‹ Pourquoi & [i. e. et] comment nous devons coloniserChapitre 5 sur 32 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Système de colonisation employé par les Français

Nous allons jeter un coup d'oeil sur ce que fut le système colonial français et voir si lui aussi fut entaché de cruautés envers les indigènes ou de malversations.

— Non.

De tous les peuples, au contraire, le peuple français est probablement celui qui traite les indigènes avec le plus de mansuétude et probablement aussi, celui qui sait le mieux fraterniser avec les peuplades sauvages ou civilisées qu'il rencontre sur sa route.

De plus, par sa bravoure légendaire, sa bonté naturelle et les qualités brillantes de son esprit, il ne tarde guère de consolider la conquête des territoires, par la conquête des cœurs chez les peuples primitifs où il s'installe.

D'où vient alors que possédant tant et de si belles colonies, il en ait tiré si peu de profit?

Gela provient de ce qu'à côté de ses brillantes qualités, il a des défauts qui les annihilent absolument.

Brillant et aventureux conquérant, le Français s'est presque toujours montré administrateur médiocre; ses colonies ont toujours subi le contre coup de ses luttes en Europe et de la frivolité de son caractère.

Je ne vous parlerai pas de son système de colonisation en Algérie et en Tunisie qui est une chose toute

18 Pourquoi et comment nous devons coloniser

spéciale puisque grâce à leur rapprochement, ces colonies sont en quelque sorte une prolongation du territoire de la France.

Le protectorat qu'elle exerce sur l'Indo-Ghine est aussi une chose tout à fait spéciale.

Des nombreuses colonies françaises je ne veux retenir que celles qui par leurs productions ou leurs races se rapprochent de notre colonie, de notre Congo.

Je ne vous parlerai donc que de la Martinique et de la Guadeloupe à cause de la similitude de leurs produits avec ceux de notre colonie; du Congo français à cause de la similitude des races.

La France a commencé à coloniser dès 1535 au Canada, mais c'est en 1635 seulement qu'elle prit possession de la Martinique et de la Guadeloupe qui jusque là avaient appartenu à l'Espagne.

Quant à sa colonie du Congo français, elle est exactement de même date que notre Congo puisque lors de sa première exploration Stanley put constater que le drapeau français flottait déjà sur Brazzaville.

Au commencement du xvif siècle, la France dépassait de beaucoup l'Angleterre et la Hollande en possessions lointaines, mais les Français avaient pour but le commerce plutôt que la culture ou le peuplement des terres.

Un des principaux obstacles à la réussite de la colonisation par les Français, fut l'esprit exagéré d'aventures et leur impatience à attendre des résultats progressifs et lents.

Le Français est trop nerveux, il ne sait pas attendre, à peine a-t-il planté, qu'il voudrait déjà récolter.

Ce qui lui manque le plus, c'est la persévérance tenace, la patience opiniâtre et la constance dans les entreprises qu'il ébauche et sans lesquelles il n'y a pas de succès final possible.

Pourquoi et comment nous devons coloniser 19

On n'a non plus rien fait par le passé, pour attirer le paysan aux colonies et cependant lui seul avait la patience, l'endurance et la volonté suffisante pour réussir.

Mais loin de l'encourager à s'expatrier en lui donnant la perspective de faire fortune après un certain temps, on s'est au contraire comme ingénié à décourager ses efforts, en laissant subsister aux colonies tous les impôts qui pesaient si durement sur lui dans la Mère Patrie, tels que : la mainmorte, la dîme, les droits seigneuriaux, droit de rachat, moulin banal, etc.

Dans ces conditions pourquoi se serait-il expatrié, puisque à plus de dangers à courir, il n'y avait guère d'avantages pour lui dans les bénéfices.

Bien plus, la France n'exportait dans ses colonies que des produits inférieurs, qu'elle avait la prétention de leur faire payer très chers, tandis qu'elle exigeait de ses colons qu'ils lui vendissent à bas prix, tous leurs produits.

Ce qui tend le mieux à prouver la justesse de ces considérations, c'est que en 1717 un règlement ayant aboli les droits sur l'exportation et réduit considérablement les droits sur l'importation, on vit le commerce des iles prendre un essor considérable.

Ainsi que nous l'apprend Paul Leroy-Beaulieu, « la Martinique qui n'avait pas 15,000 noirs en 1700 en comptait plus de 72,000 en 1736.

La Guadeloupe suivit le même mouvement ascensionnel et la production en café et en sucre de ces deux îles était en 1788 plus du double de ce qu'elle est à présent. «

D'où provient cette reculade?

Les motifs, quoique d'ordres différents, dérivent cependant tous de la même source :

20 Pourquoi et comment nous devons coloniser

L'imprévoyance et le manque de suite dans les idées.

Je m'explique.

L'imprévoyance, dis-je : En effet, les Anglais avaient eu soin de faire précéder la libération des nègres d'une forte indemnité qu'ils payèrent à leurs planteurs, et ceux-ci purent de la sorte s'organiser. Ayant du temps et de l'argent devant eux, ils purent coutinuer leurs plantations, puisqu'ils avaient eu le temps d'engager des travailleurs libres et l'argent nécessaire pour les payer.

Chez les Français au contraire, la loi s'abattit sur leurs colonies en coup de foudre et l'indemnité qui fut dérisoire et tout à fait insuffisante ne fut votée qu'un an après l'abolition, lorsque toutes les plantations étaient déjà désertées par les travailleurs noirs et que la plupart des planteurs étaient aux trois quarts ruinés.

Ceci fut un coup terrible mais, il eut pu n'être pas mortel s'il y avait eu plus de continuité dans l'exécution des projets.

Malheureusement en France, la politique accapare tout, et celui qui est au pouvoir croit toujours qu'il est obligé de démolir ce qui a été fait par son prédécesseur, afin de montrer qu'il peut et veux faire mieux que lui.

C'est pourquoi nous assistons à cette chose fantasmagorique que de 1817 à 1863 il y eut pour la Guyane 17 gouverneurs titulaires et 6 suppléants, soit donc un nouveau tous les deux ans! et remarquez que chacun d'eux venait avec un programme nouveau et des idées nouvelles.

Au point de vue fiscal, c'était encore plus mauvais.

La production principale des îles était le sucre, or toujours d'après Paul Leroy -Beaulieu, de 1791 à 1810 il y eut 18 lois ou décrets portant les droits sur

Four quoi et comment nous devons coloniser 21

les sucres indigènes variant de 0 à 90 francs et sur les sucres étrangers de 7 à 400 francs.

Le gouverneur de la Guyane avait le droit de fixer à son gré la nature des impôts et d'en régler la perception et l'emploi.

C'est ainsi que le 1'''' janvier 1860 on vit paraître un budget exécutoire du jour même qui doublait et même triplait certains impôts.

On se rend facilement compte de ce que devrait être le commerce et l'existence des colons.

Jamais ils ne pouvaient conclure un marché à terme, vu que jamais ils n'étaient certains qu'un nouveau décret, ne les mettrait pas dans l'impossibilité absolue de remplir les clauses du marché souscrit.

Dans des conditions pareilles, nous ne devons donc pas nous étonner que les possessions françaises, malgré le génie de leurs habitants, n'aient pas prospéré davantage; nous devons même nous dire que le résultat contraire eut été tout à fait impossible.

Page 1