‹ Pourquoi & [i. e. et] comment nous devons coloniserChapitre 6 sur 32 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Système de colonisation employé par les Anglais

Nous arrivons au peuple qui bien qu'entré dans la voie coloniale plus d'un siècle après les Portugais et les Espagnols, est cependant celui qui de nos jours possède tout à la fois les colonies les plus belles, les plus riches et surtout les plus prospères.

J'ai nommé l'Angleterre. Elle ne commença à coloniser que sous le règne d'Elisabeth.

C'est en effet en 1584 que fut fondée la Virginie.

Peu de temps après en 1600, se forma la compagnie des Indes qui entreprit et mena à bien la conquête de cet immense et riche pays.

En 1655, l'Angleterre enleva la Jamaïque aux Espagnols, tandis qu'en 1674, elle forçait la Hollande à lui céder, l'Etat de New- York.

Enfin en 1763, elle obligeait la France et l'Espagne à lui céder, la première l'Acadie et le Canada, la seconde la Floride et la baie de Pensacola.

A partir de ce moment elle possédait la suprématie des mers et elle ne perdit aucune occasion d'augmenter son immense empire colonial qui maintenant, s'étend sur les cinq parties du monde et comprend plus de 400.000.000 d'individus.

Essayons d'analyser les causes d'une prospérité sans pareille dans l'histoire du monde.

Pourquoi et comment nous devons coloniser 23

Les causes sont multiples, la première est sans conteste la position géographique de l'Angleterre.

Celle-ci située dans une île n'a rien à craindre du continent tant qu'elle possède la maîtrise de la mer, elle a donc pu consacrer à sa marine, tout son or et toutes ses forces, et de cette façon être admirablement outillée pour toutes ses entreprises coloniales. Elle avait le facteur principal, sans lequel tout travail dans cette branche, devient presqu'impossible.

Vient ensuite le caractère distinctif de la race anglaise, dont les défauts mêmes, deviennent dans ce cas des qualités précieuses.

L'Anglais est actif et persévérant, il est aussi doué au plus haut degré de bon sens et surtout du sens pratique. Si vous ajoutez à cela, beaucoup de courage naturel et de sang-froid, ainsi qu'une absence complète de préjugés, vous comprendrez facilement qu'il était particulièrement doué pour réussir dans la carrière coloniale.

Chez lui, il n'y a pas de mouvement précipité, rien n'est laissé au hasard, tout est calcul, et sa philanthropie est un de ses moyens les plus dangereux pour asservir les faibles, car si parfois, vous l'entendez pousser des cris d'horreur et d'indignation, observez-le bien il y a dix à parier contre un, que dans le jardin de son voisin il y a beaucoup d'or ou du caoutchouc. D'ailleurs si vous grattez un peu l'austère redingote du missionnaire sur les rapports duquel il est parti en croisade, vous ne tarderez guère à apercevoir la cuirasse de l'ancien pirate normand.

Il est donc prudent, lorsqu'on est son voisin, de ne jamais lui donner prise et de toujours se rappeler certaine fable de : La Fontaine : suivant que vous serez puissant ou misérable.....

24 Pourquoi et comment nous devons colonise)'

Il n'en est pas moins vrai qu'il est notre maître à tous au point de vue colonial.

Est-ce à dire que tout ce qu'a fait l'Angleterre en matière coloniale a toujours été parfait.

Non. Gomme tous les pays colonisateurs elle a fait des fautes, de grandes fautes même, mais son esprit éminemment pratique les lui a vite fait découvrir et elle s'est aussitôt appliquée à les faire disparaître.

Au commencement de son régime colonial, de même que les autres pays, elle fut tracassière et protectionniste à outrance, elle eut elle aussi la prétention de vouloir faii-e payer à ses colons deux ou trois fois la valeur des objets qu'elle les forçait à lui acheter. Elle voulut de même les obliger à payer une partie de sa dette qui était énorme. En un mot elle considérait uniquement ses colonies et cela suivant l'habitude de cette époque, comme des vaches à lait qu'il s'agissait de traire le plus souvent possible.

La révolte de l'Amérique et son émancipation en 1776 lui furent une dure, mais salutaire leçon dont elle sut profiter dans la suite.

Loin de se laisser décourager par cette perte douloureuse, elle se remit à l'œuvre avec plus de courage et se reconstitua vite, un autre empire colonial plus vaste et plus riche que le premier.

Mais, cette fois, assagie et prévenue, elle eut soin de ne plus retomber dans les errements du passé.

Dans ce court aperçu, il nous est impossible de suivre l'Angleterre sur le champ de son expansion mondiale. Aussi ne vous parlerai-je que de deux de ses colonies, qui peuvent à bon droit être considérées comme des chefs d' œuvre dans leur genre.

L'une l'Australie est une colonie de peuplement, l'autre l'Inde est une colonie d'exploitation.

Je commence par l'Australie.

Cette colonie, maintenant si prospère et si riche, qu'elle peut se permettre clans un geste de reconnaissance filiale envers la Mère Patrie, de lui offrir pour ses étrennes plusieurs dreadnough coûtant chacun plus de 50 millions de francs, date à peine d'un siècle et eut des origines plus que modestes.

L'Australie est en effet de tous les continents, le moins favorisé par la nature.

Son sol n'est en grande partie composé que de sables arides ou de marais fangeux.

Point de grands fleuves qui sont les chemins naturels du commerce, point de belles baies pour abriter les escadres et comme aborigènes, la race la plus déprimée, la race la plus abrutie du Globe. Voilà ce que les Anglais ont trouvé il y a un peu plus d'un siècle.

Depuis lors ils y ont bâti des villes superbes, créé des ports, aussi -bien outillés que ceux d'Europe, développé l'agriculture au point d'être les fournisseurs d'une partie du vieux monde et accaparer la production de la laine mérinos dont ils ont presque le monopole.

Voilà l'œuvre dans toute sa splendeur, voyons les moyens employés.

Un des facteurs principaux de la prospérité inouïe de l'Australie, est certainement la découverte de mines d'or, mais ce n'est qu'un des facteurs ; je ne le cite que ])Our mémoire et simplement pour ne pas paraître l'ignorer, mais le grand facteur, celui qui même sans les mines, aurait sufQ. à lui seul à la prospérité de l'Australie, c'est le développement inouï de l'agriculture et de l'élevage.

A quoi devons-nous attribuer ce développement extraordinaire? A cinq causes principales :

1"* Au régime des terres ;

2° Au système intelligent employé pour encourager l'émigration;

3° A l'exploitation des produits du sol, au moyen d'un outillage perfectionné;

4° Au taux modéré des impôts ;

5° A l'importance des voies ferrées et de tout le système des transports.

Le premier facteur de cette prospérité est le régime des terres.

Après avoir, de même que les Français et les Espagnols, fait l'essai de distribuer des terres gratuitement, les Anglais en gens pratiques, se dirent que l'on n'attache du prix, qu'à ce qui coûte quelque chose et au lieu de donner des terres pour rien, ils vendirent celles-ci par lots avec une première mise à prix de 5 schellino' l'acre, c'est-à-dire environ 15 fr. 50 l'hectare. L'adjudication avait lieu en moyenne au prix de 8 schelling l'acre, c'est-à-dire 25 fr. l'hectare. Mais en plus du lot de terrain qu'il achetait et qui devenait sa pleine propriété, le colon recevait gratuitement pour un certain laps de temps, une beaucoup plus, grande quantité de terre, sur laquelle il pouvait faire paître ses troupeaux et qui restait propriété de l'Etat.

De cette façon le colon s'attachait à sa propriété et bientôt comme tous les paysans, il devenait amoureux de cette terre qu'il avait fait fructifier par son travail.

Ces mesures, quelques bonnes qu'elles soient, eussent été impuissantes à peupler ces pays immenses sans les lois sages réglant l'imigration. ■

Celle-ci était encouragée par tous, les moyens et la

Fourquoi et comment nous devons coloniser 27

presque totalité de l'argent provenant de la vente des terres, lui était consacrée.

La supériorité anglaise se manifesta surtout par ce fait, que les commissaires de l'émigration, loin de rechercher uniquement le grand nombre, ainsi que cela se pratiquait ailleurs, s'attachèrent à n'envoyer aux colonies que des sujets choisis, tous robustes et possédant le pécule nécessaire à un premier établissement. De cette façon elle bannissait les êtres chétifs, qui à peine arrivés, meurent sans avoir rien produit, tout en ayant coûté pour le transport, autant que le sujet bien constitué dont ils prennent la place et ne servent par leur mort qu'à rendre impopulaires les œuvres les plus prospères.

Elle en agissait de même avec les besogneux, vu que dans les pays neufs surtout, il est impossible d'arriver à aucun résultat, sans une première mise de fonds, qui permette de subsister au moins pendant les premières années.

Une troisième cause de son succès fut l'emploi des outils machines. En effet, alors que dans les colonies des autres pays, on ne connaissait que les bras comme outils, ici on se rendit compte immédiatement que les bras manquant, il fallait les remplacer par des machines perfectionnées et de cette façon, on décupla le rendement du travail utile.

Une quatrième mesure favorable à ses intérêts, fut la modicité des impôts.

L'Angleterre, en effet, loin de pressurer ses nouvelles colonies, les laissa maîtresses de leurs destinées.

Ici pas de majorât, pas de mainmorte, une grande facilité et peu de frais pour recueillir les successions, pas de monopole ni de taxes prohibitives; des impôts

limités aux besoins stricts pour la bonne administration de la colonie.

Aussi le colon peine-t-il avec entrain et confiance, certain qu'il est de bénéficier un jour de son travail, ou tout au moins d'en faire bénéficier ses enfants.

Enfin nous pouvons signaler comme cinquième cause de la prospérité du pays, le soin que l'on apporta à tout ce qui est moyen de communication.

Tout l'argent provenant de la vente des terres qui n'était pas employé à l'émigration, l'était pour le système des transports, voies ferrées, voies fluviales, ports, routes, etc —

A peine un nouveau centre était-il créé qu'il était relié au réseau, soit par une route, soit par une voie ferrée.

Le tout en effet n'est pas de créer, des centres de production ; encore faut-il mettre ces centres à même d'écouler, dans des conditions rénumératrices, le produit de leur industrie ou de leur agriculture.

Disons-le donc bien haut, si les résultats obtenus par l'Angleterre en Australie furent merveilleux, surtout en si peu de temps, cela provient uniquement de ce que rien ne fut laissé au hasard, et que l'ensemble des mesures prises, forme un tout admirablement calculé, coordonné et réalisé.

Les résultats obtenus aux Indes ne sont pas moins remarquables, bien que le système employé soit tout différent du précédent.

Ici c'est le triomphe de la colonie d'exploitation.

La compagnie des Indes fut fondée en 1600 sous le règne d'Elisabeth et dès lors commence la colonisation de l'immense Presqu'île.

Pourquoi et comment nous devons coloniser 29

Cette société avait pour objet de gagner le plus d'argent possible. Elle était donc dans son rôle lorsqu'elle pressurait les indigènes, le lucre étant son but. Aussi ces exactions d'une part et le fanatisme religieux de l'autre, amenèrent-ils la terrible révolte des cipayes en 1857.

A la suite de cette révolte, la compagnie des Indes fut dissoute, du moins comme gouvernement, et depuis 1858, la colonie est gouvernée directement par l'Angleterre.

C'est donc à partir de cette époque que commencent les grandes réformes et la grande prospérité de ce vaste empire.

C'est peu de chose que de diriger des colonies de peuplement, dont les indigènes sont de même souche que ceux habitant la Mère Patrie et par conséquent pensent de même, parlent la même langue, professent la même religion et dont les besoins et les aspirations ont de nombreux points de ressemblance.

Tout autre chose est de maintenir dans l'ordre et dans l'obéissance un peuple immense de plus de trois cents millions d'habitants, surtout quand ce peuple n'est ni sauvage ni primitif, mais est au contraire un peuple riche et éclairé, qui possède même une civilisation autre, mais plus ancienne que la nôtre.

S'il nous est permis à nous, Belge, de ne pas aimer ceux des Anglais qui dans un but de convoitise à peine déguisé, dénigrent de parti pris, tout ce qui se fait dans nos Indes noires, j'estime que nous serions profondément injustes si nous ne reconnaissions pas leur génie colonisateur et je pense puisqu'ils sont nos aînés dans la carrière, que ce n'est nullement nous abaisser, que de profiter de leurs leçons et de leur expérience.

Ici, avec leur esprit émineniment pratique, les Anglais se dirent qu'il leur fallait :

1"" Avoir la force pour eux.

2"" Diviser les indigènes entre eux en leur créant des intérêts différents.

3" Ne pas donner prise au fanatisme religieux.

4° Faire régner la justice.

5° Gréer le plus de bien être possible à toutes les classes des peuples.

Lors de la révolte des Gipayes, deux places fortes, Galculta et Peschawar, existaient seules aux Indes. Instruits par l'expérience, les Anglais établirent de distance en distance des forts d'arrêts, qui sont toujours largement approvisionnés en vivres et en munitions, et où au besoin, un petit corps de troupes européennes peut tenir tête à tout une armée Indoue.

Mais encore faut-il que ceux-ci ne puissent se servir du canon, aussi les Anglais supprimèrent-ils l'artillerie de leurs corps indigènes.

Et s'ils maintinrent à côté des troupes métropolitaines des corps composés exclusivement d'indigènes, ils eurent soin de composer ces corps en mélangeant le plus possible les différentes races de l'empire afin qu'aucun de ces corps ne formât jamais un tout homogène .

Ils eurent aussi le plus grand souci d'empêcher les aborigènes de se constituer en un peuple unique.

G'est ainsi qu'il se trouve encore environ quatre cent cinquante principautés, ayant leur organisation propre, des privilèges particuliers auxquels le gouvernement britannique se garde bien de toucher.

Tout ce monde se jalouse, a des intérêts particuliers, chaque Prince ou Radjah, ayant sa petite gloriole qui

Vourquoi et comment nous devons coloniser 31

l'empêcherait, le cas échéant, de se mettre volontairement sous les ordres d'un autre Prince.

L'Angleterre s'est également montrée soucieuse, de ne pas provoquer le fanatisme religieux de ses sujets Indous, qu'ils appartiennent au Brahmanisme, au Bouddhisme, au Parsisme ou au Mahométisme, l'Angleterre leur laisse la liberté absolue de leur culte. Elle a seulement supprimé les sacrifices humains et progressivement, mais sans heurt, elle a relevé la condition de la femme qui était considérée, sauf par les bouddhistes, comme un être de condition inférieure.

Leur conception au point de vue de la justice, fut aussi des plus pratique.

Il y a aux Indes, le code Anglais pour les Anglais et le code Indou pour les indigènes.

Et disons-le bien haut, à la plus grande gloire de l'Angleterre, celle-ci a su choisir ses gouverneurs et ses juges avec une prévoyance si intelligence, que les indigènes préfèrent la plupart du temps, s'en remettre à la juridiction des juges anglais. Et cependant, ils peuvent dans les conflits qu'ils ont entre eux, se faire juger par des juges appartenant à leur race.

Les soins que ceux-ci prirent pour les intérêts matériels des habitants, ne sont pas moins remarquables.

L'administration de cette colonie n'étant confiée qu'à des hommes éminents, qui savent tout à la fois inspirer la crainte et le respect, tout en faisant régner la justice, ils eurent vite fait par une administration impeccable, d'établir partout l'économie, la bonne gestion des finances et le développement de l'agriculture, du commerce et des travaux publics.

Des milliards furent dépensés, partout des ports furent créés ou améliorés, des jetées furent construites.

32 Pourquoi et comment nous devons coloniser

des phares furent bâtis, des ponts furent jetés sur les cours d'eau, on creusa des canaux et des réservoirs, on améliora les routes, et les principales villes furent reliées par des voies ferrées.

Enfin toutes les mesures furent prises pour parer dans la mesure du possible, aux disettes, ce grand fléau de l'Inde.

Ce grand peuple colonisateur serait le premier du monde, s'il savait se montrer plus juste et plus généreux envers ses voisins surtout lorsque ceux-ci sont plus faibles que lui.

Page 1