ce nom doit-il mettre beaucoup de calme et de délicatesse dans ses rapports avec les autres blancs, surtout avec ses inférieurs, afin de ne jamais donner prise à des répliques parfois un peu vives, qui, aux colonies surtout, peuvent être le point de départ d'incidents réellement regrettables.
176 Tour quoi et comment nous devons coloniser
D'ailleurs, un chef perd toujours de son prestige lorsqu'il manque de tact avec ses inférieurs.
4° Un grand esprit de justice modéré par une sage indulgence.
Le sentiment de la justice est certainement, de toutes les qualités requises pour faire un bon fonctionnaire aux colonies, la plus indispensable.
On peut tout pardonner à un chef, sauf d'avoir montré de la partialité ou du parti pris.
Aux colonies surtout où le caractère s'aigrit bien plus vite que dans la Mère Patrie, un déni de justice peut amener les catastrophes les plus graves, car sous les tropiques les cerveaux sont vite en ébullition.
Dans tous les cas, un déni de justice provoque souvent, presque toujours des rancunes et des haines qui ne peuvent que miner le prestige des blancs et nuire à la bonne administration de la colonie.
5" Un caractère toujours ferme, sans rudesse ni emportement.
La fermeté du caractère et la ténacité dans des desseins bien réfléchis, sont aussi des qualités indispensables à tous les chefs, car aux colonies, l'anémie arrive assez vite, et avec elle le découragement, la lassitude et le dégoût de toute chose.
C'est alors qu'il faut savoir réagir, faire abstraction de son ^ moi r pour ne plus être que le chef responsable.
Mais si l'on doit être ferme vis-à-vis de soi-même ou envers les mauvaises têtes, il faut aussi savoir l'être sans rudesse ni emportement.
Quand on agit avec rudesse, on blesse ses sousordres, on les mécontente et on s'aliène toutes les. bonnes volontés, dont le concours peut être si précieux en tout temps et en tout lieu, mais surtout dans les pays neufs.
Pourquoi et comment nous devons coloniser 177
Ceux qui agissent avec emportement, sont souvent des impulsifs qui ne réfléchissent pas et qui les trois quarts du temps, ont à regretter les actes ou les paroles qu'ils prononcent dans leurs accès de colère.
Il arrive aussi que ce sont des incapables, qui se fâchent uniquement pour masquer leur incapacité, voire même leur faiblesse de caractère.
En tous les cas, ce sont des gens qui nuisent à leur prestige et qui se feront rarement respecter.
Tous ceux qui sont appelé à exercer un commandement doivent aussi étudier l'âme et les faiblesses humaines; de cette façon ils pourront repêcher une âme qui chavire, et souvent par quelques bonnes paroles appuyées sur de bons exemples, ils ramèneront dans le sentier du devoir un camarade qui, privé de ce secours, aurait irrémédiablement compromis sa carrière aux colonies.
Choisissons donc nos fonctionnaires avec le plus grand soin, afin d'avoir le moins de déchets et de nonvaleurs possible, tandis que nous augmenterons le coefficient du rendement efficace, en ne nous servant que de sujets d'élite.
Les pays colonisateurs, se sont toujours préoccupés de cette question du recrutement des fonctionnaires coloniaux et l'ont résolue avec le génie qui leur est propre.
Nous, qui venons à peine d'entrer dans la carrière coloniale, nous avons évidemment dû recruter nos fonctionnaires comme nous avons pu et sans base bien déterminée.
Jusque maintenant, nous nous sommes surtout servis pour le Congo d'officiers et de sous-officiers provenant
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en grande partie de notre armée, et quelques-uns d'armées étrangères.
Ce qu'il fallait au commencement, c'était déblayer le terrain, faire la conquête du pays, le pacifier et l'organiser d'une façon simple et pratique, tout en le maintenant dans l'obéissance.
Ces résultats sont aujourd'hui obtenus, maintenant ce qu'il faut, c'est nous occuper de son développement intellectuel, moral, commercial, industriel et agricole.
Mais pour cela il nous faut des spécialistes, les officiers et les sous-officiers seuls, quels que soient leur bonne volonté et leur dévouement, ne suffiront plus, c'est pourquoi nous avons besoin, d'établissements et d'écoles qui prépareront nos futurs coloniaux, aux emplois qu'ils seront un jour appelés à occuper.
Jusque maintenant, peu de chose a été fait en ce sens en Belgique.
Nous n'avions pas de colonie, nous n'avions donc pas besoin de cours coloniaux.
Aujourd'hui, tout est changé.
L'Université libre de Bruxelles vient d'ouvrir une école des sciences politiques et sociales comprenant quatre sections.
1° Section des sciences sociales ;
2*" Section des sciences politiques et administratives ;
3° Section des sciences économiques;
4° Section des sciences coloniales .
A l'Université de Louvain ces cours sont déjà organisés.
Ce sera parfait, surtout que d'ici peu de temps, les jeunes gens qui sortiront de ces universités avec leur diplôme de licencié ou de docteur, pourront aller se perfectionner à l'Ecole Mondiale de Tervueren, où on
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leur apprendra tout ce qui leur reste à connaître, pour remplir dignement la mission à laquelle ils se destinent.
L'Ecole Mondiale de Tervueren, qui sera le digne couronnement de l'œuvre coloniale du Roi, préparera en efïet d'une façon complète, à la fois théorique et pratique, nos jeunes gens qui se destinent aux carrières coloniales.
Pour se rendre compte du soin avec lequel son programme a été composé, je crois ne pouvoir mieux faire, que de donner les noms de tous les savants qui y ont collaboré.
Président :
M. von Stengel (Baron Karl-F.), Professeur de droit colonial à l'Université Royale de Munich.
Membres :
MM. Carton de Wiart (H.), Membre delà Chambre des Représentants.
de Béthune (Baron Léon), Membre delà Chambre des Représentants.
De Lannoy (Ch.), Professeur à l'Université de Gand.
Delbeke (A.), Membre de la Chambre des Représentants.
Descamps (Baron), Ministre d'Etat, Sénateur, Professeur à l'Université de Louvain.
De Wildeman, Conservateur du Jardin Botanique de l'Etat.
Dubois, Directeur de l'Institut supérieur de commerce d'Anvers.
Le Général Fivé, Commandant la l""^ brigade de cavalerie.
180 Pourquoi et comment nous devons coloniser
MM Galopin, Professeur à l'Uni^^ersité de Liège.
Goblet d'Alviella (Comte), Sénateur, Professeur à l'Université de Bruxelles.
Haddon (A. G.), Professeur à l'Université de Cambridge.
Helleputte, Ingénieur, Professeur à l'Université de Louvain, Membre de la Chambre des Représentants.
Leroy-Beaulieu (P.), Membre de l'Institut de France.
Nys, Conseiller à la Cour d'Appel de Bruxelles.
Rowe (L.-S.), Professeur à l'Université de Philadelphie, Président de l'Académie américaine des sciences politiques et sociales.
Solvay, Industriel.
Stevens, Directeur de l'Enseignement professionnel au Ministère de l'Industrie et du Travail.
Van Gampenhout, Médecin de bataillon.
Vanderlinden, Administrateur - Inspecteur et Professeur à l'Université de Gand, Ingénieur.
Van Overbergh (C), Directeur Général de l'Enseignement supérieur au Ministère de l'Intérieur et de l'Instruction publique.
Vauthier (Alf.), Professeur à l'Université de Bruxelles.
Secrétaire :
Le Capitaine en second Détail, adjoint d'Etat- Major.
Mais cela, c'est pour l'avenir, à présent nous ne possédons que l'école coloniale qui a été fondée par l'Etat du Congo et dont le local se trouve à l'ancien observatoire de Bruxelles.
Pourquoi et comment nous devons coloniser 181
Ces cours sont de deux espèces, ceux réservés aux officiers et assimilés, et ceux réservés aux sous- officiers et aux commis.
Ces cours étaient, au début, de deux mois pour les officiers et d'un mois pour les sous-officiers.
Ils sont à présent de trois mois pour les officiers et de six semaines pour les sous-officiers.
Grâce à l'obligeance d'an de mes camarades, j'ai pu me procurer ces cours.
Tous sont donnés de façon réellement remarquable par des professeurs absolument dévoués.
J'ai connu la plupart d'entre eux en Afrique et dussé-je blesser leur modestie, je ne puis résister au plaisir de publier leurs noms en regard des cours qu'ils donnent. Je leur paierai ainsi mon faible tribut pour tout le bien qu'ils font à notre colonie.
Major G. Le Marinel. — Géographie.
Commandant Van der Linden. — Organisations et règlements militaires. Opérations militaires.
Capitaine Vereycken. — Comptabilité. Reconnaissances.
Docteur Van Campenhout. — Hygiène.
Lieutenant Gervais. — Historique.
Louwers, Docteur en droit. — Législation coloniale.
Lieutenant Morissens. — Professeur suppléant.
Je viens de lire ces cours ils sont très bien faits et très complets.
Mais si, pour un ancien congolais, ils sont très attrayants, et même instructifs, je me demande non sans effroi, comment il est possible de faire apprendre tout cela, à quelqu'un qui n'a jamais été au Congo, en trois mois de temps pour les officiers et en six semaines pour les sous -officiers.
182 Pourquoi et comment nous devons coloniser
A mon avis, on leur enseigne trop de choses en trop peu de temps, et quand ils ont fini, ils ne doivent retenir que fort peu de ce programme trop vaste.
S'il m'est permis d'émettre un vœu, c'est que ces cours, en attendant l'ouverture de l'Ecole Mondiale, soient successivement portés à quatre mois pour les officiers et à deux mois pour les sous-officiers ; puis à six mois pour les officiers et à trois mois pour les sousofficiers.
En attendant mieux, ce serait toujours une mesure efficace.
Mais ce n'est pas tout que d'avoir des écoles qui préparent soigneusement ceux qui se destinent aux carrières coloniales; ce qu'il faut encore et surtout; c'est choisir soigneusement ses sujets.
On perd trop souvent de vue que la tâche des fonctionnaires coloniaux est singulièrement délicate et qu'il y a des différences essentielles entre des contrées du vieux monde et des pays neufs comme le Congo.
M. Ghailley-Bert a très justement fait remarquer, qu'une métropole ne peut administrer et gouverner ses colonies suivant ses méthodes, avec ses lois et ses fonctionnaires d'Europe. 11 lui faut imaginer d'autres méthodes, rédiger d'autres lois, former d'autres fonctionnaires. 11 faut surtout éviter que la politique ne s'empare de la colonie et se garder de prendre de parti pris, des gens appartenant à telle catégorie à l'exclusion d'autres.
Ce qui importe, c'est comme en Angleterre, de n'envoyer aux colonies que des gens capables, qui ont fait leurs preuves, et éloigner avec la dernière énergie tous les fruits secs, qui incapables de se conduire euxmêmes, sont encore bien plus incapables de conduire et surtout d'éduquer les autres.
Pourquoi et comment nous devons coloniser 183
Ce qui est nécessaire au Congo, c'est un système d'administration bien stable.
Changer le moins souvent possible nos rouages gouvernementaux, ainsi que les hommes qui les composent.
Ne faire montre de précipitation ou d'idéologie en rien.
Choisir le personnel en ayant simplement égard à son propre mérite, le bien rénumérer, lui assurer la stabilité ainsi qu'une pension ou un avancement plus rapide que dans l'administration de la Mère Patrie.
Mais ne pas en exagérer l'effectif, puisqu'un bon agent fait plus et de meilleure besogne, que deux médiocres et trois mauvais.
On objectera peut être, que des fonctionnaires semblables sont difficiles à trouver.
Pas du tout! l'Angleterre en a tant qu'elle en veut.
On leur accordera les avantages sérieux auxquels ils ont droit.
Ces avantages à mon avis, doivent-être ceux-ci :
1° Un traitement équitable et en rapport avec les dangers, les privations et les services que l'on attend de celui qui s'engage.
Ce traitement serait toujours au moins le double de celui correspondant au même grade dans les mêmes fonctions en Belgique.
Plus une indemnité de nourriture.
2° Accorder un avancement au choix à leur rentrée en Belgique, «aux magistrats, officiers ou fonctionnaires qui auraient rempli en Afrique leur mission à la satisfaction de leurs chefs ;
3° Les années passées en Afrique compteraient double pour le service de la pension ;
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4"" Après un premier terme, les appointements ne seraient plus pay.és d'après le grade que l'on occupe, mais d'après un barème qui serait établi ;
5"" Quiconque rentrerait en Belgique, malade et incapable de reprendre du service, aurait droit à une pension avec un minimum fixé ;
&" Tout fonctionnaire qui se rendrait au Congo avec sa femme aurait droit, en plus des frais de voyage pour celle-ci, à une indemnité de nourriture égale à la moitié de celle qu'il touche personnellement;
7" Tout agent qui aurait accompli un terme de dix années aux colonies, aurait droit à une pension s'il la demande ou à un avancement au grand choix dans la Mère Patrie s'il le désirait ;
8"" Personne ne pourrait dépasser vingt années de résidence aux colonies.
Celui qui accomplirait ce terme, serait pensionné d'office, mais recevrait l'éméritat;
Q'' Tout fonctionnaire aurait droit à six mois de congé après deux années de résidence aux colonies;
10° Même dans le cas où un fonctionnaire colonial aurait repris du service dans la Mère Patrie, il aurait droit lors de son départ de la colonie, à une allocation pour services rendus, qui serait réglée d'après son grade et le nombre d'années qu'il aurait passé aux colonies.
Le fait que je propose un avancement au grand choix à ceux qui ont fait un long service aux colonies, fera peut être pousser des cris d'indignation à quelques ronds de cuir, amoureux de leurs aises.
Tant pis et pourquoi s'il vous plaît?
La carrière coloniale n'est fermée à personne, puisqu'il suffit d'être un bon serviteur pour pouvoir y prétendre.
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Si donc vous êtes bon serviteur et si vous avez l'ambition d'arriver à un haut grade, c'est bien facile, allez aux colonies.
Dans le cas ou vous n'en auriez pas le courage, ou qu'aimant trop vos aises, vous trouvez que les fatigues et les privations sont au-dessus des sacrifices que vous voulez bien faire à la chose publique, ne vous plaignez pas.
Il est juste que dans notre siècle de démocratie et de progrès, les plus hautes fonctions ne soient plus dévolues aux intrigants ou aux mieux apparentés; il faut au contraire qu'elles soient la récompense suprême, à laquelle les plus dignes et les plus méritants auront seuls le droit de pouvoir aspirer.