DEUXIÈME PARTIE
Le ô avril 1848, Avignon, fort agité déjà, depuis quarante jours, par les événements de Paris, paraissait en proie à une émotion extraordinaire. La municipalité provisoire, composée, en général, de portefaix, empêtrée dans ses habits provisoires, dans ses écharpes provisoires, endossés pour maintenir un ordre plus provisoire encore, parcourait tous les quartiers de la yille en s'efforçant de soulever sur son passage un enthousiasme absent et des clameurs muettes. Les fenêtres se fermaient à moitié, les boutiques aux trois quarts, et les citoyens paisibles, après avoir regardé à droite «t à gauche pour être surs de n'être pas entendus, échangeaient à voix basse ces paroles
«Eh bien ! vous savez? le commissaire extraordinaire arrive demain!... »
Quel était ce commissaire extraordinaire? Gomment s'appelait-il? Nul ne le savait. On disait seulement qu*il avait figuré au premier rang parmi les héros de février, envahi la Chambre, dirigé le pillage des Tuileries; qu'il is'était posé, contre monsieur de Lamartine et la fraction modérée, en partisan fougueux
du drapeau rouge ; que, faute d*avoir pu faire prévaloir son avis, il s'était trouvé en dehors de la liste des membres du gouvernement, mais qu*on le ménageait, qu'on le craignait, et que, pour réloigner de Paris en livrant à son influence les provinces soupçonnées de tiédeur républicaine, on lui faisait parcourir quelques départements de l'Ouest et du Midi. Les imaginations méridionales se mettant de la partie, on traçait de cet agitateur inconnu un portrait épouvantable. Il ne marchait qu'accompagné d'une centaine de sbires retroussés jusqu'au coude, portant la carmagnole et demandant des têtes. Il levait, rien que pour sa table, un impôt de cinquante mille francs par jour sur les bourgeois et les riches, il avait exhumé, pour son costume, toute la défroque de 93 ; la cravate de Robespierre, le gilet à la Saint-Just, les pistolets passés à la ceinture, et un plumet rouge à son chapeau. Les plus alarmistes assuraient même qu'il buvait du sang dans un crâne monté en coupe, et se nourrissait de chair humaine.
Le même jour, à quatre heures, un joli jeune homme, drapé à l'espagnole dans un manteau dont le collet cachait à demi son visage, arriva à Avignon par le bateau à vapeur, et se fit iconduire à l'hôtel d'Europe avec son mince bagage. En dépit du manteau et du feutre, la petitesse de sa taille, la souplesse de sa démarche, l'élégance de sa main et de son pied, une indiscrète mèche de cheveux blonds s'échappant entre la coifTe du chapeau et le velours du collet, tous ces indices eussent peut-être inspiré quelques graves soupçons sur ses droits à porter l'habit masculin, si les rares promeneurs qu'il rencontra sur son passage n'avaient eu d'autres soucis en tête. En entrant à l'hôtel, notre jeune homme demanda une chambre, et donna quelques ordres d'une voix délibérée dont le timbre frais et charmant oubliait parfois de se déguiser. Deux heures après, il descendait à la table d'hôte : débarrassé du manteau de voyage, il portait avec une grâce cavalière, bien qu'un peu timide, une redingote serrée autour de sa taille fine, un large pantalon de drap, des brodequins vernis qui faisaient valoir son pied microscopique, un foulard de soie noué négligemment à son cou d'une blancheur suspecte, et une charmante toque de velours bleu sous laquelle ses cheveux semblaient avoir peine à se contenir; bref, un déli^
deux costume qui eût changé les soupçons en certitude pour m observateur attentif.
La table d'hôte offrait en raccourci Tirnage de la société d'alors et des impressions qu'elle avait reçues de la nouvelle république, à ses deux extrémités contraires. Trois commis voyageurs de bas étage, démagogues subalternes, venus de Marseille pour se faire admirer par les populations voisines, étaient entrés dans la salle à manger, coiffés de bonnets rouges tout neufs, posés perpendiculairement sur leurs têtes, et donnant à leurs faces vulgaires un air beaucoup plus grotesque que terrible. De Tautre côté de la table s'assirent deux gentilshommes campagnards du voisinage, qui, trop inquiets pour rester chez eux dans ces journées d'angoisse où il semblait que chaque heure dût être le salut ou la perte, avaient eu tous deux la même idée , celle de venir se loger dans un hôtel, afin d'être à la source des nouvelles et d'y étourdir leurs inquiétudes par cette lanterne magique d'incidents et de personnages. Ils avaient de l'esprit et surtout du bon sens. La discussion qui ne tarda pas à s'établir entre eux et les commis voyageurs, parut intéresser vivement le jeune homme à la toque de velours, qui tout en se penchant sur son assiette, n'en perdait pas une syllabe. Le dîner était à peine commencé depuis quelques minutes, lorsqu'on vit entrer un nouveau convive. A sa vue, nos deux campagnards poussèrent une exclamation de surprise :
« Quoi ! Gustave de Nareins ici?
— Oui, mes très-chers ; Paris n'était plus tenable ; l'autre soir, nous n'étions pas en nombre, au club, pour faire un mort à cent sols la fiche ; les Italiens chantent dans le désert; vous ne ren-* contreriez pas deux voitures de maître sur toute la ligne qui va de l'arc de l'Etoile à la Bastille ; il n'y a plus un salon ouvert; le faubourg Saint-Germain ressemble à une vaste nécropole à laquelle les lampions servent de flambeaux funèbres. 11 n'en est pas moins avéré que nous sommes enchantés, ravis, et que nous célébrons, tous les huit jours, une fête populaire!.. »
Ce nouveau venu était un jeune homme de vingt-cinq à vingtlitiit ans, qui semblait réaliser toutes les conditions d'un héros de roman habillé par un bon tailleur : sa mise, d'une élégante négligence, faisait ressortir la distinction de sa tourjsrure et la
grâce de toute sa peraonne. Il était brun ; sa figure régulière, relevée d'une fine moustache brune, et parfaitement encadrée entre de beaux cheveux noîrs et des favoris corrects, pouvait se prêter tour à tour à l'expression de la bonne humeur, d'une gaieté malicieuse ou d'un tendre sentiment. Cette vivacité d'impressions, cette physionomie ardente et mobile, ce regard fier et hardi, également prêt à lancer des flammes ou à se voiier d'une mystérieuse langueur, tout prouvait que, si Gustave de Nareins avait jusque-là gaspillé, au milieu d'un monde de dandys et de viveurs, ses richesses de cœur et d'esprit, il pourrait bien, quand viendrait son heure, éprouver toutes les émotions et commettre toutes les sottises d'un homme sentimental et passionné. « Et les femmes? lui dirent les deux gentilshommes de province.
— (Ml ! les femmes ! reprit-il avec une petite moue qui lui allait fort bi^ ; il n'y en a plus une seule à Paris... Qu'y feraientelles ? La république ne nourrit que les citoyens utiles. Mousr queton est à Londres, Florine à Bruxelles, Mousseline«t Jonquille sont parties pour l'Afrique, Diana pour l'Amérique du Sud, Laurette pour Gonstantinople, Angela pour Saint-Pétersbourg, Silvanelle pour Pékin et Goguette pour Pontoise ; voilà où en est, pour le moment, le plus joli échantillon de la plus belle moitié du genre humain ; vous savez que je n'en cannais pas et ne veux pas en connaître d'autres !
— C'est vrai! dit en riant un de ses deux interlocuteurs; Gustave ne croit pas à l'amour ! ^
— Pardon, mes chers, répliqua-t-il sur le même ton ; je crois *à l'amour comme au soleil; mais je ne le regarde pas, il m'é-
blouirait. »
En même temps, soit hasard, soit attraction magnétique, ses yeux rencontrèrent ceux du jeune voyageur que nous avons introduit au commencement de ce chapitre. Celui-ci, depuis l'entrée de Gustave, n'avait pas cessé de l'observer du coin de l'œil avec une curiosité qui ressemblait presque à un sentiment plus vif. Lorsque l'élégant Parisien, après son dénombrement railleur des royautés féminines de la bohème galante, avait effleuré, en sceptique endurci, le délicat chapitre des femmes et 4e l'amour, on eût pu surprendre un imperceptible sourire sur les lèvres
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de son silencieux et attentif auditeur, un éclair à demi voilé souA ses paupières. Gustave, placé à table en face de lui, éprouva, en le voyant, une sensation bizarre : son regard curieux et connaisseur se glissa de ce eou blanc et flexible, de ce menton d'one imberbe rondeur, à ces (^veux d'un blond charmant que la toque bleue avait tant de peine à contenir ; mais il fut interrompu dans son examen par un des dîneurs qui lui demanda :
« Et que viens- tu faire dans ce pays-ci ?
— I^bleu 1 la belle question ! Je reviens chez moi^ à la campagne, pour essayer de ne pas mourir de faim, ce qui, en temps de république, me semble la plus difficile des entreprises. A la campape, on doit toujours avoir de Targent... les asperges n'y coûtent pas un louis la botte, comme chez Véry 1 »
Ces mots ramenèrent la conversation sur la situation présente. Les commis voyageurs à bonnet rouge, qui, depuis l'arrivée de Gustave de Nareins, paraissaient fort scandalisés du ton et des manières de cet odieux aristocrate , reprûrent leurs niais dithyrambes aur l'âge d'or républicain qui allait li^re sur la Frsmce et amener tous les Français à s'aimer comme des frères. Mais ils furent honteusemeiff battus par les arguments simples et droits des deux gentilshommes campagnards, que renforçait le spirituel persiflage de Gustave. Tout en mangeant et en parlant, il regardait à la dérobée son problématique vis-à-vis, qui ne perdait pas trop contenance sous ce contrôle embarrassant, et écoutait d'ailleurs avec une attention avide la conversation générale. On eût dit qu'il comparait mentalement les deux sociétés, les deux opinions qui combattaient sous ses yeux, et que chacune de ces attaques et de ces ripostes continuait pour lui une leçon commencée.
«À propos, dit Gustave, quel est donc ce commissaire extraordinaire, ce terrible Groquemitaine qui doit arriver demain matin, et qui ^raie d'avance jusqu'aux garçons de cet excellent hôtel?
— On ne sait pas son nom, répliqua un des convives.
— Pîffdonl je le sais, moi 1 s'écria un des commis voyageurs d'im air triomphant : c'est le dtoyen Julien Féraud; un bon,
telui-là! un chaud patriote! un ami de Sobrier, de Barbés et
— Connais pas ! fit Gustave. »
Le petit jeune homme blond qu'il examinait avec une curiosité toujours croissante, garda le silence ; mais un mouvement d'épaules, un léger pli de ses lèvres roses et fines, au moment où on nomma Julien Féraud, prouvaient peut-être que ce nom ne lui était pas étranger.
« Mais enfin, que vient-il faire ici, ce commissaire ? reprit un des campagnards.
— Installer la république, répondit le monsieur au bonnet rouge d'un air doctoral.
— Très-bien. Et quel est le but de la république?
— Rendre le peuple plus libre, plus riche et plus heureux qu'il ne l'a été sous les tyrannies monarchiques !
— Parfaitement; je vois que nous nous entendons à merveille. Eh bien ! mon cher monsieur ! si votre excellent commissaire, votre patriotique commissaire, par ses allures rébarbatives, empêche notre population de voter pour qui elle veut, direz-vous encore que le peuple est très-libre et le suffrage très-universel? ,
— Mais, monsieur...
— Et si, par le seul fait de son arrivée, par la frayeur qu'il va causer à dix lieues à la ronde, nos cocons descendent à soixante centimes et nos garances à seize francs ; si les propriétaires, ruinés parxe bas prix, ne peuvent plus donner à leurs travailleurs que vingt sous par jour au lieu de trois francs ; si les négociants sont obligés de suspendre leurs achats, les fabricants de fermer leurs usines et les chefs d'atelier de congédier leurs ouvriers; si, par une gradation douloureuse, la richesse devient gêne, la médiocrité pauvreté, la pauvreté misère, et la misère faim, direz-vous encore que le peuple est beaucoup plus riche, beaucoup plus heureux que sous cette infâme monarchie?
— Mais, monsieur...
— Eh bienl moi, n\on cher monsieur, je parie ce que vous voudrez, mon porte-cigare contre votre bonnet rouge, que, si l'illustre citoyen Julien Féraud, commissaire extraordinaire, est en effet aussi commissaire et aussi extraordinaire qu'on le prétend, il produira exactement sur la liberté, le bonheur et la richesse de ce peuple-ci, l'efifet que je viens de vous dépeindre 1 »
Cette boutade termina la discussion; on se leva de table; le
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jeune homme à la toque bleue s*esquiva à petit bruit, alluma soD bougeoir et monta Tescalier qui conduisait à sa chambre. Arrivé au bout d'un long corridor à portes numérotées, il se retourna et vit Gustave qui était monté derrière lui. A cette Yoe, il doubla le pas, atteignit sa chambre, ouvrit la porte, mit la clef en dedans, et s'enferma à double tour.
Gustave de Nareins redescendit, appela un garçon, et lui dit tout bas, en lui mettant un écu de cinq francs dans la main :
«Tâche de savoir le nom de ce petit monsieur qui a dîné à table d'hôte, et qui loge au n» 27. »
Quelques minutes après, l'ingénieux garçon frappait à la Ijprte du 27, un grand cahier à la main. On ne lui ouvrit qu'aprés avoir longuement demandé qui il était, et ce qu'il voulait.
«Monsieur, dit-il quand la porte fut enfin entr'ouvertè, c'est le livre de l'hôtel ; nous avons les ordres les plus sévères pour y faire inscrire le nom des voyageurs et le pays d'où ils viennent.
—Est-ce bien nécessaire? dit le jeune homme en hésitant.
—Très-nécessaire.
— Ehl bien, donnez I...»
Il prit une plume et écrivit rapidement : Franz Albemare, Paris. -
Puis, quand le garçon se fut retiré et que le voyageur se fut de nouveau enfermé à double toiir, il ôta sa toque de iwlours : les boucles de ses beaux cheveux blonds ruisselèrent sur ses épaules...
C'était Nathalie.
Sa première impression, après la révolution de février, fut d'en être enivrée. Mais cet enthousiasme dura peu. Placée aux avant-scènes de cette comédie sans gaîté ou de ce drame sans grandeur, elle en vit de près les acteurs, les coryphées et les comparses; elle en étudia les fils et les ressorts, et dès lors son jugement fut fait ; Ja petitesse des personnages lui rapetissa les événements. Elle comprit que, parmi ces singuliers vainqueurs, les plus.intelligeijts étaient épouvantés de leur victoire, ç[ue les plus énergiques ne tarderaient pas à la rendre odieuse, et que les plus convaincus la rendaient déjà ridicule. Elle pressentit que cette révolution, ne s'appuyaut sur rien, n'ayant rien à créer ou à détruire, forcée de laisser la société dans l'état où elle la trouvait ou de l'avoir tout entière pour ennemie, fonctionnerait dans
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le vide, n'aurait d'autre alternative que d'être malfaisante ou impossible, et périrait d'inanition ou d'excès.
« Un moment elle crut que Julien allait s'emparer, sinon de son cœur, au moins de sa destinée. Leur traité d'alliance antisociale étant , contre toute espérance, couronné par une révolution , quoi de plus simple que de s'unir pour les bénéfices comme ils s'étaient alliés pour la lutte? Mais, depuis quelque temps , Julien était fort entamé dans l'esprit de Nathalie : elle doutait de lui. Elle éprouvait ce sentiment de déception préventive , qui devient presque une vertu chez les femmes sans principes, et les protège contre les prestiges du faux, héroïsme et du faux génie. Elle se demandait si cet orgueil , cette véhémence, ce charlatanisme de destruction et de haine, cette allure théâtrale de factieux et de tribun , ne cachaient pas, en définitive, un fond de médiocrité; si Julien n'était pas une de ces contrefaçons de grands hommes qu'on annule en leur donnant cours. Elle avait su par lui les détails des derniers moments d'Ernestine, dont la mort donnait une satisfaction suprême à ses rancunes et à ses haines ; mais on lui apprenait en même temps que monsieur Servais était ruiné. Or Nathalie, que les* grâces quadragénaires de l'ex-député tentaient peu en dehors du portefeuille qu'il avait espéré et des millions qu'il ne possédait plus, ne songeait guère à renouer avec lui. Elle se disait d'ailleurs qu'il était de bon goût de le laisser pendant quelques mois seul à ses regrets et à sa douleur ; que, dans ces premiers temps, il éprouverait un sentiment pénible à revoir une femme qu'il accusait peut-être,' qui, peut-être, dans les dernières confidences de l'agonie , lui avait été dénoncée par sa femme ou par son fils comme une des causes de leurs fautes et de leurs malheurs. Elle s'abstint donc de toute démarche auprès de lui, se contenta de se faire écrire à sa porte, et attendit les événements , également décidée à se tenir en garde vis-à-vis de l'homme dont elle n'avait plus rien à attendre et de celui à qui elle ne croyait plus.
C'est dans cette attitude de méfiance et de réserve qu*eUe vit passer les premiers épisodes de la république. Julien, emporté dans ce chao» démagogique dont les chefs étaient déjà tous brouillés entre eux , venait la voir de temps à autre, et la
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mettait au eoufant. Seulement , grâce à une de ces péripéties d'intérieur si eomnlunes entre les frères de la veille dans les mcmieDts de crise politique, elle était presque obligée, pour le recevoir, de se cacher de Versolant et de la rédaction de 17mtiateur. Voici pourquoi : soit dépit de n'être rien et de voir son journal distancé par les organes plus authentiques de l'opinion républicaine, soit instinct et pressentiment d'homme d'af- Mres , Ver^lant , quinze jours à peine après la catastrophe* 8*était réveillé réactionnaire des pieds à la tête, et avait dirigé Vlnitiateur dans ce sens. Son état-major, inspiré par lui , et heureux d'ailleurs de céder à ce goût d'opposition qui est le génie et la vie des journalistes, faisait assaut de verve et d'éloquence en l'honneur des doctrines monarchiques , des grands principes d'ordre, de religion, d'autorité et de morale, et signalait à la risée ^u à l'indignation publique tous les épisodes burlesques ou sinistres qui marquèrent cette parodie, à l'eau de rose vinaigrée, des souvenirs de 89 et des velléités de 93. Nathalie, qui , comme tous les gesf^ du métier, ne dédaignait pas de mesurer un succès par les chiffres, put constater alors un détail qui lui donna beaucoup à penser. Malgré ses romans, malgré le savoir-faire de Versolant, la faconde de Julien et l'influence de monsieur Servais, Vlnitiateur n'avait pu , avant le 24 février 1848, dépasser six mille abonnés ; à la fin de mars, il en comptait vingt-cinq mille, et des milliers de numéros se vendaient, chaque soir, dans les rues : il commençait à faire, en style technique, beaucoup plus que ses frais , et monsieur Servais, qui y avait dépensé, en dix-huit mois, près de cent mille écus et qui en était resté le principal actionnaire, pouvait espérer de prochains bénéfices. Maigre indemnité dans sa ruine 1 planche bien mince pour un si grand naufrage ! N'importe I c'é^ tait là un indice ; l'esprit fin et pénétrant de Nathalie en concluait que les courants de l'opinion se dirigeaient vers ce point, que la société que l'on [voulait faire tomber à gauche allai! pencher à droite:
Julien avait violemment rompu avec Versolant et ses anciens collaborateurs. Bientôt on apprit qu'embarrassé de lui et de ses exagératiotis compromettalites, le gouvernement l'envoyait dans quelques départements du Midi dont on n'était pas sûr, et qu'il
8*agissait de convertir à la forme républicaine. Avignon devait être sa première étape. La résolution de Nathalie fut prise à l'instant. Elle se décida à partir incognito, pour aller juger par elle-même de quelle façon Julien remplirait sa tâche, quel accueil il «recevrait, et quelle place elle devait décidément M donner dans son esprit et dans sa vie. Sans se confier à un seul de ses amis, sans que Julien surtout pût s'en douter, profitant du bouleversement et des préoccupations générale^, elle s'arrangea pour arriver à Avignon la veille du jour où le nouveau commissaire y était attendu. Pour être plus libre de ses actions et de sa personne, elle s'habilla en homme, et, malgré son mépris pour les futilités féminines , elle ne put se défendre d'uiv sentiment de joie et de vanité satisfaite en se regardant dans sa glace, transformée en un jeune et charmant cavalier, digne de voyager de compagnie avec cette belle duchessg de Chevreuse dont un illustre écrivain nous racontait naguère les romanesques équipées.
Le lendemain , dans la matiitée , Julien fit son entrée à Avignon , dans un costume exactement copié sur un portrait en pied de Saint- Just. Il s'installa à l'hôtel de ville, convoqua les autorités municipales , les magistrats, le procureur de la république, le capitaine de gendarmerie, et leur dit d'un air hautain, en croisant ses mains derrière &on dos :
« Eh bien 1 citoyens, qu'avons-nous fait depuis quarante jours? Où en est la république dans ce pays-ci ?
— Tout le monde a accepté sans difîiculté la nouvelle forme du gouvernement , et quand on aura bien reconnu qu'elle ne fait de mal à personne , qu'elle protège l'ordre et respecte la propriété, nous ne désespérons pas de lui rattacher même les royalistes et les grands propriétaires....
— J'en serai charmé, reprit Julien avec un ricanement terrible ; mais nos pères, nos héroïques devanciers de 93 les domptaient par d'autres moyens... Et, dites-moi, avez-vous de la troupe ici ?
— Oui... deux bataillons du brave 52« de ligne revenant d'Afrique, et un escadron du 7® dragons.
— De mieux en mieux. Et qui avez-vous à la tête de votre garde nationale?
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— Le loyal et intrépide colonel d'Ervaton.
— Oh! délicieux 1 Un noble, n'est-ce pas? Ah 1 mais vous êtes (^armants, dans ce pays de troubadours ! Et qui comptez-vous envoyer à FAssemblée constituante dans les élections qui vont ayoir lieu?»
On lui montra une liste composée de cinq noms parfaitement honorables, où, à force de recherches savantes, on avait réussi à glisser un républicain de la veille, malheureusement affligé de la particule.
« Excellent ! cinq voltigeurs de Fancie^^ régiAe à culottes
courtes et ailes de pigeon !.. Ah 1 encore une question Avez-
TOUS ici des ateliers nationaux?
— Non, citoyeif; chacun a tâché de faire travailler suivant ses moyens, et, jusqu'à présent, nous avons pu nous tirer d'affaire
» —Je vous en félicite... voilà un département bien en règle ' vis-à-vis de la Republique... Allons, il était temps que j'arrivasse, et l'on a bien fait de m'envoyer ici ! »
Les assistants se regardèrent plus stupéfaits qu'eifrayés. Julien reprit d'une voix de stentor, en se campant sur la hanche, une . main passée dans son grand gilet à revers, l'autre posée sur la poignée dé son grand sabre :
« Or çà, citoyens, écoutez- moi, et d'abord sachez que j'arrive avec des pouvoirs sans bornes.'., je voudrais, à l'instant, faire tomber toutes vos têtes, je n'aurais qu'un ordre à donner, et vos têtes tomberaient. »
Julien faisait évidemment des efforts inouïs pour être effrayant et sinistre. Quelqu'un qui lui eût dit qu'il ressemblait au Satan de Milton, au Charles Moor de Schiller, aux héros de lord Byron, l'eût prodigieusement flatté. Le capitaine de gendarmerie, peu versé daAS la littérature satanique, dit tout bas à son voisin :
« Il est ivre. »
Jujien reprit :
« Trois ateliers nationaux seront immédiatement établis : on ' donnera aux travailleurs quarante sous par jour, et on n'aura le droit d'exiger d'eux que cinq heures de travail. Chaque semaine, le total de leur solde sera délivré par le receveur géné-
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ralt contre un bon signé de ma main. La troupe de ligne et les dragons sortiront de la ville dans les vingt-quatre heures ; les ouvriers seront seuls chargés de protéger Tordre. Les électio^is de la garde nationale seront cassées, et Ton s'arrangera pour ne nommer officiers que de solides patriotes, de purs et énergiques ' démocrates. Quant à la liste électorale, les cinq noms seront biffés. On dressera une nouvelle liste composée ainsi qu'il suit : les citoyens Blanqui /Barbes, Louis Blanc, Sobrieir et JuTieo Féraud. Cette liste sera envoyée à tous les comités et clubs du 'département, «avec ordre de la faire prévaloir. Ce çoir, j'ouvrirai et présiderai le club de^ Amis du peuple; on y acclamera les noms des cinq candidats , et quiconque résisterait sera ii-r çlaré suspect. J'ai d^t. Qu'on aille me préparer les grands appar-tements de I^ préfecture, et que Ton commande pour ce soir mi dîner de trente couverts, à vingt-cinq francs par tête; je m'oe- .cuperai de choisir le^ convives... Citoyens! je ne vous relient plus... 4 tantôt 1 »
Quand les honnêtes auditeurs de cette étrange allocution le trouvèrent dans }a rue , il§ se frp^èrent les yeu|: con^me s'ils sortaient d'un rêve. jPourtous, même pour ceux qui étaient ou qui se croyaient républicains , il était clair que, si les ordres de Julien recev^ent un commencement d'exécution, c'était, pour le pays, le signal d'une conflagration générale : car le fougueux proconsul trouverait aisément ces quelques centaines de tapageurs qui se rencontrent partout au service des mauvaiaea causctf : mais comment faire? Comment l'empêcher àe publier ces décrets inouïs ? Les hommes qui Tavaienjt revêtu de si grands pouvoirs ne persisteraient-ils pas à lui donner raison? Comment communiquer avec la capitale, obtenir des ordres, arrêter dans soa essor ce Titan de la jeune Mon|tagne ? On tint conseil au Cerclfi du commerce, où se réunissaient toutes les bonnes têtes de U ville. Il y avait là quelques officiers qui proposèrent de jeter Julien par la fenêtre : les cerveaux s'exaltaient, les discussions s'échauffaient; les hommes sages pouvaient aisément prévoira qui arriverait )e lendemain , si Ton ne parvenait pas à étoûfisr au plus tôt ce gern^e de coUision et de désordre, quand ÇustaTS de Nareins, présenté au Cercle par ses anciennes connaîssancea, les gentilshommes campagnards; demanda. la parole et dit, aye^
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m mélange de fermeté et de gaieté qui eut beaucoup d^ sucées: « Messieurs, si tous m'en croyez, tous ne fere? pas à cet éBergumèue plus d'honneur qu'il ne mérite; vous ne compromettrez contre lui aucune des autorités régulières de \s^ ville. Votre légitime résistance passerait, h Paris, pour une tentative monarchique. Que les troupes restent dans leurs quartiers et les garjles nationaux dans leurs maisons. Si vous avez confiance en moi, je me charge de vous débarrasser, avant vingt-quatre heures, de ce monstrueux produit de la démagogie parisienne...
— Uais commeut cela ? lui demanda-t-on de toutes parts. -=- L^ populatioji de la ville est bonne, n'est-ce pas ?
— excellente.
— Très-bien..: en outre elle est curieuse, comme partout. Vous qui avez da l'influpnce, afrange^-vous -^ et ce ne sera pas difijcile — pour qu'une foule compacte , mais essentiellement pacifique, se rassepable demain matin sous les fenêtres du citoyen ' Julien Féraud j le -reste me regarde, et je vous promets qu'il n'y aura pas un coup de poing échangé, pas une goutte de sang répandue... »
Gustave parlait avec une assurance de si bon goût, sa personne était si sympathique , son prestige d'élégant parisien ajoutait tellement à ses moyens de persuasion, que, sans plus de questions et de commentaires, on lui donna carte blanche.
Il se fit indiquer le meilleur voiturier de la ville :
^ Il me faut, lui dit-il, pour demain votre meilleure calèche 6t vos deux meilleurs chevaux ; le tout devra stationner sur la place Grillon, à dater de neuf heures. Il s'agira de conduire tout d'un trait, jusqu'à Orange , un étranger de distinction. Voilà ?0 fr. d'arrhes. » Le voiturier s'inclina.
« À présent, dit Gustave à ceux qui l'accompagnaient, chacun peut aller à ses affaires. 11 n'y aura rien ce soir ; il pleut à verse, et LucuHus dînera chez Lucullus. »
Xe lendemain, à neuf heures précises, une foule immense, sileQ(Heuse et recueillie comme si elle eût assisté à un enterrement, 8Q pressait sur la place de la Préfecture, devant la porte de Thôtel où lulien avait couché. On se racontait dans les groupes le dîner sardahapalesque de la veille, et la quantité de bouteilles de via de Ghampagne bues à la santé de la liberté, de l'égalité
et de la frateri^ité. Pas un uniforme, pas même un costume de garde national ou de sergent de ville ne se détachait au milieu de cette masse populaire. Gustave, en grande tenue, habit noir, gants blancs et cravate blanche, monta jusqu'à l'appartement de Julien. Il le trouva faisant sa toilette, et lui* dit avec une gravité de directeur des pompes funèbres :
« Citoyen, le peuple est là-bas, sous vos fenêtres; il vous attend. »
Julien crut qu'on allait lui décerner une ovation démocratique : il boutonna son gilet blanc à revers, regarda un moment à travers les vitres, et reconnut avec orgueil que ce républicain si grave et si bienmis ne l'avait pas trompé : la foule s'étendait à perte de vue, et refluait dans les rues adjacentes. 11 fit signe à Gustave qu'il était prêt 'k le suivre ; Gustave alors lui offrit son bras, mais avec tant de politesse et de grâces officielles, que Julien se laissa conduire, persuadé qu'il avait affaire à Tordonnateur de la fête. Us descendirent. La foule, toujours silencieuse , s'ouvrit sur leur passage , et ils se mirent en marche , précédés, suivis et entourés par une population empressée, mais muette. Le commissaire extraordinaire commençait à s'étonner de ce silence. — C'est singulier, pensait-il ; les gens du Midi passent pour si bruyants I probablement on me prépare une surprise I — Au reste, le trajet fut court : de la place de la Préfecture à la place CriHon, il n'y a pas plus de cinq minutes. Julien eut d'ailleurs une autre satisfaction de vanité : dans toute la longueur de la rue Calade, toutes les femmes s'étaient mises à leurs fenêtres pour le voir passer, et il y en avait de charmantes.
Bientôt on arriva sur la place Grillon. Une calèche, attelée de deux vigoureux chevaux, stationnait sur la place ; le cocher étsut sur son siège, le fouet en main. Get attelage de fort bonne mine se trouvait justement devant la porte de l'hôtel d'Europe, dont la façade occupe une partie de la place. Quelqu'un qui eut levé les yeux du côté de cet hôtel aurait aperçu, à l'entresol du premier étage, une croisée entr'ouverte, et, derrière le rideau, une main blanche et une tète blonde : c'était NathalijB, qui ne perdait pas un détail da cette scène.
Les rangs pressés de la foule s'ouvrirent de nouveau sur le
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passage de Julien et de Gustave. Celui-ci conduisit silencieusement son compagnon jusqu'à la calèche ; et là, dépliant le marche-pied, arrondissant les coudes et redoublant de politesse, il lui fit signe de monter.
« Qu'est-ce à dire ? balbutia Julien effaré.
— Cela signifie, citoyen , répondit Gustave avec un sérieux imperturbable, que votre mission dans le département de Yaucluse est terminée, et que, de parle peuple souverain, au nom de la liberté , de l'égalité et de la fratQf nité , vous êtes prié de repartir. Vive la république ! »
Alors une clameur immense, huées , risées, sifflets , éclats de rire, s'éleva du s?in de cette foule. Julien devint livide : il promena son visage à droite et à gauche, et ne vit que des figures hostiles ou railleuses. Comme Néron, il souhaita tout bas que ce peuple n'eût qu'jme tête pour la faire tomber; mais ce peuple en avait vingt mille, et vingt mille bouches lui disaient de s'en aller. C'était le suffrage universel dans toute sa sincérité.
La pâleur du proconsul augmentait de seconde en seconde. Il voulut parler: les huées redoublèrent. Gustave était toujours là , le chapeau à la main , le coude arrondi , lui montrant le marchepied déplié et lui faisant signe* de monter en voiture.
Julien monta. Un tonnerre d'applaudissements et d'acclamations ironiques retentit de toutes parts. « Route de Paris, et fouette cocher I » cria Gustave, en saluant une dernière fois U commissaire, que les chevaux emmenaient au grand trot. En un clin d'œil, l'attelage tourna la porte de TOulle et disparut.
« Le tour est fait ! » dit gaiement Gustave à ses voisins, en allumant un cigare.
Nathalie, derrière son rideau, venait d'assister à une des nombreuses revanches de la société. La leçon ne fut pas perdue pour elle ; Julien était à jamais déchu dans son esprit : il avait été ridicule !
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Le lendemain de ce jour mémorable, Nathalie, toujours déguisée tant bien que mal sous son co^tume'masculin, repartait, de grand matin, pour Lyon et Paris, par le bateau à vapeur. Elle avait repris son manteau et son chapeau, qui \pi donnaient Tair d'un jeune étudiant retournant à l'École de droit après les vacances de Pâques. Par une distraction qui la fit sourire , elle ouvrit la porte du petit salon réservé aux dames, et recula en apercevant un amas de robes, de mantelets, de tartans et de châles, souslequel trois ou quatre Anglaises réparaient la brièveté de leur nuit d'auberge. Ne voulant pas effaroucher par sa présence la pudeur britannique , Nathalie alla se rasseoir dans la salle commune, se tapit dans un coin, et se prit à rêver, à la clarté d'une chandelle fumeuse que commençaient à faire "pâlir les premières lueurs du matin. Tous les incidents de la veille lui revenaient en mémoire , comme autant d'indices dont elle discutait avec elle-même la valeur et la portée. Fort peu dupe de ses propres paradoxes , très-décidée à né poiilt passer avec ses enthousiasmes primitifs un bail indéfini , la femme de lettres , depuis quelques semaines , se désillusionnait de plus en plus. Elle devinait qu'elle avait fait fausse route, que le triomphe de ses idées et de ses amis n'avait été qu'un sticcès de surprise, et que, si elle songeait sérieusement à son avenir, c'était à l'extrémité contraire qu'elle devait le chercher. Le désastre de Julien , ses forfanteries démagogiques, cette expulsion dont le ridicule allait sans doute le poursuivre jusqu'à Pafis , complétaient pour Nathalie cette déception qu'ont dû subir de nos jours tant de femmes intelligentes, croyant avoir aimé et admiré des héros , des hommes de génie , des bienfaiteurs de l'humanité , ayant eu foi en leurs plans de régénération sociale , et voyant s'applatir, au jpremier coup d'épingle, ces outres gonflées de vent. Julien n'existait plus pour elle : en revanche, l'élégante
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silhouette de Gustaye de Nareins n'apparaissalf-elle ps^ , dé lemps à autre, à cette imagination yiye et mobile, comme 6e Idve une étoile à Forient , pendant que la nuit tombe à Vautre boHt de rhorizon? C'est ce que nous n*oserioiis pas affirmer,- Quand Nathalie eut assez rêyé, elle yit qu'il faisait grand jour. Secouant les derniers frissons du matin, elle alluma une eigarette, monta sur le pont, et s'absorba d'abord dans la contemplation des beaux paysages qui se succédaient soils ses yeux. Le eiel était pur, et le soleil dissipait peu à peu les brumes légères, qui allaient s'accrocher au flanc des montagnes du Yiyarais et du Dauphiné. D'espace en espace, quelque château fort en ruines, quelque yillage échelonné sur la crête d'une colline ou sur la pente d'un rayin, détachait sa masse grisâtre au-dessus des rangées de peupliers, ^es fouillis de saules et d'aulnes qui s'épanouissai&t sur le^ deux riyes, et que le printemps commençait à teindre d'une yerdure tendre et yeloutée. La lumière matinale parsemait de tous yifs et iri§és comme l'opale les ro^ ehers qui surplombaient le bord, et dont les déchirures s'habillaient déjà de mousse, de genêts et de bruyères roses. Cs spectacle rayissait Nathalie, habituée, depuis longues années, h ne voir d'autre verdure que celle du Luxembourg, et douée, pour sentir et peindre la nature, de ces aptitudes singulières qui caractérisent la littérature moderne. Son esprit, toujours armé pour l'dbsetvation ou là lutte, roidi contre tout sentimentalisme inutile, endurci par de vieilles idées de haine pt de guerre contre la société, se détendait devant ces scènes agrestes et souriantes, et la disposait, à son insu, à plus de tendresse et ' d'abandon. En ce moment, elle se retourna comme pour cher* cher un confident de cette heure aimable et douce, et eut peine à retenir un cri de surprise : Gustave de Nareins se teitait debout sur le pont, à dix pas d'elle, et il la regardait avec une expressîbn de courtoisie et de finesse qui semblait dire ; Je TOUS ai devinée ; tnais je n'en aurai l'air qu'autant que tous le tondrez.
Il ù'atait pas eu besoin d'un grand effort de génie pour arriver là. Le garçon de l'hôtel d'Europe, en lui rapportant le registre où Nathalie avait écrit, en le tronquant, son pseudonyme littéraire, -S'était empressé d'ajouter, pour gagner plus en conscience
rargentde Gustave, que ce petit monsieur avait Tair tout chose, et ne *se souciait guère de donner son nom. Ce nom de Franz Âlbemare, malgré sa variante masculine, rappela à monsieur de Nareins un roman qu'il avait lu; il se souvint d'avoir entenda parler, à son club, d'une jeune femme qui signait ainsi, dont on vantait la beauté, le talent, la vie^riginale, et qui, disait-on, avait eu l'étrange secret d'allier l'indépendance la plus absolue à la vertu la plus inattaquable. Ces souvenirs assez vagues — / car Gustave ne se piquait pas d'être fort au courant des coulisses de la littérature — achevèrent de lui monter la tête, et la veille, pendant toute la soirée, il avait rôdé dans les corridors de l'hôtel, guettant une occasion* favorable qui ne s'offfit pas : Nathalie était restée enfermée dans sa chambre avec une patience de cénobite. Enfin, vers onze heures, le garçon, devenu Tami intime du jeune dandy dont il prisait fort les grandes manières, était accouru tout essoufflé, le prévenant que le petit monsieur du 27 s'était fait inscrire pour le réveil de quatre heures du matin, c'est-à-dire pour le bateati à vapeur de remonte. Gustave, huit jours auparavant, s'était cru très-raisonnable parce qu'il quittait Paris où il ne s'amusait plus et ne connaissait plus personne, pour venir à la campagne faire des économies. Mais la raison chez lui ne fégnait jamais que par intérim. Infiniment moins blasé qu'il n'en avait l'air et qu'il ne le supposait lui-même, il s'était jeté, avec une avidité juvénile, dans ce commencement d'aventure, et, cinq minutes après la confidence du garçon, son nom était écrit à côté de celui du 27 pour le réveil du lendemain.
. En reconnaissant l'homme à qui elle songeait peut-être, Nathalie se sentit rougir, et elle en eut contre elle-même un dépit si vif, qu'elle fit retomber sur Gustave ce premier mouvement de mauvaise humeur. Avec le rôle qu'elle s'était donné, Nathalie comprenait la nécessité de ne pas avoir de cœur. Jusquelà elle y avait réussi. Grâce à ce singulier caractère que nous avons essayé de peindre, à ce mélange de perversité dans ses sentiments et ses idées, de chasteté dans ses habitudes, de fierté et surtout d'orgueilleux dédain pour l'espèce humaine, elle se croyait parvenue à n'être plus femme, à n'être plus qu'une sorte de puissance intellectuelle servie par une beauté merveilleuse,
et douée du privilège de tout inspirer sans rien ressentir. Monsieur Servais, Amédée, Versolant, les écrivains de Vlnitiatewr, Julien lui-même, avaient été traités par elle d'après cette mé- &ode, comme des zéros dont sa volonté souveraine fixerait le chiffre. Un moment elle s'était figuré que ce chiffre se formulerait dans les millions de monsieur Servais et dans son avènement politique. La révolution de février avait tout renversé, à l'heure juste où la mort d'Ernestine allait faire tomber la dernière barrière qui la séparait de son amoureux quadragénaire. Maintenant, c'était une partie perdue à regagner, une toile déchirée à retisser fil par fil, et nous avons vu avec quelle sagacité elle devinait où allaient être, dans cette nouvelle phase, les bonnes aiguilles et les bonnes cartes. L'idée qu'elle pourrait être détournée de son but ou arrêtée en chemin par une faiblesse, qu'un homme pourrait songer à devenir son maître ou seulement à faire tressaillir son cœur et rougir son front, cette idée l'eût Mssée comme une humiliation ou effrayée comme un péril. Aussi en voulait-elle déjà à Gustave et à elle-même de. ce mouvement imperceptible que lui avait causé sa présence et qu'elle n'avait éprouvé pour personne.
Elle se retourna brusquement; alluma une seconde cigarette, et parut examiner les deux rives du fleuve avec une attention de statisticien ou de paysagiste. Pourtant elle possédait au plus haut degré l'art féminin de voir sans regarder ; elle observait du coin de l'œil l'attitude de monsieur de Nareins, et, sans le vouloir, elle jouissait de son embarras. Le fait est que Gustswre, s'il eût été un dandy roué et blasé, comme il le supposait, ne se fût pas laissé intimider le moins du monde par ces légers signes de mauvaise humeur, et eût profité du déguisement de Nathalie pour entamer cavalièrement la conversation. Elle s'y attendait, elle le craignait peut-être. Il n'en fut rien. Monsieur de Nareins était^ému, et cette émotion ne ressemblait pas à ce qujil avait ressenti à travers les variations rapides dp ses fugitives amours ; il ne comprenait pas comment une femme inconnue, rencontrée dans une situation équivoque, et appartenant, suivant toute apparence, à la race des bas-J)leu8 qu'il ne pouvait souffrir, s'était si vivement emparée de son imagination. Cette singularité l'irritait, et, tout en s'impatientant, il ne pouvait délachei*
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son regard de cette indéfinissable créature qui l'attirait et l'intéressait comme une énigme. Pourquoi s'était-elle déguisée en homme? Pourquoi était-elle venue à Avignon? Y avait-il quelque secrète coïncidence entre son voyage et celui de Julien? Mais alors, pourquoi repartait-elle seule, au lieu d'aller le retrouver? Tout en s'adressant ces questions, monsieur de Nareins, partagé entt'e l'envie de parler à la jeune ffemme et une invincible émotiot de timidité, se promenait de long en large sur le pont, dans un état d'agitation contre lequel il luttait vainement. Un incident inattendu vint le tirer d'embarras.
Parmi les passagers se trouvait un de ces commis-voyageurs à bonnet rouge que nous avons vus, l'avant-veille, à la table do rhôtel d'Europe. On lui avait persuadé qu'il n'avait qu'à pousser jusqu'à Paris poKr se faire donner une préfecture de première classe, et il était parti, comptant beaucoup sur ses séductions de physionomie et de costume. Le beau temps l'avait attiré sur le pont où il fumait une grosse pipe, et il venait, entre denx bouffées, de reconnaître Nathalie. Lui aussi, pendant le dîner de l'autre soir, avait fait ses remarques, et s'était dit que le joli jeune homme à la toque bleue pourrait bien être une jolie femme. 11 avait de hautes prétentions galantes, que surexcitait pour le moment le triomphe de ses opinions et l'originalité pittoresque de son bonnet neuf : il résolut à l'instant de s'assurer d'un fait qui allait peut-être entremêler des roses et des myrtes à ses lauriers civiques, et se mit à faire la roue autour du banc où Nathalie était assise, en se rapprochant toujours davantage. Déjà sa figure et son attitude prenaient les airs vainqueurs du Lovelace d'estaminet. Nathalie frissonna de dégoût, et un grain de frayeur s'y joignit. Elle regarda autour d'elle; et ne vit que Gustave , qui s'était un peu éloigné , et les patrons du b'ateau occupés à la manœuvre. Elle comprenait que ses habits d'homme, excellents pour la protéger tant que personne ne l'aurait reconnue, n'étaient plus bons qu'à la compromettre du moment qu'on n'y croirait plus. Elle eût voulu avoir six pieds de haut, une cravaché à la main et des moustaches : elle n'avait rien de tout cela; elle était seule, désarmée, elle était femme, elle tremblait, et son ignoble persécuteur la frôlait déjà de son manteau; déjà il mesurait de l'œil l'étroite place qui restait sur
le feanc à eèté d'elle. Involontairement, malgré Soi peut-être, Nathalie, se retournant à demi, adressa un fegàM à Gustave, regard éloquent, regard de femme ! Plus prompt que l'éclair, fiûstave enjam"ba le pont- et vint s'asseoir à ses côtés. Puis, sans dire un mot, sans faire un mouvement, il fixa sur le commis-voyageur des yeux d'une expression telle, que l'infortuné sédocteur, agrandissant peu à peu son cercle d'évolutions, finit par tourner les talons, et disparut dans la pénombre de l'escâlief , des premières. Le père Enfantin, de pontificale mémoire, eût vu là, en deux éditions, féminine et masculine, un exemple de cette puissance du regard dont il avait fait, on le sait, un de$ afticles de la Foi nouvelle.
La glace était rompue entre Gustave et Nathalie : chez elle, l'esprit et le' goût suppléaient au cœur, et c'eût été, à ses yeux, «ne, sotte pruderie de persister dans son incognito vis-à-vis d'nn jeûne homme à qui elle venait de se dénoncer en l'appelant presque à son secours. Elle s'exécuta donc dô fort bonne grâce, et fit le récit de son odyssée républicaine, de sa tournée d'observation à travers les départements, des motifs qui l'avalent engagée à s'habiller en homme sans en calculer la conséquence, de ses anxiétés et de ses frayeurs quand elle avait vu qu'on la reconnaissait. Tout cela fut «raconté avec une bonne humeur, «ne finesse, une convenance, qui ravirent Gustave et lui firent perdre le peu de sang-froid qui lui restait. Ce fut ainsi que commença leur causerie, sous ce beau ciel, par cette douce journée de printemps, en face de ces splendides paysages dont la succession était moins rapide que celle de leurs émotions et de leurs pensées. Elle allait, cette bienheureuse causerie, comme la plume de madame de Sévigné, courant, marchant, s'amusant en chemin, tantôt sentimentale, tantôt souriante, sous-entendant ce qu'elle n'osait dire, fuyant ce qu'elle ne voulait pas entendre, quittant sans cesse la grande route pour le sentier détourné, cueillant une fleur, regardant une étoile, égrenant une perle, respirant un mot comme on respire un parfum, et d'autant plus attrayante que les deux interlocuteurs, sur cette carte du Tendre, voyageaient en pays inconnu. La situation respective de Gustave et de Nathalie avait, en. effet, cela de particulier et de piquant, cjue non-seulement ils ne se connaissaient
ni l'un ni Tautre, mais qu'ils étaient l'un pour l'autre une découverte ou un problème, et allaient mutuellement servir de démenti à leurs prétentions et de châtiment à leur passé. Gustave de Nareins, jeune homme de haute naissance, nourri et' élevé dans les traditions d'une famille chevaleresque, se croyait sceptique et blasé parce qu'il venait de passer quelques années avec des lorettes et des viveurs, et que l'amour, exilé ou à peu près des hautes sphères de la' vie mondaine, ne lui était apparu que sous cette forme légère et rieuse. Mais, au fond, c'était une nature aimante, presque naïve, et le charme de cette nature fine et distinguée résidait justement dans ce mélange de tendresse délicate et d'aspirations romanesques se cachant sous ces surfaces brillantes comme un cœur de chevalier sous un acier poli. Pour lui, Nathalie était un type tout à fait nouveau; elle déroutait toutes ses idées sur les femmes. Il eût été bien moins dépaysé s'il eût vu en elle tout simplement une femme de la haute, comme on dit en argot de Bohême ; il n'aurait eu qu'à évoquer ses souvenirs de famille, ou mieux encore à se figurer exactement le contraire de ce qu'il connaissait et ^fréquentait. Mais ici, c'était autre chose ; c'était un esprit aussi indépendant, une existence aussi libre, des allures aussi cavalières qu'aurait pu les avoir une de ces faciles beautés, et, en même temps, un je ne sais quoi de fier et de viril, de frais et de chaste, qui jetait l'imagination à cent lieuea des bosquets de Mabille. Gustave, en dépit de lui-même, n'était pas roué ; mais il était connaisseur, ce qui est fort différent, et il devinait, à une foule d'indices, que celte femme si isolée, si dégagée, semblait-il, de toute entrave et de tout lien, rencontrée dans des circonstances si aventureuses et abordant si résolument les idées les plus hardies, n'avait pas un moment vécu de celte vie immonde qui donne à la beauté même et à la jeunesse quelque chose de plâtré et de frelaté. En outre, Gustave, qui avait de l'esprit, comparait mentalement la conversation stupide des Mousqueton et (Jes Florine avec ces aperçus si fins, ce bonheur incroyable de mots et de pensées, cet art merveilleux de nuances et de demi-teintes que Nathalie déployait au courant de la causerie. Le contraste de cette intelligence rafl^née et de cette hardiesse d'imagination, avec cette réserve à la' fois craintive et hautaine qui semblait
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rarmure naturelle de cette femme étrange, ce visage charmant sur lequel l'air du matin ou peut-être une émotion inconuue faisait courir une rougeur vii'ginale , ce costume même, qui irritait la curiosité et ajoutait au piquant et au mystère, tout cet ensemble plongeait monsieur de Nareins dans un trouble et une ivresse dont il n'avait jamais eu Tidée, et il était amoureux de Nathalie avant de s'avouer qu'il put l'être ou de se douter qu'il le fût.
Mais si telle était l'impression que lui causait sa compagne de voyage, celle qu'elle subissait à son tour n'était ni moins nouvelle ni moins profonde. Gustave ne ressemblait pas plus aux hommes de sa connaissance qu'elle ne ressemblait ellemême aux Mousseline et aux Mousqueton. Les femmes, même nées dans une condition médiocre, quand elles y suppléent par certaines distinctions de goût et d'esprit, ne se trompent jamais sur ces signes de race qui survivent aux hiérarchies sociales ; elles les reconnaissent par instinct lorsqu'elles les rencontrent, et elles sont instinctivement froissées des indices contraires. Nathalie avait vécu dans-un milieu peuplé d'hommes spirituels, d'écrivains, d'artistes, de bourgeois politiques : chez presque tous, elle avait senti ce côté vulgaire, afifairé, ce parfum de bureau, de café, de coulisses, dont ils ont, plus tard, tant de peine à se guérir,* après*que leur talent ou leur fortune en a fait des personnages importants. La suprême élégance de Gustave, cette noblesse de manières et de langage qui avait résisté chez lui aux habitudes du viveur, expliquaient à la femme de lettres ce vague malaise dont elle ne pouvait se défendre avec ses anciens amis. En le regardant et en l'écoutant, elle entrevoyait, pour la première fois, ce monde qu'elle avait haï sans le connaître, et • qui, en se personnifiant dans Gustave, cessait de lui paraître un ennemi. Elle s'abandonna d'abord à ce charme sans trop de méfiance et de crainte. Elle aspirait, elle savourait de toute sa rare finesse d'organes les mystérieuses harmonies de cette belle journée, de cet air pur, de cette riche nature, de ce renouveau printanier, et de ce jeune et brillant cavalier, fier et doux, gracieux et intrépide, homme de cœur sous son écorce de dandy, et qui pouvait si aisément, pensait-elle, devenir romanesque et passionné. Gustave était respectueux et tendre , et il y avait.
dans cette tendresse d'un homme qui déclarait He pas croiife à l'amour, dans ce respect d'un Parisien élégant pour une femme eu habit d'homme, seule sur un bateau à yapeur, un hoinmage involontaire qui enchantait Nathalie. Ce beau rêve dura quelques heures. Gustave s'éloigna, puis revint. Grâce à la camaraderie du voyage, au costume de Nathalie, désonnais sûre d'être protégée, ils purent rester ensemble, dîner en tête à tête, partager ces mille petits détails de la vie familière qui resserrent si vite l'intimité en ces sortes de rencontres. Mais le soit arriva. A mesure qu'on approchait de Lyon, le ciel s'assombrit, Fair devint froid et humide. Désirant se recueillir et lire dans son cœur dont le trouble l'époUvantait, Nathalie s'enveloppa de son manteau, fit à Gustave un pefit signe d'adieu, et descendit dans le salon. Il n'osa pas l'y suivre.
Là elle s'assit, appuya sa tête dans sa main, et s'interrogea avec une sévérité d'inquisiteur.
Un effroi violent, une douleur vague, une humîliatioti ardente, tels furent les sentiments qui s'empafèrent de Nathalie quand elle eut reconnu ce qui se passait dans son cœur. C'était son châtiment qui commençait. Aimer Gustave de Narèins lui semblait à la fois un malheur, un crime et une honte. S'être préservée de tous les périls de sa position, de toutes les séductions de son entourage, être restée froide et pure pour ne "rien perdre de sa force et arriver plus sûrement au but, ne demander au monde que la puissanTîe et la fortune, le tout pour aboutir à quoi? A s'éprendre, comme une pensionnaire ou une ingénue de théâtre, dlm jeune dandy de haute naissance, c'est-à-dire du type qui lui avait toujours été le plus odieux, et qu'elle avait / peint, dans ses romans, de ses couleurs les plus noires I Être sur le point d'aimer un homme d'un autre rang, d'un autre monde que le sien, pour qui elle ne serait probablement qu'une ' aventure de voyage ou tout au plus un caprice de quelques semaines ! L'aimer parce qu'il était élégant et beau, parce que tout en lui portait la trace de cette distinction et de cette noblesse, dernier héritage d'une race abhorrée I En arriver là, en quelques heures, elle, Nathalie, elle, Francine Albemare, entrée jadis si franchement dans cette croisade révolutionnaire dont on venait de saluer le triomphe 1 Cette pensée l'irritait contre elle-
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même et faisait baigner pour la première fois ce cœtir qui s'était cru invulnérable. Elle ressentait, sans se l'avouer, un autre genre de blessure, juste punition de sa perversité. Le mal qu'elle arait rêvé, celui qu'elle avait fait, se représentait à sa mémoire avec une lucidité terrible. Elle se souvenait de ses serments de haine et de guerre, des horribles conseils donnés à Julien, des complots contre Ernestine et contre la maison de monsieur Serrais, de l'agonie et de la mort de cette malheureuse femme, de ce pauvre Amédée qu'elle avait tué en se jouant; et avec cette angoisse qui saisit les créatures dépravées, prises d'un sentiment smcère, mais qui ne les réhabilite pas, elle se demandait de quel droit, après ifn passé aussi malfaisant, elle accepterait l'amour d'un honnête homme. Cette torture, qu'elle n'avait jamais ni prévue ni soupçonnée, lui fut plus cruelle que tout le reste. Habituée à l'analyse par métier et par goût, Nathalie examina, pour ainsi dire, à la loupe, cette souffrance nouvelle qni s'éveillait tout à- coup dans son âme à des profondeurs inconnues; et elle comprit qu'elle aimait, en s'expliquant ce qu'elle souffrait.
Mais cette âme était trop pervertie pour s'arrêter longtemps à une pensée d'humiliation et de repentir. Une image toute diflérente sourit bientôt à son orgueil, et elle finit par se dire : Pourquoi pas? Elle avait entendu les garçons de l'hôtel, en dépit de la République, appeler monsieur de Nareins monsieur le marquis : voir ce marquis à §és pieds, désespéré de ses rigueurs, lui offrant sa main et son nom, se faire prier, puis dire oui, et devenir madame la marquise, ello, l'humble fille d'artiste, la femme lie lettres, l'alliée du tribun Julien I entrer par cette porte, dorée et armoriée, dans cette société patricienne . qu'elle avait tant de fois vouée à la haine et au mépris I Après tout, cet espoir était-il si insensé? N'était-elle pas plus ^le que bien des jeunes filles nobles ? Ne pourrait-elle pas regarder son fiancé sans rougir, porter, sans rougir, la couronne Remariée? Nathalie se surprit arrangeant ce" petit Eden nobiliaire et conjugal avec une complaisance qui la fit sourire à ses dépens: marquis et marquise! répondit à son imagination brillante son esprit positif: la belle affaire I Ces mots avaient-ils désormais un sens? Qu'était-ce qu'un vieux titre et un morceau
de parchemin, en plein dix-neuvième siècle, pour gouverner les hommes ? Gustave ne paraissait-il pas doué de toutes les qualités et de tous les défauts propres à n'être jamais rien? Et puis il était dissipateur, et. de son aveu, en train de se ruiner, si ce n'était déjà fait : quel avenir ce gentilhomme endetté préparerait-il à sa femme? l'heureuse perspective d'avoir un jour sur les bras un descendant des Croisés, sans argent, sans état, incapable d'un travail 'quelcdhque, bon à porter avec grâce des habits dus à son tailleur, à conduire brillamment des voitures qu'il n'aurait plus et à faire courir des chevaux qu'il serait forcé de vendre? Autant valait la pauvreté littéraire que la pauvreté blasonnée. Ces idées tour à 4our prises, quittées, reprises, passées à cet état qu'un homme d'esprit a appelé cristallisation, ramenèrent Nathalie à son naturel, et le roman s'envola. Elle se promit d'attendre encore , de ne rien livrer à l'entraînement et au hasard, et de laisser à l'avenir le soin de décider ce quç Gustave devait être pour elle.
Pendant cette longue rêverie, le temps avait marché. Monsieur de Najeins, resté sur le pont où il épuisait son porte-cigares, apercevait déjà dans un brumeux lointain les milliers de hecs de gaz qui annoncent Lyon. Ennuyé de cette heure de faction solitaire, mécontent du long éloignement de Nathalie, il descendit, la. chercha du regard, et, d'une voix qu'il s'efforçait d'affermir, lui demanda si elle voulait lui permettre d'être son compagnon et son guide dans la seconde ville de France. Les premiers mots de Nathalie, son air, son attitude, le consternèrent. Ce n'était plus la même femme. Cette heure de réflexion lui avait suflBl pour mettre en pratique ce chapitre essentiel de la science féminine qui, à l'aide d'indéfinissables riens, fait pas- * ser de la température de Naples ou de Calane à celle de la Sibérie. Le pauvre Gustave ressentit une douleur profonde qui aurait fort humilié ses prétentions au dandysme, s'il y avait réfléchi. Il y eut quelques minutes de silence ; puis Nathalie, ne voulant pas pourtant le désoler tout à fait, revint à lui et lui parla un langage affectueux, mélancolique, presque maternel, dont le sens était qu'ils avaient fait tous deux un joli rêve, que ce rêve ne pouvait avoir de suite, que, plus raisonnable et plus accoutumée à souffrir, elle s'était réveillée la première, maii
qu'elle garderait un bon souvenir de cette agréable rencontre et de cette charmante journée. Toutes ces nuances furent indiquées avec un tact, une finesse, une délicatesse de main qui eût fait honneur à Terburg ou à Metzu. Il ne tint qu'à Gustave d'être persuadé qu'il devait à sa compagne de voyage une vive reconnaissance pour ce douloureux effort qui leur rappelait à tous deux la réalité et le bon sens, oubliés pendant quelques heures. Des larmes, de vraies larmes montèrent aux yeux de monsieur de Nareins, qui fut obligé de se détourner pour les contenir ou pour les cacher. Ensuite, comme le bateau abordait, Nathalie lui dit ou lui laissa deviner qu'elle comptait descendre à Ihôlel de Provence.
Quand ils remontèrent sur le pont, il était nuit close; une ^ nuit pluvieuse et froide, sans lune et sans étoiles. Quelques lumières éparses sur le bateau et sur le bord massaient confuséiAent dans un chaos de lumière et d'ombre les monceaux de bagages, les groupes compactes de voyageurs et la horde envahissante des portefaix. Rien n'égale, on le sait, le tumulte de ces moments. Gustave, par des prodiges d'agilité et même de pugilat, réussit d'abord à ne pas perdre de vue Nathalie, et ^ se tetiir derrière elle sur la mince planche qui conduit du pont à l'embarcadère. Mais arrivés là, il y eut un tel désordre, un tel reflux de toute cette foule effarée, de tels steeples-choses à la poursuite des bagages et des omnibus , que Gustave se trouva un instant séparé de sa compagne. Cet instant suffit à Nathalie : souple comme une anguilfe, n'ayant à la main qu'un léger sac <le nuit, elle se glissa rapidement à travers les groupes, passa derrière les gros ormeaux qui interceptent les lumières du quai, et disparut dans l'obscurité avant que Gustave pût se -douter qu'elle n'était plus là.* Il la chercha quelque temps avec une anxiété croissante ; mais chaque seconde rendait sa recherche plus vaine, et il en reconnut lui-même l'inutilité.
Un moment il espéra que la disparition de Nathalie était involontaire et fortuite, qu'il allait la retrouver à l'hôtel de Provence : il y courut, et demanda si un jeune homme petit, mince et blond, en manteau et large chapeau de feutre, ne venait pas «l'arriver par le bateau à vapeur. Sur la réponse négative, il laissa son nom et sa caVte, et recommanda que si ce jeune
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hommô se présentait, on lui dit qu'il allait rerenîr. Ptiis il se précipita comme M fou à l'hôtel Beauqois, et répéta sa question : '
<c II n'est pas tenu un jeune homme petit, taince, bldnd, en manteau et large feutre ?
— Non, monsieur, ndus ne l'avons pas yu. »
 tous les hôtels circonvoisins, même demande et même réponse. Gustave parcourut ainsi une partie de cette grande ville,^ insensible à la pluie , s'égarant dans un dédale de rues incon-^ nues, enjambant des flaques d'eau et de bgue , furieux, tantôt contre Nathalie, tantôt contre lui-même, "s'accusant de l'avoir laissé échapper, l'accusant de s'être moquée de lui, se traitant de collégien et de niais dupé par une coquette de cabinet de lecture, et plus amoureux encore qu'il n'eût voulu se l'avouer.
 la fin, il revint à l'hôtel de Provence : un garçon l'attendait sur la porte avec un sourire béat :
« Monsieur, lui dit-il, ce petit monsieur est venu.
— Âhl s'éctîSi Gustave, frissonnant de joie et tâtant déjà son porte-monnaie pour pa^r dignement cette bonne néuveÛe ; et tu lui as dit que j'allais revenir? •
— Oui, monsieur, et je lui ai donné votre carte.
— Très-bien; et il m'a attendu? Allons, marche; conduismoi à sa porte !
-^ Ah 1 monsieur I il est reparti,, dit le garçon d*un air triomphant.
— Comment I reparti! Misérable! s'écria monsieur de Nareiiis en lui sautant au «collet: tu n'as donc pas fait ma commission?
— Ohl que si fait. J'ai* donné la carte de monsieur; j'ai dit que monsieur allait revenir, qu'il avait bien récommandé que le petit monsieur l'attendît. Sur quoi le petit monsieur a tiré on portefeuille de sa poche ; il en a déchiré une page ; il a écrit quelques lignes dessus ; il m'a dit de vous les remettre} et il s'est en allé si vite qu'on eût dit un feti follet I... »•
Gustave se jeta sur le chiffon de papier que le garçon lui •tendait. Voici ce qu'avait écrit Nathalie :
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€ Pttrdonnez-mol, monsieur le marquis, si je m'éloigne ûé reûs arec cette brusquerie. Il n*y a eu, croyez-le bien, ni charlatanisme de vertu dans la résolution que je prends, ni essai de coquetterie dans l'espèce de charme où m*ont plongée les aimables caprices de notre causerie et les détails de cette douce journée. Ce charme est un danger, et j*ai dû faire un effort pour le rompre, moi pauyre fille, sans autre bien que ma réputation intacte i sans autre défense que moi-même, et exposée à plus de périls et de calomnies par mon isolement, ma rie indépendante, mon mépris pour certaines lois extérieures dont l'imprudertt oubli ressemblerait si aisément à une. faute 1 Je le sens aujourdliui, j'ai eu tort d'entreprendre ce voyage, de porter ce déguisement : Vous me l'avez doublement fait comprendre, d'abord en me protégeant, ensuite... en më rendant votre opinion si précieuse, que la crainte d'étte mal jugée par vous serait pour moi le plus cruel des supplices.
» Encore une fois , veuillez réfléchir , si vous aviez etitîe de poursuivre une connaissance qui doit s'arrêter ici. Les rêves peuvent faire croire à l'impossible : c'est pour cela qu'ils sont des rêves, et qu'ils. sont charmants; mais la réalité est toujours là qui nous attend au réveil. Vous portez un grand nom ; vous appartenez à un monde que je ne connais pas et qui me repousserait comme une aventurière si j'essayais d'y entrer. Moi, je suis une femme de lettres, un bas-bleu, comme ou nous appelle, une créature sans sexe, écrivant des romans hostiles à tout ce que vous aimez. Que peut-il jamais y avoir de commun entre deux êtres placés à ces deux pôles extrêmes , réunis un moment par dke rencontre fortuite, et n'ayant eu, pour s'intéresser l'un à l'autre, d'autre raison que ces contrastes inêmes? Cette journée a été charmante ; n'en gâtons pas le souvenir et ne lui donnons pas de lendemain... Quant à vous supposer-d'autres idées, d'autres espérances , outrageantes pour moi, avilissantes pour tous deux, je ne vous ferai gas cette injure.
* Cependant, monsieur le marquis, je ne veux pas que vous m'accusiez d'une pruderie excessive qui n'est pas dans mes habitudes et qui vous traiterait comme une excieption. Danâ quelques jotti^, je serai de retour â Paris. Rue de Vaugirard, n« 37,
au cinqaième étage, vous trouverôz une petite porte où il ne vous est pas défendu de frapper. Je vous conjure de ne pas venir me voir dans ma mansarde, mais je ne vous l'interdis pas. Sa pauvreté plaidera pour moi. Mes amis, mes camarades, y sont reçus fraternellement : ce sont des journalistes, des artistes : beaucoup moins bien élevés que vous, habitués à vivre dans les ateliers et les coulisses, ils me respectent pourtant. Vous ferez comme eux; et cependant, je vous le répète, il vaut mieux que vous ne veniez pas.
» Adieu. Ne gardez pas un trop mauvais souvenir de cette pauvre bohémienne qui vous a distrait, pendant quelques heures, de vos duchesses et de vos lorettes. »
Gustave lut et relut cette lettre avec colète d'abord, puis avec une sorte d'attendrissement inquiet, nouvelle preuve de l'empire que Nathalie exerçait déjà sur son cœur. Il en commenta minutieusement chaque ligne et chaque syllabe, se demandant s'il devait en être désespéré ou flatté ; si Nathalie , plus indifférente ou plus forte, aurait wu nécessaire de le fuir; s'il n'y avait pas dans cette fuite un commencement d'aveu. Que fallait-il prendre au sérieux, le désir qu'exprimait Nathalie de ne j^m le revoir, ou cette espèce de demi-invitation qui, sans lui ouvrir sa porte, la lui indiquait? Monsieur de Nareins médita longtemps ces questions intéressantes. La raison lui conseillait de renoncer à une aventure qui se rompait d'elle-même, de ne plus regarder cette rencontre que comme un joli songe, et de retourner chez lui, à la campagne, pour essayer d'y réparer le désordre de ses affaires , très-compromisee par six ans de prodigalités et deux mois de république. La raison fut-elle écoutée? Peut-être le saurons-nous plus tard.
Pendant ce temps , Nathalie, pour être plus sure de Téviter, prenait une voiture de place, se faisait conduire au prochain relais et y attendait la diligence. Le surlendemain, elle arrivait à Paris.
Elle y passa quelques semaines, livrée à ses occupatiobs ordinaires : seulement, son premier soin avait été de consigner Julien à sa porte. Le tribun déchu s'y présenta deux ou trois fois, ne fut pas reçu, et en éprouva plus de colère que de sor-
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prise. Couvert de ridicule par sa désastreuse campagne à Avignon, qui devint, pour les petits journaux réactionnaires , le texte d'inépuisables railleries , renié par ses amis, qui ne lui pardonnaient pas sa mésaventure, il descendit d'un degré l'échelon révolutionnaire, et s'enfonça dans les rangs de ces démagogues frénétiques qui préparaient à la France de sanglantes journées.
Nathalie attendit patiemment que trois mois se fussent écoulés depuis la mort d'Emestine. Bile profita de ce délai pour réfléchir, triompher du sentiment romanesque qu'elle avait éproavé ou redouté en rencontrant Gustave de Nareins, et se tracer un plan de conduite.
Vers la fin de mai, elle écrivit à monsieur Servais :
€ Yous êtes malheureux; on vous dit ruiné; venez me voir. »
Ce billet laconique trouva l'ex-député non plus, hélas 1 dans son bel appartement de la rue Saint-Florentin , mais dans un petit logement de la rue Cassette, qu'il avait loué à la suite de ses malheurs et qu'jl occupait avec sa nièce Lucile. Anselme s'était logé dans le voisinage et passait une partie de ses journées chez son ancien patron. Quand monsieur Servais reçut le message de Nathalie, il fut très-troublé ; il rougit comme un jeune homme , jeta la lettre , la reprit, et parut en proie à bien des émotions contraires. Enfin, cédant à un sentiment de raneone qui n'avait pas eu le temps de s'effacer, frémissant à l'idée de retourner chez une femme que de graves soupçons lui dé« nonçaient comme la complice de Julien, il déchira le papier avec une sorte de violence convulsive, et en lança les morceaux dans la cheminée. Mais aux premiers mots qu'il échangea avec Lucile et Anselme, ils s'aperçurent que sa voix tremblait.
Un instant après, Lucile dit tout bas à Anselme, sans que son oncle pût l'entendre :
« Ca lettre est de cette femme, j'en suis sûre.
— Je l'avais deviné, répondit-il; mais croyez-vous donc (ja'il consente à retourner chez elle?
— Pas cette fois 1 murmura Lucile en soupirant,
^ LU TBMPU DU PAAL.
Ceci nous ramène chez monsieur Serrais, que nous a \eqip fait perdre d9 vue ce charmant démon de Nathalie.
Monsieur Servais avait' épuisé en quelques semaines les trois genres de malheurs les plus accablants : douleurs d^ faipille avec des circonstances poignantes pour son amour-propre et pour sa conscience; naufrage de ses espérances politiques, et ruine personnelle. Lorsqu'il fut un peu remis de l'espèce d'anéantissement où l'avait plongé cette séria de désastres, il essaya de les pnesurer, et alors l'homme que nous avons vu si entraîné, si faible, si aveuglé par son ambition et sa vanité, se retrouva tel <iue la nature l'avait fait, doué de cette fermeté et de cette habileté de second ordre, qui est la bravoure et le génie des négociants, et qui, insuffisante dans les gruides affaires, peut exceller dans les petites.
Pour le moment , le désastre était immense, et toute' son habileté n'y pouvait rien. Les terres qu'il possédait dans le département de la Loire ,*^grevées de plus de cent mille écus d'hypothèques, dégradées par les inondations, abandonnées par les fermiers, écrasées par l'impôt des quarante-cinq centimes, ne représentaient plus qu'un passif de vingt mille francs par an. L'usine incendiée ne pouvait plus être reconstruite, faute d'argent. Tout Vavoir de monsieur Servais se réduisait à des rentes sur l'État, à des valeurs industrielles, que Vlnitiateu/r avait quelque peu entan^ées, et qui, évaluées, en mars 1847, ^ quinze cent mille francs, n'en valaient pas, en mars 1848, trois cent mille. Ajoutez-y quelques maisons avec lesquelles il était en affaires, et qui venaient de déposer leur bilan ou de fermer leur caisse, et vous comprendrez qu'un homme positif, habitué par état à tenir compte des mauvaises chances et disposé aux idées
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mtes par ses aSUctions domestiques, put, ^ftns exagération pessimiste, se croire complètement ruiné. Vendra ses actions ou ses reptes au chiffre où elles étaient descendues, i\ ne poi^vait s'y décider : ce i^'il y avait de mieux, c'était d'attendre et de se réduire, en atteQdant, au plus strict nécessaire. Il s'y résigna avec un certain courage et des traditions d'épargne qu'il retrouva, en cherchant bien, sous son luxe 4e fraîche date. Sa nièce ^ucile le seconda admirablement dans cette réforme radicale, f^ée pauvre, simplement' élevée, n'ayant jamais regardé que comme temporaire son séjour 4^ns l'opulente iji^aison de son oncle, accoutumée k rêver pour elle-même v^ avenir de médiocrité, détestant cette richesse, première cause <)es malhei^rs de sa chère Ernestine, Lucile^ si la mort de son 9LVfde n'eût pour H>ngtemps banni de son cœur toute idée de joie, se fût presque réjouie de ce changement de fortune qui la ramenait à son atmosphère naturelle, h délivrait d'un éclat odieux et la rapfNPochait d'Anselme. Elle essuya ses larmes, et 9e mit bravement à l'œuvre. Les grands valets de pied, les cochers, les valets de chambre, les hommes d'écurie, les ctméristes à chapeau fièrent remplacés par ime vieille ser- Ysmte du Vivarais qui devint le maître Jacques 4e la maison. Lttcile, rentrant dans ses spécialités de ménagère, se fit la gour Temante en chef; on quitta, le bel appartement de la rue Saint- Florentin pour s'installer, rue Cassette, à un troisième éUge; meubles, cbevaui{;et voitures furent vendus à bas prix, et monsieur Servais, redevenu prudent, employa l'argent de la vente à assurer, pour un an, le payement des intérêts de ses dettes et le modeste budget de son nouveau ^lénage.
M^is s'il n^ontra quelque philosophie dans* ce premier bilan de son naufrage, on peut dire, pour rappeler une locution familière, que le diable n'if perdit rien. Monsieur Servais était trop vaniteux, trop bourgeoisement attaché aux biens de ce moade, ppur ne pas ressentir à une profondeur immense et avec oae ardente amertpme une cs^tastrophe qui faiss^it saigner en lai tqutes les fibres à \^ fois. Cette ardeur sourde, cette colère contenue, ces rancunes implacables, il les reporta sur les doctrines auxquelles il attribuait tous ses maux, sur <^6S i4ées d'anarchie intellectuelle » politique et morale qui venaient
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de précipiter le pays dans un abîme et le menaçaient de périls plus affreux encore. Monsieur Servais devint le type de ces fougueux réactionnaires que nous avons vus, en 1848, rêver des Saint-Barihéiemy et des cours prévôtales, regretter la Bastille et les lettres de cachet, demander qu'on les ramenât au régime du bon plaisir, fallàtil y arriver nu-pieds, un cierge à la main, par un chemin fleurdelisé. L'ex-député en fit, pour ainsi dire, une querelle personnelle entre la révolution et lui. Le moindre incident de la vie républicaine, le nom des hommes du gouvernement, une manifestation, un groupe dans la rue,, un tambour battant le rappel, tout le faisait entrer en fureur : il était fanatique d'ordre, d'autorité, de répression, d'absolutisme : il ne jurait plus que par Philippe II, Louis XIV et Joseph de Maistre. Voltaire, Dulaure, Paul-Louis Courier, VHistoire de dix ans^ V Histoire des Girondins, 'furent impitoyablement expulsés de sa bibliothèque et remplacés par les Soirées de Saint-Pétersbourg, la Politique tirée de V Écriture sainte et la Législation primitive. Si les événements eux-mêmes n'eussent offert tant de sujets d'angoisse et d'effroi, si un deuil récent n'avait attristé cet intérieur appauvri, il y aurait eu quelque chose de cosmique dans ces exagérations absolutistes d'un ancien député de la gauche, dans ces colères d'autant plus violentes que, ne reposant pas sur des principes solides, sur une conversion réfléchie, elles exprimaient une passion et non une croyance.
Nous avons déjà dit la nouvelle position qu'avaient prise Versolant et Vlnitiateur, Monsieur Servais les eut tout naturellement pour auxiliaires dans cette guerre acharnée contre ses opinions, ses souvenirs et ses admirations de l'avant-veille. Restés en dehors 9u triomphe républicain et de l'accaparement du National, jetés, par cela même, dans le mouvement contraire, Versolant et ses rédacteurs n'avaient pu d'ailleurs se séparer d'un homme qui, par ses énormes avances, était devenu le vrai propriétaire du journal. Ils avaient fait, l'un par spéculation et par habileté à prendre le vent, les autres par habitude et par goût, ce que monsieur Servais faisait par ressentiment contre les malheurs accomplis et par crainte de malheurs plus grands. Tout le personnel de Vlnitiateur, depuis le caissier jusqu'aux plieuses, ne prêchait plus que réaction religieuse-et
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monarchique, et nous avons yu à quel point ce brusque changement, servi par les circonstances et les courants de l'opinion, avait accru le succès d'abonnement et de vente.
Ces révolutions intérieures mirent singulièrement en relief un personnage qui a joué jusqu'à présent, dans notre récit, le rôle humble et sacrifié de la vertu. Seul peut-être de ce groupe de journalistes et d'écrivains pressés autour de monsieur Servais, Anselme prit au sérieux ce revirement d'idées et de doctrines, n n'avait cessé de gémir des entraînements politiques de son patron, de son aveugle confiance en Julien, de ces attaques à peine déguisées contre les garanties sociales, croisade destructive à laquelle monsieur Servais prêtait .son nom, son argent et son vote. Aussi s'élait-il contenté de remplir auprès de Jui les fonctions passives dé secrétaire, et d'accepter au journal une position insignifiante et secondaire. Mais, après que l'événement lui eut trop donné raison, Anselme voyant l'oncle de LucUe se repentir amèrement de ses erreurs, et Vlnitiateur se iaire l'organe des griefs e't des revanches de la société vaincue par surprise, com'prit aussitôt l'excellente place que pouvait prendre dans ce moment critique un homme nouveau, obscur, sans engagement avec le passé, abordant une à une toutes les idoles dont le culte avait coûté si cher, et montrant par quelles analogies fatales ces coupables complaisances pour les corrupteurs et les sophistes avaient amené dans les rues cette guerre commencée dans les livres. Les premiers articles qu'il écrivit dans ce sens eurent un grand succès. C'était plaisir de voir combien l'angoisse universelle, la rancune des intérêts menacés ou froissés, l'esprit de sauvetage mis à la mode par le danger imminent, faisaient bon marché des gloires les plus populaires, et applaudissaient à la chute de ces statues déifiées dans les jour^*de sécurité. Le procédé d'Anselme était simple : il s'emparait d'un sujet quelconque, d'un de ces nombreux épisodes où se défrayait chaque matin l'inquiétude publique, et il paraphrasait avec conviction et avec verve le texte que voici : « Vous êtes justement effrayés des conséquences de telle doctrine, de tels symptômes d'anarchie morale ou sociale, de l'exclusion de l'armée, de la déchéance des classes bourgeoises, de l'excitation permanente de ces hordes déchaînées contre la propriété et la
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lamillei da règne de tel tribun^ des ciroalairés iflspiiféei p&r telle femme de lettres, des blasphèmes de ëelui-èi, des hurlements de celui-là : prenefe garde 1 c'est tous qui avez fait un succès de vogue à ces drames qui renfermaient en germe toutes ces doctrines, tous ces blasphèmes, toutes ces haines ; c'est tous qtii arez glorifié les chansons de ce poète, lés diseotirs de ce tribun^ les romans de cette femme 1 » — Et profitant dil moment où ces naufi'agés eussent Tolontiers jeté hors de leur xâdeau tout ce qui n'était pas leur pain du jour et leur vie dii lehdëmain, Anselme nommait par leur nom tous ces talents, toutes ces œuvres auxquelles il rattachait par des filiations visibles les calamités présentes; il montrait d'un doigt impitoyable la page, le chapitre où venaient se rejoindre, comme à un premier anneau, toutes ces folies et tous ces désastres. On le lisait, on l'approuvait, oh battait des mains. Per3onne alors n'était tenté de le taxer d'irrévérence, de le traiter d'icoiloclaste. Versolant, devinant, avec son flair d'homme d'affaires, le parti qu'on pouvait tirer de cette veine, y poussait Âilselme de toutes ses fbrces. Il énumérait joyeusement les centaines d'abonnés que M valaient les articles d'un cdllaborateui' compté jusque-là pôUr si peu dans la rédaction. Mais son enthousiasmé n'était pas comparable à celui de monsieur Jïervais. Ayant eu Anselme pour secrétaire i . s'étant habitué à le regarder comme un homme sans conséquence, monsieur Servais ne se, croyait pas {Précisément l'auteur de ses articles , mais il finit par se persuader que c'était lui qui les lui inspirait, que c'était à ses côtés et dans son commerce intime que le jeune fiiiblièistë puisait ses haines vigoureuses, cette forte dialectique, ces démohstrâtions victorieusesi saluées par tant de suffrages. Seulement il ne trou* vait jamais qu'Anselme en dit assez, qu'il frappât âsàez fôH, qu'il fût assez agressif î — « Allons, ferme I s*ecriait-il ; point de faiblesses ! point de réticences ! Écrasons ces misérables qui notts ont fait tant de mal; qui ont i)erverti là Frâhce) Qu'il ne reste pas une pierre de ces plédestaui, hnë colonne de ces temples. Faisons rbtigir la sofciété de cei engouements Coupables, de bés tôléi-àrices insensées, qui nous ont Conduits Où tJ nous sonimes ! Sus à Itiistorien qui a réhabilité ces thonstres exécrables, Danton et Robespierre, donnant ainsi TeilVie de les
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Mt^ »HX parodifitfis de Q3 1 Sas au romancier qui a inauguré h communisme, insuUé le lien sacré du mariage, démoli rédifice tutélaire de la famille 1 Sus au chansonnier qui a appris aux conscrits h soufiQeter leurs êfficiers, au sujet à renverser ses rois, au pauvre à se mpquer de ses prêtres, de ces saints ministres d'une religion sans laquelle le peuple n'est qu'une béte fauve 1... Bravo, Anselme! ces exécutions vous font le pluf grand honneur... Ne mollissez pas, allez jusqu'au hout, et jn vous promets, au nom de tous les honnêtes gens, un magni-<' fique avenir I »
Anselme était heureux de ce^ éloges, heureux de voir Lueil^ lui sourire dans ses habits de deuil et oublier un moment Tin-* consolable douleur où Tavait plongée la mort d'Ernestine. Peut^ être, — ainsi qu'il l'avoua plus tard, — une pensée trop profane, une espérance trop terrestre, se mêla-t-elle aux convictions qui guidaient sa plume. Un grain de vanité littéraire se glisse toujours, même dans les esprits les plus dévoués au service de la vérité. Anselme ne pouvait être insensible k l'idée de se faire un nom par ses heureuses hardiesses, de se créer une position qui lui permit enfin, sans rien devoir ni demander à personne, d'associer sa pauvreté à celle de Lucile, désormais déshéritée dç tout espoir de fortune par la ruine de son oncle. Il aimait, il était ai(né ; il appelait le succès à l'aide de son amour : qui refuserait de lui pardonner?
Peut*être s'étonnera-t-on de deux choses : que monsieur Servais, après son désastre, n'eut pas songé à retourner en province pour y vivre A meilleur marché, et que, dans son enthousiasme pour Anselme, devenu l'interprète de ses sentiments et Vétoile de son journal, il ne se décidât pas immédiatement à le marier à sa nièce. Retourner dans son pays eût été pour Texdéputé un châtiment plus cruel encore que tout le reste. Son amour-propre eût trop souffert s'il avait fallu se faire voir, ruiné et déchu, dans cet arrondissement qui, deux ans auparavant, l'avait envoyé à la Chambre en le saluant de ses acclamations comme un ministre futur* Si Paris, au milieu de ses magnificences, renferme tant de misères, si l'on y rencontre en foule les'lambeaux de ces existences brisées. par le malheur àei temps ou par leurs propres fautesj c'est qu'on s'y cache
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mieux; c*est que, dans ce vdste àésert d'hommes oît personne ne vous connaît, si les priyations sont plus dures, la vanité est plus à couvert. Rien de plus triste, a dit le grand poète florentin, que de se souvenir, dans Finfortune, de l'époque où on était heureux. Il y a quelque chose de plus douloureux et de plus navrant encore ; c'est de voir des visages de connaissance comparer, en nous regardant, notre abaissement présent à notre splendeur passée. Monsieur Servais, en outre, avait des motifs personnels pour ne pas se soucier de revenir à X... Il n'ignorait pas que la plupart de ses anciens électeurs, un moment aveuglés comme lui par l'esprit d'opposition, étaient maintenant furieux du dénoument de sa campagne politique ; qu'ils l'accusaient très-haut de ne pas les avoir compris, d'avoir de beaucoup dépassé son mandat, et qu'ils lui préparaient un accueil fort brutal pour son arrivée. Enfin, comme tous les ambitieux désappointés, il ne pouvait se résoudre à regarder la partie comme tout à fait perdue. Il lui semblait toujours que, dans ce malaise et ce mécontentement universels, un incident allait surgir, qui renouerait eiUre ses mains le fil brisé par la grosse main de l'émeute : dès lors ne fallait-il pas être là poiîr saisir l'occasion propice et ne pas se laisser oublier ?
Quant au mariage immédiat d'Anselme avec Lucile , il y avait aussi plusieurs raisons pour l'empêcher. D'abord Lucile avait annoncé qu'elle porterait le deuil d'Ernestine comme celui d'une sœur ou d'ime mère, et qu'elle demandait à rester deux ans tout entière à sa douleur. Ensuite l'horizon révolutionnaire de 1848 était, on s'en souvient, très-peu favorable aux idées matrimoniales. On ne savait pas où l'on serait le lendemain, et si l'on aurait littéralement de quoi vivre. La révolution, en attendant qu'elle réussît à détruire la propriété et la famille, rendait l'une illusoire et l'autre impossible. Or, de tous ceux qui la prenaient au tragique, il n'en était "pas, nous l'avons vu, de plus pessimiste que monsieur Servais. Marier ces deux jeunes gens lui eût paru la plus insigne folie en un moment où Anselme avait encore sa fortune à faire, et où lui-même ignorait s'il pourrait assurer quelques milliers de francs à Lucile. Celle-ci d'ailleurs n'était que sa nièce ; jamais, même depuis là mort d6 sa femme et de son fils, il n'avait très-positivement songé qu^elle dût être
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son héritière, et lui qui croyait manquer de tout, lui qui s'exagérait encore sa ruine , il se fût traité de fou et de dissipateur, s'il s'était dépossédé, en faveur de Lucile, d'un des minces débris qui lui restaient. Dans la naïveté d'un égoïsme que le malheur transformait sans le corriger, monsieur Servais trouvait fort doux, au milieu de ses tristesses, d'avoir auprès de lui, pour le soigner et le sauver de l'isolement, une jeune fille jolie, douce, attentive, qui s'occupait de son ménage et entrait à merveille dans ses plans d'économie. Il aimait à reposer ses regards sur ces deux êtres timides et bons dont l'affection discrète ne loi demandait rien, qui n'étaient pour rien dans ses fautes et ses malheurs, et représentaient pour lui ce qui convenait le mieux à sa situation nouvelle : Lucile , le sage gouvernement de sa maison réduite au nécessaire; Anselme, sa conversion politique, amenée par de rudes leçons. 11 leur prêchait donc tout naturellement l'attente et la patience, déclamait contre la folie de gens assez imprévoyants pour se créer des liens de famille dans ces jours d'anxiété générale, et prouvait à Anselme p'il fallait, avant tout, poursuivre son grand travail de révision et de démolition aux dépens des écrivains dangereux et des gloires malfaisantes.
Au reste ^ le deuil de Lucile s'arrangeait bien de cet état transitoire qui, en lui rendant ses espérances, les laissait dans le vague et le lointain. Après les scènes douloureuses où elle avait eu sa part et son enjeu, après la lente agonie d'Emestine morte dans ses bras, un bonheur immédiat lui eût paru impossible ; elle se le serait reproché 'Comme un crime envers cette chère mémoire. Plus tendra que passionnée, elle éprouvait une sorte de mélancolique douceur à voir Anselme tous -les jours ; elle jouissait de ses progrès dans l'esprit de monsieur Servais, du retentissement inespéré de ses écrits, comme d'un gage d'avenir, comme d'un retour à ces vérités morales et chrétiennes, que Lucile, très-peu jsavante, mais très-pieuse, demandait sans cesse à Dieu pour son oncle et pour son pays. Cet espoir sans date, ces soins intérieurs, cette vie à trois entre monsieur Servais et Anselme, ces succès de l'homme qu'elle aimait, cet éloignement d'un monde qu'elle avait toujours redouté et haï, tout cet ensemble n'était pas sans charme pour cette àme pure et résignée
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qui ne regrettait ni la fortune, ni le luxe, ni les rêves politiques de son oncle. Les jours qu'elle passait ainsi lui eussent paru presque heureux, si elle avait pu écarter le voile funèbre qui les couvrait encore, et si elle n'avait eu de nouveaux sujets d'inquiétude et de frayeur pour son oncle et pour Anselme.
C'était, en effet, l'époque où tout le monde pressentait une collision inévitable entre les derniers défenseurs de Tordre et l'armée démagogique, recrutée par les ateliers nationaux, enfiévrée par quatre mois de propagande et de misère. La fin de juin approchait : des bruits sinistres circulaient de toutes parts ; la guerre civile se respirait dans l'air. Un matin, le rappel, puis la générale, battirent dans tous les quartiers de-Paris. Anselme, garde national dans la 10« légion, vint, en courant, faire ses adieux à Lucile et recommander à monsieur Servais de rester chez lui. La jeune fille n'essaya pas de cacher son émotion ; elle pressa la main d'Anselme entre ses mains tremblantes, lui dit de faire son devoir, et présenta à ses lèvres son beau front rougissant. Puis, le prenant un moment à part, elle ajouta à voix basse : -
« Le malheureux I... vous allez peut-ê!re le rencontrer de l'autre côté des barricades... Anselme, je vais prier pour vous et pour lui I »
Loin de nous la pensée de retracer en détail ces journées terribles qui resteront comme une tache do sang au flanc de la démocratie ! On en connaît les épisodes criminels ou héroïques ; on sait combien de généraux payèrent de leur vie la défense et le triomphe de la société frappée au cœur , et quelle sainte victime s'offrit pour le salut des restes de son troupeau. Le troisième jour, Anselme, qui avait bravement combattu, et n'était pas rentré chez lui depuis la veille, revenait, harassé defetigne, par les rues tortueuses delà Cité, lorsqu'il rencontra un groupe de gardes nationaux de son bataillon, emmenant un insurgé, pris les armes à'ia main. L'insurgé était blessé au bras, et sa figure noircie de poudre l'eût rendu méconnaissable pour tout autre que pour Anselme. Celui-ci le regarda attentivement et reconnut Julien. Profondément ému, il questionna ses camarades. Le prisonnier, lui dirent-ils, n'avait pas été saisi sur la barricade même, mais dans une des maisons voisines, et sa blessure, son
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fiigil qa41 tenait eneor^, cinq ou six cartoaehes treavées dans sa poehe, n'ayaieal pa l^tisser aucun doute 8ur sa culpabilité. Pourtant ces gardes nationaux semblaient plus attristés qu'irrités contre leur eapture. La vietoire était certaine ; le feu de la lutte eommençait à s'amortir. Vingt-quatfe heures auparavant, ils aoraient fusillé Témeutier i en ee moment, ils avaient presque pitié du vainca. C'étaient d'ailleurs des jeunes gens, ayant fait Taillamment leuF dev(îîr, mais retrouvant, après l'ivresse du combat, rinsoucianee et la générosité de leur âge. Anselme finit par leur déclarer que Julien était son proche parent, qu'il avait dû être entraîné plutôt que coupable, et il les supplia de le remettre entre ses mains. L'arrestation n*avait pas eu d'autres témoins ; la répugnance des gardes nationaux pour le rôle d'alguaail répondait à l'éloquente prière d'Anselme : un d'entre eux l'avait remarqué au premier rang des défenseurs de Tordre. Bref, après avoir parlementé quelques minutes pour la forme^ ils remirent Julien à Anselme, et se retirèrent en souhaitant à Van des réflexions salutaires, et à l'autre des cousins plus sages.
Bemeurés seuls, les deux anciens amis marchèrent quelque temps côte à côte sans échanger une parole. Julien souffrait visiblement : les chairs de son bras avaient été labourées par une ^Ue, et le sang s'était figé sur sa blessure. Sa figure hâve et ^inaigrie exprimait un mélange de douleur, d'abattement et de colère. Aiiselme prit son autre bras sous le sien, lui dit de s'appnyer sur lui, et lui demanda s'il croyait pouvoir arriver, sans défaillir, jusqu'à la rue du Pot-de-Per où il logeait. Julien fit un sjgûe alfirmatif. Ils traversèrent ainsi le Pont-Neuf, et remontrent, par la rue Dauphine , vers le quartier du Luxembourg. L'uniforme d'Anselme servait de passeport à son compagnon ^\m^. 11 y avait, à cette époque, bien des volontaires en habit lïourgeois dans les rangs de la garde nationale ; en voyant passer ï^ien, le bras en écharpe, soutenu par Anselme en tenue de penadier de la 10«, on ne doutait pas qu'il n^eût reçu sa bles- *^ en combattant pour la République^ comme disaient alors 'esjottrnaux et les bulletins officiels. Ils recueillaient sur leur passage de vifs témoignages de sympathie. Parfois même des femmes, des boutiquiers, ies vieillards, rangés sur le seuil de
leur porte et attendant des nouvelles, offraient au blessé leurs services, l'invitaient à entrer chez eux pour étancher sa soif et se faire panser : tant le danger et le malheur communs ouvraient les cœurs à une fraternelle pitié I Julien, toujours silencieux et morne, refusait d'un geste. Son visage se contractait ; ses lèvres livides frémissaient, comme s'il eût eu envie de dire à ces braves gens : « Imbéciles I vous me prenez pour un des vôtres, et je suis un ennemi ! » Bientôt ils arrivèrent au logis d'Anselme, qui, se faisant aider par son portier convaincu qu'il tenait dans ses bras un défenseur de la société, parviîît à hisser son compagnon jusqu'à son cinquième étage. Dès que Julien se trouva seul avec Anselme, il s'écria avec un incroyable accent de rage :
« Oh I je n'aurai pas même eu le bonheur d'être vu sur une barricade, commandant le feu aux insurgés 1 pas même le plaisir de m'ensevelir sous ces pavés comme Sardanapale sous ses trésors 1 pas même la consolation d'être traduit devant un conseil de guerre, et de {)ouvoir y jeter l'insulte à la face de mes vainqueurs 1 »
Ce fut le dernier cri*de l'orgueil. La fièvre qui avait soutenu le blessé, tomba tout à coup : il pâlit horriblement et -s'affaissa sur lui-même. Anselme le porta sur son lit, déchira la manche de sa blouse, lava avec de l'eau fraîche le sang coagulé autour de la plaie, et y appliqua des bandes de linge qu'il noua d'une main tremblante et maladroite. Ranimé par la fraîcheur de l'eau, Julien revint à lui. Ce court évanouissement avait brisé sa force factice et fait succéder à la fièvre une sorte de langueur qui le disposait à des sentiments plus doux. 11 se releva à demi, tendit la main à Anselme, et lui dit avec une amertume où se mêlait pourtant un reste de leur vieille amitié :
« Pourquoi m'as-tu sauvé ?
— Ah ! je voudrais te sauver tout à fait, répondit Anselme, sentant se réveiller toute son affection d'autrefois pour l'ami de son enfance. Julien, je t'en supplie... C'est Dieu qui a permis cette rencontre d'aujourd'hui ; c'est lui qui, en nous réunissant, a voulu que ce qui devait être ta perte devînt ton salut, que ceux qui t'emmenaient cédassent à mes prières, et que, te voyant re-' venir avec moi; on te prît pour un des nôtres. »
Ces mots ravivèrent rirritation de Julien^
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« Oui, tu dis vrai, reprit-il avec une ironie poignante; il me manquait cette humiliation... être pris pour un des vôtres!... être honoré de la sympathie des Joseph Prudhomme et de leurs épouses ! Quand cette égratignure sera guérie, tu me prêteras ton uniforme, et j'irai au Champ-de-Mars crier vive Cavaignac ou vive Lamoricière !
— Calme- toi, je t'en prie! interrompit Anselme effrayé de cette exaltation fébrile. *
— La malédiction de cet homme m'a porté malheur 1 poursuivit Julien avec un rire sinistre. Tu te souviens, Anselme I cette chambre éclairée de flambeaux funèbres, cette femme mourante, et, devant moi, ce bourgeois dont je m'étais joué, se dressant tout à coup et me maudissant au milieu de mon triomphe!... Ce n'était plus le même homme! il avait grandi de six pieds; il m'écrasait. A chacune de ses paroles, je sentais comme une lame de stylet qui me traversait le cœur.... Et depuis... toujours cette voix qui retentit à mon oreille.*, toujours cette femme froide et pâle étendue sur ce Ijt 1... Leur anathème pèse sur moi, et je ne le surmonterai jamais !... A dater de ce moment, une fatalité impitpyable s'est attachée à mes pas... rien ne m'a réussi... Dans cette République où je devais être le premier, toutes les places m'ont été prises... J'ai cru que, sous le règne de la violence, il suffirait d'être le plus violent pour être le maître, et Ton m'a repoussé... J'ai voulu être terrible, et j'ai été ridicule. La province, cette stupide province, m'a traité comme im, gamin ivre... Revenu ici, j'ai demandé vengeance, et Ton m'a ri au nez... on m'a répondu qu'il fallait savoir se venger et réussir soi-même IJ'étais fini, perdu, anéanti,. déchu... un embarras pour ceux-ci, un effroi pour ceux-là, importun et odieux à tous!...
— Et pourquoi ne pas profiter de cette leçon? Pourquoi ne pas revenir à nous? demanda Anselme.
— A vous ! s'écria le blessé en s'exaltant de plus en plus; à vous? à monsieur Servais qui m'avait maudit... A Lucile et à toi qui Aviez le droit de me haïr! A Nathalie qui me fermait sa porte ! A ces misérables girouettes de Vlnitiatev/r, qui se sont jetées, Yersolant en tête, dans la réaction, pour attraper quinze ou vingt mille abonnés de plus! Non, non! plutôt cent fois
m'enfonoer dans le gouffre ouvert! Il était là, béant; la seciétéi tout au bord ; il n'y avait, çemblait-il, qu'à la pousser da doigt pour Fy jeter. Eh bien I là encore j'ai été vaincu, et vaincu honteusement, sans qu'on m'ait compté, sans qu'on m'ait vu... Ji croyais être au moins un des chefs de l'insurrection, combattît de haut dans ces journées qui devaient compléter le 24 février... Je a'^i pas même eu cette gloire 1 II y en avait de plus anciens, de plus célèbres que moi'; des gloires de l'émeute et de la barricade plus éclatantes que la mienne !... Au lieu de commander, il m'a fallu obéir ; au lieu de m^envelopper dans mon drapeau rouge comme dans ma pourpre, j'ai été confondu avec des inconnus; j'ai reçu bêtement, tristement, une blessure qui m'a mis hors de combat pour quelques heures ;^on a voulu me cacher ; j'ai été arrêté, emmené... tu sais le reste ! »
Julien, en prononçant cespsfroles, s'enivrait de sa douleur, et touchait au délire. Une fièvre ardente se rallumait dans son regard. Courageux comme le désespoir, on devinait que ce qui rirritaitle plus, c'était de ne pas faire du bruit, de ne pas faire répéter son nom, fût-ce dans la défaite, fût-ce dans le crime, fût-ce dans la mort. Anselme s'efforçait de le calmer ; mais Julien le repoussait. La chaleur de juin, la fatigue et la faim qu'il avait endurées, sa blessure qui s'envenimait par la violence de ses mouvements, tout contribuait à le jeter dans un état d'excitation nerveuse qui s'aggravait à chaque instant : sa voix s'embarrassait, ses yeux s'injectaient; des mots confus, entrecoupés.; inintelligibles, s'échappaient de sa bouche brûlante.iTout à cuuii^ par un geste trop rapide pour qu'Anselme pût le prévenir, il déchira et arracha le linge serré sur sa blessure ; le sang coula à flots, et Julien retomba évanoui.
Anselme était glacé d'épouvante ; la plaie lui paraissait plus profonde qu'il ne l'avait cru d'abord. Il se souvenait avec an- * goisse de tout ce qu'il avait entendu dire des suites mortelles des blessures d'armes à feu sous l'influence de ce ciel embrasé et de cette atmosphère étouffante, il n'osait pas appeler du secours, craignant que Julien, en se ranimant, ne se tranît ou ne se dénonçât lui-même, et sachant que, dans ces affreux moments de guerre civile, tout devient soupçon et méfiance. Il allait cependant s'y décider, lorsqu'on frappa doucement à sa porte : il
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eounit ouvrir, et faillit tomber à genoux eomme devant une apparition céleste: c'était Lucile<
Depuis la veille, la pauvre enfant ne respirait plus? les nouvelles tragiques qui circulaient dans la ville lui semblaient autant de présages sinistres pour la vie de l'homme qu'elle aimait* Honsieur Servais, dont rien n'égalait l'anxiété, après avoir fait vingt fois le court trajet de la rue Cassette à la rue du Pot-de- Fer, était revenu dire à sa nièce qu'oiv n'avait pas revu Anselme le 24 et que les commères du quartier faisaient déjà son oraison funèbre. L'ex-député, pendant ces journées néfastes, ressemblait & une âme en peine« Il ne pouvait rester cinq minutes à la même place ; tantôt il voulait aller se battre contre les insurgés, tantôt il prophétisait d'un ton lugubre leur infaillible victoire. Ses déclamations contre les mauvaises doctrines ^ premières causes de tons ces malheurs, redoublaient d'éloquence et de verve. Il était beau d'indignation orthodoxe et monarchique. S'il n'avait fallu que sonner le tocsin pour faire massacrer tous les auteurs dangereux, depuis Voltaire jusqu'à Michelet, il se serait pendu à la corde. « Ah 1 les scélérats 1 les infâmes I grommelait-il entre ses dentS} voilà où ils nous ont menés!... Ai^'durd'hui, plus un morceau de pain; demain le carnage ^ le viol et le pillage! :» Et il arpentait son salon d'un pas de tambour-mflgor. Sa nièce eut la plus grande peine à l'empêcher de courir aux barricades dans son costume dé garde national tout neuf, qu'il consentit pourtant à laisser dans son armoire. A la fin, à force l'avoir crié, de s'être agité, monsieur Servais, accablé pat trois nuits d'insomnie, se laissa aller sur son fauteuil et s'endormit. Lucilé profita de ce moment. Trop inquiète pour s'arrêter aux considérations vulgaires, trop pure pour être prude, croyant que son oncle lui avait caché la vérité, comprenant d'ailleurs qu'il y a des heures de suprême angoisse qui justifient les démarches Ues plnfe insolites, elle se fit accompagner par sa vieille servante en guise de porte-respect, et elle alla chez Anselme.
Lorsqu'il eiit surmonté sa première émotion, Il prit Lucile par la main et la eohduisit jusqu'au lit où gisait Julien, toujours évinoui. A la vUé de cet homme quijui rappelait tant de cruels souvenirs, la jeune fille ne put retenir un frémissement: inais
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elle se remit aussitôt et écouta le récit d'Anselme. Ensuite il lui montra la blessure de Julien, qui saignait toujours. Par goût et par habitude , Lucile était un peu sœur de charité ; elle visita la plaie, rassura son amant, déplia un paquet de charpie qu'elle avait apporté à tout hasard, et se mit à panser le blessé avec la dextérité d'un chirurgien. Pendant cette opération, elle expliquait tout bas à Anselme que l'abondance du sang était un bon signe, et que, selon toute apparence, Julien serait guéri en quelques jours. Le jeune homme la contemplait avec une sorte d'extase. Quand tout fut fiûi, le bras malade bien enveloppé et un nouveau pansement préparé pour la nuit, Lucile , après avoir fait à Anselme toutes ses recommandations médicales, ajouta, en rougissant un peu et avec son mélancolique sourire, que, maintenant qu'elle était tranquillisée, sa présence chez lui n'avait plus d'excuse, et qu'elle allait retourner chez son oncle.
« Oh 1 par grâce 1 une minute encore 1 » murmurait-il d'un air suppliant.
En cet instant, Julien fit un mouvement et ouvrit les yeux. La première figure que ses regards rencontrèrent, fut celle de Lucile, encore à demi inclinée vers lui ; Lucile en grand deuil prodiguant ses soins au bourreau d'Ernestine. La chambre était à peine éclairée ; dans cet état bizarre qui suit les longs évanouissements et qui garde les visions flottantes du sommeil, Julien, accoutumé autrefois à voir Ernestine et Lucile toujours ensemble, prit un moment la vivante pour la morte ; il crut que c'était elle qui sortait du tombeau pour assister à son agonie, ou que lui-même, descendu dans les régions funèbres, était, pour son châtiment, mis en présence de sa victime. « Ernestine 1 Ernestine! murmura-t-il en. tressaillant.
— Non ! ce n'est pas Ernestine ! dit aussitôt Lucile redoutant un nouvel accès de délire ; c'est moi, c'est Lucile Dermont, venue pour savoir des nouvelles de votre ami... Votre blessure, n'est rien... avant huit jours, vous serez guéri.
— Vous! oui, vous 1 toujours compatissante et bonne I reprit Julien qui, sans reprendre encore toutes ses idées, éprouvait un vague bien-être... Vous avez bien fait de venir... Anselme est bien heureux I
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— C'est mademoiselle Dermont qui a pansé ta blessure, dit Anselme précipitamment; elle s'y comiaît, elle t'annonce une prompte guérison.
— Oh 1 merci I merci 1 bégaya le blessé avec une expression presque affectueuse : vous me pardonnez donc? on pourrait donc me pardonner ?
— Oui, répondit Lucile dont les yeux rayonnèrent d'un pieux enthousiasme : vous avez fait du mal, mais Texpiation et le repentir peuvent tout effacer... Votre orgueil vous a rendu criminel : domptez votre orgueil ; humiliez-vous sous la main qui vous frappe ; profitez de la bonté divine qui a placé Anselme sur votre chemin, vous rappelant ainsi le compagnon, les amitiés, les joies, l'innocence de vos belles années I Vos doctrines sauvages vous ont précipité dans l'abîme : rejetez-les I revenez au Dieu de votre mère, au parti des honnêtes gens, à cette foi qui lave la faute et dicte le pardon 1 Julien, ce n'est pas moi qui vous parle.., c'est Ernestine... Ernestine qui est dans le ciel, et qui vous pardonne I »
Lucile, modeste et craintive d'ordinaire, prononça ces paroles avec une expression ardente et inspirée que rien ne saurait rendre. Un moment on put croire que cette voix persuasive et vibrante arrivait jusqu'au cœur -de Julien : sa physionomie hautaine et méchante parut s'attendrir; ses yeux secs et fiévreux s'humectèrent : mais les mots d'orgueil, d'humiliation et de repentir réveillèrent tous les mauvais instincts de cette âme ulcérée. Ses pensées, un instant arrêtées par la souffrance et l'hallucination du réveil, reprirent leur cours. Il se dressa sur son séant, et s'écria avec un geste violent comme pour écarter une vision importune :
« Non, je ne me repens pas, je ne m'humilie pas, et je ne veux pas être pardonné 1 y>
Puis, se rejetant sur le lit et se retournant du côté de la cloison, il garda un morne silence.
Lucile leva les yeux au ciel, fit. à Anselme un signe douloureux, et disparut, suivie de la fidèle servante, à qui elle avait recommandé de ne pas soufiler mot à son oncle de toute cette équipée.
La guérison de Julien fut rapide. Pendant quatre jours, il
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resta encore caché chez Anselme, acceptant les sqins de son amitié, mais rompant brusquement l'entretien, dès que son anû essayait d'évoquer auprès de lui le souvenir de Lucile et de le ramener h des i4ées réparatrices. Le quatrième jour, Anselme, en rei^^rs^nt chez lui, trouva son logis vide. Julien étai|i parti sans lui dire adieu.
Les nqois suivants mf^rquèrentTapogée de la fayeur d'Anselme auprès de paonsieur Servais. Les jouv'nées de juin avaient achevé de surexciter chez Tex-député la fibre réactionnaire, et aucun châtiment , aucune répression ne lui semblait assez énergique, ou contre les forcenés qui avaient voulu précipiter la société au fpnd du gouffre, ou contre les vrais coupables qui l'avaient attirée au bord. Reconnaissant plus que jamais dans les articles d'Anselme ses pensées les plus chères, i} les lisait, il les savourait avec un enthousiasme quasi paternel, s'arrêtant aux bons endroits, î^s déclamant à voix haute, ne leur reprochant parfois qu'un peu trop de modération et de douceur, et annonçant au jeune puJ)Uciste qu'il irait loin. Souvent, pour mieux faire deviner son influence magistrale sous la signature d'Anselme et se donner un petit air littéraire, il allait lui-même au bureau de Vlnitiateur corriger les épreuves. Si le gérant ou le metteur en pages avait l'air de croire à une collaboration tacite, monsieur Servais, ravi, se gardait de le détromper, et sortait de l'imprimerie avec |es allures mystérieuses d'un homme d'État, faisant du journalisme par intérim. Souvent aussi, Anselme et Lucile, bien qu'enchantés de cette nouvelle direction de son esprit, étaiei^t obligés de tempérer les éclats de sa fougue conservatrice.
Cette situation dura encore quelques mois. Puis, un matin, monsieur Servais, habitué à une vie laborieuse, n'ayant cessé
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de s'oceuper actiyeiQent de commerce et d'industrie que pour 86 plonger au plus épais de la politique, s'aperçut qu'il s'eunuyait, qu'il s'était fait dans son existence un vide d'autant plus sensible que le danger, quoique toujours fort réel, paraissait pourtant s'éloigner un peu. La défaite de juin ayait syourné les espérances et les projets du parti démagogique. Les représentants étaient en vacances; la stagnation générale des affaires ne permettait pas encofi à monsieur Servais de songer k tirer parti des débris de son naufrage. Sa frayeur, sa colère, son ressentiment contre li^ révolution, contre ses pauses et ses auteurs, ne su01saient plus à remplir ses journées et l'exposaient à des redites. Peu à pou, cet esprit dont la conversion n avait été que l'œuvre fugitive des circonstances, se lassa de son désœuvrement et s'abandonna de nouveau à une pente d'où l'avaient violemment détourné de terribles secousses. Il en est du coeur de l'bomme comme de ces terrains que côtoie un torrent ou un fleuve. Quand l'inondation vient d'y passer, il semble qu'on ne doive plus y voir jamais que des rochers; du gravier et 4n sable ; arrive une saison nouvelle, et l'œil qui s'est attristé de ces ravages est tout étonné de les voir recouverts d'un nouveau tapis de fleurs, d'arbustes et de gazon. Pour monsieur Servais, cette floraison vivace, prête à reparaître sous les ruines, c'était la séduisante image de Nathalie. Il l'avait répoussée et maudite, tant que ses angoisses ou ses rancunes lui tenaient lieu de tout le reste. Il y était ramené par mille secrètes amorces qui avaient dormi au fond de son âme, et qui se réveillaient une à une, à mesure que son inaction lui pesait davantage et que sa colère loi suffisait moins. Le spectacle des vertueuses amours d'Anselme et de Lucile le laissait indifférent, ou lui causait une sorte de mélancolique envie. Il songeait alors au charme singulier, à l'intérêt indéfinissable que Nathalie avait répandu pendant quelque temps dans son imagination et dans sa vie ; à ces riens délicieux dont certaines femmes ont le secret, et dont l'effet est infaillible sur les hommes arrivés au déclin de l'âge sans avoir vécu. Après tout, Nathalie avait-elle été si coupable? Quelle preuve avait-il contre elle? La lettre inachevée d'Amédée dénonçait à ses méfiances une seconde personne, comme complice de Julien \ mais cette personne dont ses forces défaillantes
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ne lui avaient pas permis d'écrire le nom, n'était-ce pas Ernes-» tine plutôt que Nathalie? Ernestine, qu'Amédée haïssait et que sans doute il soupçonnait ! Madame Servais, à son lit de mort, ne lui avait pas nommé d'autre coupable que Julien... Que pouvait-il donc, en définitive, reprocher -à cette ch'arm'ante femme? D'avoir écrit quelques romans empreints d'idées se* cialistes? Mais qui devinait alors la portée de ces doctrines? D'avoir cru à l'étoile de Julien ? Mais #ui-même n'avait-il pas été dupe du jeune révolutionnaire? De l'avoir poussé dans cette voie d'opposition qui s'était éboulée dans un sbîme ? Mais n'était-ce pas pour le voir arriver à un ministère ? N'avait-il pas partagé cette illusion jusqu'au dernier moment ? Devait-il rendre Nathalie responsable de sa propre ambition ? Qui ne s'était trompé d'ailleurs dans ces années d'entraînement et de vertige? Une femme de vingt-quatre ans était-elle bien impardonnable de n'y avoir pas vu plus clair que des hommes blanchis dans les affaires publiques? Ces questions, analysées avec une complaisance qui ressemblait déjà à une amnistie, aboutissaient presque toutes à l'absolution de Nathalie. Monsieur Servais les ruminait d'ordinaire en se promenant sous les tilleuls du jardin du Luxembourg, dans le voisinage de cette mansarde de la femme de lettres, où il se souvenait d'avoir passé de si douces heures. Versolant et ses collaborateurs, à qui il demandait souvent de ses nouvelles en prenant un air d'indifférence, lui en rapportaient les choses les plus édifiantes. Depuis 4a révolution de février, elle avait vécu dans une retraite absolue, se tenant complètement en dehors de la politique et des vainqueurs du moment. Elle avait fermé sa porte à Julien ; elle reconnaissait avoir fait fausse route, prenait parti pour la société contre le désordre, et s'informait souvent de monsieur Servais avec la plus tendre et la plus respectueuse sympathie. Ces propos habilement répétés fermentaient dans l'imagination oisive du quadragénaire en disponibilité ; et, chaque jour, Versolant et ses amis, qui se piquaient d'être observateurs, pressentaient l'heure prochaine d'un rapprochement entre monsieur Servais et la sirène, comme il l'appelait parfois avec un sourire anacréontique. Chaque jour, aussi, sa promenade le ramenait plus près du n» 37 de la rue de Vaugirard. Caché derrière
on tronc d'arbre comme un collégien amoureux, il lançait des regards furtifs du côté des deux petites fenêVres, espérant voir s'agiter les rideaux de mousseline ou paraître derrière les vitres cette délicieuse figure qu'il s'était vainement efforcé d'oublier. Peut-être Nathalie s'aperçut-^Ue de ce manège; mais elle n'avait encore aucun intérêt positif à rappeler son vieil adorateur qui passait pour ruiné. Elle évita donc de se montrer, et l'épreuve, en se prolongeant, ne fit qu'accroître son lointain prestige. Un léger incident vint y ajouter encore, et révéler à monsieur Servais une nuance de sentiment qu'il ne connaissait pas. Cinq ou six fois en passant devant ce n^ 37 ou en rôdant dans les environs, il remarqua un beau jeune homme dont l'élégance aristocratique et cavalière contrastait avec les habitués modestes de ce quartier isolé. Bfême, soit instinct d'amoureux, soit ejfet d'une idée fixe, il lui sembla que ce jeune homme, quand il le rencontrait dans le jardin , dirigeait ses regards du même côté que lui. A coup sûr, il n'y avait pas lieu de se préoccuper d'un fait aussi simple : rien n'annonçait que ce beau cavalier allât chez Nathalie : la maison avait cinq étages, et il pouvait se trouver là pour tout autre motif. N'importe 1 Cette rencontre causait à monsieur Servais une vague anxiété ; il en ressentait Bne impression que Nathalie ne lui avait pas fait encore connaître, et qui touchait de fort près à la jalousie. Dans les premiers temps, en effet, et Jans le milieu où elle lui était d'abord apparue, on l'avait si bien acceptée comme un camarade, il était si bien avéré que tout le monde avait essayé de lui plaire et que personne n'avait pu obtenir plus que son amitié, que monsieur Servais, en s'abandonnant à cette séduction, n'avait , jamais songé à être jaloux. Cette fois, éloigné d'elle, remarquant ^us ses fenêtres un jeune homme qui ressemblait si peu à son ancien entourage, il éprouvait une souffrance bizarre, et la vivacité du sentiment que lui inspirait Nathalie s'accroissait de <5elte souffrance même. La jalousie effraie parfois ou étouffe l'amour dans les âmes jeunes et pures qui ne veulent pas qu'un «ouffle, une ombre passe sur leurs chevaleresques tendresses ; inais dans l'âge mûr, chez les hommes usés dans des soucis ^gaires, mordus par une passion tardive et incapables de ces délicatesses qui sont la religion du cœur, la jalousie est unexci-
tant, approprié aux corruptions cachées de notre nature 2 elle ressemble à ces piments qui altèrent le goât , mais rayi?ent l'appétit.
Un soir, Nathalie était dans les bureaux du journal atec Tersolant et deux ou trois intimes : le matin, elle avait pu, tout en restant invisible, suivre du coin de l'œil les pérégrinations de monsieur Servais qui avait passé dix fois devant sa porte, et stationné, pendant deux heures, dans l'allée du Luxembourg.
« Parbleu ! s'écria gaiement le rédacteur en chef, il faut avouer que cette bienheureuse année 1848 qui va finir, aura été, en toutes choses, gouvernée par l'imprévu I Quand ce bon monsieur Servais nous a libéralement donné son argent, il y avait mille à parier contre un qu'il n'en reverrait jamais uil centime.. . Eh bien 1 messeigneurs, si l'abonnement continue à grandir dans Cette proportion infcroyable, notre bailleur de fonds touchera, en avril prochain, un dividende de treiite pour cent au moins..* Mais aussi ce petit Anselme est un vrai trésor... il va bien, notre démolisseur en titre ! Poètes, prosateurs, chansonniers, historiens, romanciers, pamphlétaires, journalistes, tout y passe, et l'honnête public nous envoie des liasses de mandats sur la poste pour chaque débris de statue ! Tudieu ! quelle verve ! quelle logique 1 Qui se serait douté, quand ce brave Anselme copiait en gémissant les discours de monsieur Servais, qtfun si beau feu couvât sous cette ceiidre?
— A quelque chose malheur est bon ! dit Nathalie d'un air dégagé ; monsieur Servais auta au moins cette fiche de consolation dans sa ruine.
— Bah I reprit Versolant ; il se croit ruiné parce qtie, chex lui, le provincial et le négociant ont repris le dessus stir le spéculateur et sur l'homine à idées ; mais si j'étais à sd place, moi qui vous parte, je voudrais être, avant deux arts, pliis milliofinaire qu'il ne l'a jamais été?
— Comment cela ? fit Nathalie en laissant s'éteindre sa cigarette.
— C'est tout simple : monsieur Servais a encore eùtte les mains des rentes sur l'État et des actions industrielles pour une valeur considérable ; seulement cette valeur est momentanément dépréciée par les ihcertitùdes politiques. Or de deux choses Tune : ou la société succombera dans son duel contré la démft-
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gogie, ei alors tous ces titres d'actions ne sont plus que des cliiffons de papier bons à bourrer le dernier fusil du derhier garde national: ou la société sera ia plus forte, et alors, plus les fonds sont bas aujourd'hui, plus il y a d'argent à gagner. Monsieur Servais prend pour une chute ce qui n'est qu'un mouvement de bascule. Il a du Lyon, il a de l'Orléans, il a du Nord, il a du Marseille. De quoi se plaint-il donc? l'instrument lui reste. En France, la fortune publique est comme ces violons que l'on brise, de temps en temps, pour en rendre le son meilleur. Dans le moment où ils sont brisés, les morceaux n'en valent rien ; mais rajustez-les, et donnez-les à un Pagaiiini... voua verrez quel parti il en tirera !
— J'adore votre comparaison musicale 1 reprit Nathalie en riant. Alors, selon vous, le violon de monsieur Servais pourrait encore jouer d'autres airs que L'or est une chimère ?
— Il pourrait du moins ajouter : Sachons notes en servit I x^ répliqua Versolant sur le même ton.
On fît encore quelques plaisanteries ; puis là conversation changea de sujet.
Rentrée chez elle, Nathalie réfléchit sérieusement à ce qu'elle venait d'entendre. Elle commença par effeuiller d'une main distraite un beau bouquet de fleurs rares posé sur sa cheminée dans un de ses vases de vieux Sèvres. Ensuite elle eflleura dit doigt une carte glissée entre la glace et son cadre, et sur laquelle on lisait: Le marquis Gustave de Nareins. Carte et bouquet s'unissaient, à ce qu'il paraît, dans sa pensée, par d'intimes analogies, car son regard allait de l'une à l'autre, et elle resta ilii ïnoment rêveuse en les regardant. Un nuage de tristesse passa 8W son front ; puis un sourire railleur plissa ses lèvres : — Là vie n'est pas un roman ! murmura-t-elle.
Cette hésitation dura quelques minutes : il s'agissait pour Na- *alie de prendre un parti. Elle avait vingt-quatre ans ; quelques années encore, et au lieu de gouverner sa destinée elle serait forcée de la subir. La gloire littéraire ne la tentait plus ; son ®^t ferme et fin lui disait qu'on ne recommence pas deux fois dwis un siècle un grand talent et une grande célébrité féminine, appuyée sur les mêmes sophlsnies. Ces sophismes, d'ailleurs, avaient fait leiir temps : ils la dégoûtaient maintehatit comme
une lie amère au fond d'une coupe vidée : le peu d'illusions politiques qu'elle avait eu s'était évanoui : son mépris pour les hommes survivait seul aux dernières expériences. La richesse l El avec elle le luxe, l'éclat, l'influence, une part dans la royauté parisienne, une cour d'adorateurs de la fortune se pressant k ses pieds, s'inclinant sous son sceptre, un palais de millionnaire dont elle serait la souveraine! Quel beau rêve! mais aussi quelle chance douteuse et lointaine I Fallait-il croire aux prédictions de ce Versolant, chimérique comme tous les faiseurs qui parlent toujours de millions sans être jamais pleins de leur sujet ? N'y avait-il pas d'autres affections, d'autres espérances, un autr^ bonheur? — A cette idée, sa jolie tête s'inclina un moment; ses yeux charmants se fermèrent à domi, comme pour évoquer une fugitive image ; mais bientôt réagissant violemment contre elle-même, elle se dit avec une sorte d'impatience nerveuse : Non, non 1 pas de faiblesse 1 c'est une partie à jouer : que les cartes du moins ne tremblent pas dans ma mainl...
Elle prit une plume , et écrivit à monsieur Servais les lignes suivantes :
« Mon ami, vous ne m'aviez pas comprise, lorsque cédant, il y a six mois, à un sentiment irrésistible, je vous priai de venir me voir : c'était trop tôt, je le reconnais aujourd'hui ; il y a de grandes douleurs qui veulent, avant tout, la solitude et le silence ; moi, je n'avais songé qu'à une chose : c'est que vous étiez malheureux, et que je voulais vous consoler l
» Vous avez bien souffert, je le sais, et j'en ai pleuré de loin avec vous ; mais les souffrances les plus horribles ne sont pas celles que tout le monde voit et que tout le monde plaint ; il en est de plus poignantes encore, et celles-là, je les ai subies ; j'ai vu tomber une à Une toutes mes illusions les plus chères ; ces idées dont j'appelais le triomphe pour le bonheur et la liberté des hommes, n'ont porté que des fruits empoisonnés ou stériles ; la date de leur victoire a été celle de mes mécomptes, et un moment entraînée par elles , exposée, pour quelques rêveries de jeune fille, à être confondue avec leurs dangereux apôtres, j'ai dû mêler à mes regrets un sentiment de remords : j'ai dû me demander si ceux qui m'avaient connue à l'époque où je m'enivrais de ces séduisantes chimères, ne m'accusaient pas
maintenant comme si j'y avais persisté. Voilà peut-être, mon ami, ce qui vous a détourné de moi ; vous avez cru que je vous tiendrais le même langage qu'autrefois. Frappé dans vos intérêts comme dans vos affections, foudroyé comme nous tous par une catastrophe imprévue, il vous était pénible de revoir une femme dont le souvenir se liait à vos jours d'illusion et d'espérance ; vous aviez peur de m'entendfe vanter ce que vous haïssiez ou me réjouir de ce qui vous désole... 0 mon ami 1 détrompez-vous 1 rendez-moi plus de justice! Pauvre fille sans appui, sans expérience, sans famille, ne connaissant rien du monde qae mes songes, n'ayant d'autre guide que cet instinct d'honneur qui m'a conservée pure, j'ai pu être abusée par mon imagination juvénile, égarée par ces mots sonores qui font battre, depuis six mille ans, les cœurs généreux... mais aujourd'hui je ne suis plus la même femmQl Cette cruelle épreuve m'a vieillie de vingt ans ; la même leçon nous a éclairés tous les deux ; vous ne trouverez dans mon langage que l'écho de vos sentiments et de vos pensées : vos douleurs se confondront avec les miennes, et mon amitié s'efforcera, en les partageant, d'en adoucir l'amertume I
» Et puis, tout est-il fini? Un homme tel que vous peut-il se déclarer vaincu, parce que la première heure a été mauvaise, parce qu'une surprise incroyable a livré la place à l'ennemi ? Le pays n'a-t-il donc plus besoin des hautes intelligences qui l'honorent et qui peuvent le sauver ? N'existe-t-il pas des revanches pour les grands talents et les grands cœurs trahis une fois par la fortune ? Marengo a été perdu jusqu'à quatre heures du soir. Ce que je crains pour vous, c'est ce découragement qui saisit les hommes supérieurs dans ces moments funestes où ils voient leurs efforts pour le bien et l'honneur de l'humanité déjoués par Je hasard ou l'absurdité des partis. Cette disposition lalale qui rendrait inutiles et inactives ces facultés éminentes dont votre pays vous demandera compte, l'isolement la développe et l'aggrave. L'isolement ne vous vaut rien, mon ami, et à lûoipas davantage... Vous, il vous entretient dans ce sentiment *Mangueur, dans cette idée d'irréparable, qui finirait par you9 «mer l'avenir ; moi , il me livre sans défense h, toutes les tristesses de mon pauvre cœur, à toutes les rêveries de ma pauvre
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tête... Votre affection me serait si bonne ! votre société si douce! 6 mon ami I c'est par égoïsme que Je tous supplie de ne pa3 m'abandonner. Je m'étais si bien accoutumée à compter sur vous comme sur le meilleur et le plus aimable des guides I Ce sentiment que vous m'avez inspiré et dont je chercherais vainement à définir les insaisissables nuances, me protégeait si bien contré des influencée moins sûres , contre des entraînements pltià dangereux I Car enfin, je suis seule au mondé, et il y a, dans la vie d'une jeune fille , d'autres dangers , d'atitres malhetirs possibles, que des dangers ou des malheurs pdlitiques... Vous me devinez, n'est-ce pas? Ohl par grâce, ne merepousseiflusl Que vos douleurs, au lieu de nous séparer, nous rapprochent: vous n'avez ni femme, ni sœur, ni fille ; moi, je n'ai ni frère, ni père, ni époux, personne qui me protège et qui m'aime I Soyons J'un pour l*p,utré un peu de ce que Dieu nous a ravi où ne nous a pas donné I
» A bientôt donc! J'espère que cette fois ma pl'îèfé ne tous trouvera pas insensible. Ai -je besoin d'ajouter que, depuis le 24 février, ma porte est rigoureusement feriûée à monsieilr Julien Féraud? Vous ne rencontrerez pas dans ma mansarde une seule figure qui vous déplaise : vous ne recueillerez pas sur mes lèvres une seule parole qui ne soit pour vous dire l'amitié de votre Nathalie. »
Monsieur Servais était seul quand il reçut cette lettre ; cellelà ne fut pas déchirée : il la pressa sur son cœur avec des transports d'adolescent. Puis il se releva, l'œil brillant et la face colorée, comme si un nouvel intérêt, un nouvel espoir eût tout à coup ranimé en lui le sentiment de la vie suspendu ou assoupi par le désœuvrement, la tristesse et l'ennui. Un quart d'heure après, il montait les cinq étages de Nathalie d'un pas plus leste qu'on n'eût pu le croire d'après son acte de naissance.
Lorsqu'il entra dans le petit salon qui précédait la chambre de Nathalie, il s'y trouva seul un moment. Ce moment lui snffit pour remarquer quelques légers changements dans la modeste ornementation de cette pièce. Ainsi le beau portrait àê George Sand, gravé par Calamata, avait fait place au Christ consolateur de Scheffer. Trois ou quatre statuettes données à la femme de lettres par ses amis les sculpteurs réalistes, avaient
disparu, et étaient remplacées par le groupe de La jeune mère et Vunge gardien. La femme artiste semblait s'efface^ peu à pen sous une nuance de religion mondaine et de sentiment de famille. Mais un objet de dimension beaucoup plus mince attira bien plus puissamment le regard curieux de monsieur Servais. C^était la carte de Gustave de Nareins, que Nathalie, peut-être à dessein, ayait laissée sur le marbre de la cheminée. - Un marquis en yisite chez elle ! Qu'est-ce donc que ce marquis? dit tout bas Tamoureux de quarante-cinq ans; et par une sorte d'intuition magnétique, familière aux jaloux, il songeai au beau jeune homme qu'il avait souvent rencontré dans le voisinage. Ces réflexions inquiétantes furent interrompues pat l'arrivée de Nathalie.
Si monsieur Servais, au lieu d'être un homme politique, avait été un observateur de l'école de monsieur de Balzac, il aurait constaté et deviné, dans la mise et les allures de la sirène, des modifications tout aussi significatives que celles de son mobilier. Nathalie, en effet, dans les premiers temps où il l'avait connue, affectait des airs cavaliers, une familiarité virile, destinée à ia protéger contre les périls de son isolement et à faire bien comprendre à son entourage qu'elle n'était et ne voulait être qu'un camarade. Ce paradoxe extrà-féminin, chez une personne aussi jeune et aussi jolie, ne manquait pas de piquant et de grâce ; mais Nathalie avait trop d'esprit et de tact pour ignorer qu'une femme ne renonce jamais impunément aux douces et discrètes délicatesses de son sexe, et que cette mise en scène, en détournant l'idée de séduction et de faiblesse, la rendait réellement moins séduisante. Se dépouillant peu à peu de son étalage de romancier socialiste et bohème, elle était redevenue tout à fait femme, et sa beauté y avait gagné un effet de demi-jour qui en augmentait le charme. On sentait qu'elle rentrait, pour ainsi dire, dans le droit commun, renonçant aux privilèges d'une originalité factice et d'une situation exceptionnelle, et ne voulant plus d'autre parure que l'éclat velouté de son regard, la rougeur de son beau front, l'aimable réserve de ses manières et de son langage. Sans se l'expliquer, monsieur Servais subit l'influence de ce changement, et il lui sembla c(ue Nathalie n'avait jamais été si charmante.
Elle entr'ouvrait la porte de sa chambre, au moment où il tombait en arrêt devant la carte du marquis Gustave de Nareins.
« Ah I vous voilà bien étonné I dit-elle en souriant. Un marquis I Vous voyez que je me range : je reçois meilleure compagnie!... »
Elle lui tendit la main ; monsieur Sei^ais la serra avec une onction à demi sentimentale, à demi paternelle ; mais son regard ne se détachait qu'avec peine de cette carte aristocratique.
« Vous voulez peut-être savoir, reprit-elle d'un ton de badinage, comment il se fait que Francine Albemare, comme je m'appelais dans le temps de mes erreurs, reçoive maintenant chez elle un descendant des Croisés? La chose est toute simple; j'ai rencontré monsieur de Nareins dans un petit voyage entrepris pour me distraire de l'abandon de mes amis ; — il m'a paru spirituel, de fort bonnes manières ; la familiarité s'établit vite en voyage, surtout avec une pauvre femme seule, toujours seule... nous avons causé pendant quelques heures; il m'a demandé la permission de venir me voir, et je n'avais aucune raison de lui refuser ce que j'ai accordé souvent à des gens moins bien élevés que lui...
— Et quel âge a-t-il? demanda monsieur Servais avec une étourderie naïve.
-^ Oh ! Je ne sais pas au juste... vingt-cinq à vingt-huit ans... Au reste, pour aller au devant de toutes vos question^ et épuiser tout d'abord ce sujet épisodique, je vous dirai qu'il est trèsbien, et que, si "je le voulais absolument, je crois qu'il ne me serait pas impossible de m'en faire aimer un peu... Maintenant je vous ai tout dit, comme à un confesseur. Vous êtes tranquille, n'est-ce pas? Vous savez qui je suis, et vous êtes bien sûr que ce beau jeune homme, — il est très-beau, — soupirerait en vain pour l'insensible Nathalie, malgré ses parchemins et ses yeux noirs? D'ailleurs, si je voulais écouter tout à mon aise des déclarations auxquelles il ne songe probablement pas. je n'aurais pas commencé par rappeler auprès de moi, avec des instances peu flatteuses pour mon amour-propre, un ami qui rio voulait plus revenir,' je n'aurais pas désiré si vivement re-
voir chez moi rbomme dont le jugement m'est le plus précieux et dont la clairvoyance m'effrayerait le plus I »
Monsieur Servais fit une grimace qui pouvait passer, à la rigueur, pour un sourire approbatif.
«Voyons, mon ami, repilt-elle d'un air plus grave; notre marquis nous a pris trop de temps; causons de vous et de ce qui vous intéresse : je vous avertis que je vais être très-questionneuse et très-bavarde. Vous avez eu de grands chagrins... Oh! croyez-le bien, si j'aTais osé, si je n'avais craint, dans les premiers moments, des préventions injustes ou des suggestions calomnieuses, s'il n'y avait pas des pudeurs invincibles, plus fortes même que l'élan du cœur, aucune puissance humaine ne m'eût empêchée d'aller vous consoler, confondre mes larmes avec les vôtres j... Mais enfin le passé n'est qu'une large tombe, et tous nous y laissons, en avançant dans la vie, une partie de DOS affections et de nous-mêmes. Les hommes de votre valeur ne doivent pas se river au passé; ils doivent avoir l'teil toujours fixé sur l'avenir pour lui demander des revanches : quels sont vos projets? Quel est réellement l'état dé vos affaires?
— Déplorable I répondit monsieur Servais, sur qui les témoignages d'affectueux intérêt prodigués par Nathalie faisaient l'effet de la devanture de Chevet après un long jeûne ; déplorable 1 La République m'a écrasé. Je n'ai plus un centime de revenu à attendre de là-bas, et ici toutes les valeurs que je possède , si je les vendais aujourdHiiui, ne suffiraient pas à payer le chiffre total de mes dettes.
— Et que comptez-vous faire?
— Oh I tout simplement profiter bientôt du "léger mouvement de hausse qui paraît se décider, pour vendre mes actions et mes rentes avec une perte un peu moindre, bien qu'énorme encore; employer ce capital à payer mes dettes, faire lever les hypothèques dont mes terres sont grevées, et alors, redevenu propriétaire, aller m'établir là-bas dans une ferme que les inondations n'ont pas emportée; restaurer peu à peu, jour par jour, mes pauvres terres dévastées, en attendant qu'à force d'écoiu)mie et de travail, je puisse reconstruire mon usine, la reïûetlre en activité et reprendre un jour ma place dans le oomïûerce et l'industrie,
230 LB tUmpls de bail.
— C'est-à-dire que vous végéterez pendant dix ans, que vous travaillerez dix autres années, et qu*au bout de ce temps, vous vous retrouverez propriétaire et industriel de province; et cela en admettant les chances les plus favorables... Ah ! je vous avais connu d'autres ambitions; j'avais rêvé pour vous un autre avenir I
— Mais cet avenir est brisé, ces ambitions sont déçues ! s'écria l'ex-député avec amertume...
— Et pourquoi cela? Pourquoi désespérer sîjvite? Je tê suis qu'une femme ; j'entends fort peu à la politique et aux affaires; pourtant je ne vois, dans votre situation, rien qui soit irréparable...
— le voudrais vous croire, mais vous êtes habituée à faire des romans ! reprit monsieur Servais avec un sourire triste.
— le n'en fais plus, et je vais vous parler chiffres I répliqua gaiement Nathalie. Tout se réduit à ces deux points : votre fortune est ébranlée, et vos électeurs vous boudent : il s'agit donc d'abord de rétablir votre fortune. Vous aviez trois millions ; ayez-en six; ce sera un excellent moyen pour réhabiliter votre politique !
— Hélas I nous ne sommes ni au temps des miracles, ni au pays des Mille et une Nuits, dit monsieur Servais en soupirant.
— Il n'est question ni de Mille et une Nuits, ni de miracles, ' mais de simples calculs de probabilité. Il n'y a pas de grand
homme, û grand qu'il soit, qui vaille ce héros à trente-cinq millions de têtes qu'on appelle la France. Eh bien I faites pour la France ce que monsieur de Talleyrand fit pour Napoléon : pariez pour elle !
— Mais l'enjeu? demanda monsieur Servais, qui commençait à comprendre.
— Vous l'avez sous la main : ces rentes sur l'État, ces actions que vous voulez vendre pour payer vos dettes , gardez-les ; achetez-en d'autres : supposez que tout ce qui vaut cent francs aujourd'hui 4 décembre 1848, en vaille mille dans trois ans : vous voilà plus riche que jamais !
— Acheter 1 avec quoi? Et mes dettes! reprit-il, plus affriandô que persuadé.
— Bahl on s'aventure... qui ne risque rien, n'a rien! Partez
da principe qu'en ce moment il n'y a pas de milieu; l'extrême hardiesse est suprême sagesse... Donnez vos ordres à un agent de diange; puis, pour dormir tranquille, payez les intérêts de Yos dettes avec vos dividendes d'actionnaire de ïlnitiatewr : — ils font être magnifiques, — et couvrez vos achats en vendant, au for et à mesure, vos terres, ces malheureuses terres qui vous rapportent peu, vous coûtent beaucoup, et vous enchaîneraient là-bas comme Prométhée sur son rocher, avec votre ambition trompée pour vautour ! . . .
—Vendre mes terres 1 Et qui les achètera?
— Personne, si vous les vendez en bloo et si l'on vous croit ruiné. Mais ayez sur les lieux un homme intelligent qui divise vos propriétés, et en offre sous main un morceau à chaque paysan du voisinage, suivant sa convenance. Faut-il que ce soit moi, on auteur de contes bleus, qui vous apprenne ou qui vous rappelle toutes les folies que peut faire faire à un paysan, à un cnltirateur, la manie d'acquérir ou de s'arrondir? D'ailleurs, ce qui vous ruine peut les enrichir ; partagées en arpents ou demiarpents, ces mêmes terres que vous ne pourriez remettre en état qu'avec des frais énormes, ne coûteront « à chacun que la main-d'œuvre, que le paysan compte à peu près pour rien; vons ferez la fortune de ceirt travailleurs, et vous vous délivrerez d'une charge écrasante... Qu'en dites- vous?
—Je dis que vous êtes une fée, et que rien ne semble impossible en passant par vos lèvres charmantes, répliqua-t-il ; seulement cet homme intelligent dont vous me parlez et qu'il faudrait charger du morcellement et delà vente, où le trouverai-je?
— Il est chez vous... à vos côtés...
— Anselme?
— Justement; dites-moi, mon ami, reprit Nathalie avec une gravité affectueuse; vous allez peut-être sourire de ma question, en songeant à mes idées et à mes allures d'autrefois... Mais je vous ai averti que ma conversion était complète... Puisp'Anselme doit, dit-on, épouser votre nièce Lucile, et puisqu'elle a déclaré, à ce qu'on assure, ne pas vouloir entendre Pttler de mariage avant deux ans, vous semble-t-il bien convexe que les deux jeunes gens vivent d'ici là presque sous le v^tte toit, et soient vus constamment ensemble ?
— Au fait, je n'y avais pas songé...
— Ce que j'en dis, ce n'est pas pour douter de leur parfaite innocence, reprit-elle avec un grain de moquerie ; si l'églogae n'existait pas, ces deux vertueux amants l'auraient inventée. Il ne s'agit, bien entendu, que de convenances à observer et de médisances à prévenir. Or, qui vous empêche d'envoyer Anselme à X.:. avec vos pouvoirs? Son père est notaire dans le pays : à eux deux, avec un peu de savoir-faire , — et qui en a plus que les notaires de petite ville? — ils peuvent vendre à parties brisées toutes vos terres sans faire trop de sacrifices... Vous, pendant ce temps, au lieu de vous abandonner à ce désœuvrement qui finirait par engourdir vos facultés si brillantes, vous vous lancez dans ce monde de l'industrie, qui a, lui aussi, sa poésie et sa grandeur ; vous y déployez la supériorité que vous, avez tour à tour appliquée au commerce, aux affaires et à la tribune... et qui sait? dans quelques années peut-être, vous prenez rang parmi les rois de la finance; royauté dont les portefeuilles valent bien ceux des ministres !
— Ah ! vous êtes admirable 1 vous me réveillez de ma torpeur ! s'écria monsieur Servais ébloui.
— Je vous le disais bien 1 ajouta-t-elle avec un sourire. Voyezvous, mon ami, ce qui m'attristait le plus pendant cette séparation que vous avez faite si longue, c'était moins encore le regret des heures charmantes que je perdais, que cette pensée dont j'étais sans cesse poursuivie : cet homme si distingué, capable de si grandes choses, dont l'avenir pourrait encore être si beau, est là, à quelques cents pas de moi, découragé, abattu, entre deux êtres excellents, mais incapables de le comprendre et de le ranimer ; et moi, moi qui voudrais tant le voir heureux, illustre, je suis condamnée vis-à-vis de lui à l'inaction et au silence ; je ne puis pas lui dire les mots qui relèveraient soq courage... J'en souffrais horriblement, pour moi, pour vous, pour le pays...
— Oh I c'est vrai 1 j'ai été impardonnable 1 fit monsieur Ser^ vais qui, en ce moment, se fût volontiers accusé, lui et les siens, d'injustice et de cruauté envers Nathalie.
— N'en parlons plus, je vous retrouve ! reprit-elle avec une émotion savante ; d'ailleurs, la question d'argent n'est que U
moitié de mes ambitions pour vous. Il faudra bien que la politique vous dédommage de ses premières trahisons I...
— Ceci est impossible I répliqua-t-il d*un air rembruni. Tous les électeurs de mon département sont furieux contre moi... on dirait, à les entendre, que j'ai fait, à moi tout seul, la révolution de février... je n'aurais pas vingt voix si je me présentais aux élections prochaines. . . d'ailleurs j'ai pris la politique en horreur. ..
— Querelle d'amant ! dit Nathalie. Quant à vos électeurs, loin de moi l'envie de vous jeter à leur tête avant que( leur mauvaise hameur soit passée!... Mais un département qui possède un homme tel que vous ne peut pas le bouder longtemps... 11 suffirail donc de trouver un homme nouveau, qui se présentât, avec un prestige lointain, et qui, au fond, ne serait que votre doublure ; un chapeau qui .vous garderait votre place à la future Assemblée Législative, et s'en retirerait dès que vous jugeriez le moment venu d'y rentrer... Cet homme, je crois aussi l'avoir trouvé : — c'est Versolant ! »
Nouvelle exclamation de monsieur Servais. Nathalie reprit avec ces délicates nuances de gravité et d'enjouement qui la rendaient si persuasive :
« Et pourquoi pas? je vous parlais de chapeau tout à l'heure : on garde sa place avec un journal aussi bien qu'avec un chapeau. Depuis dix mois, Vl7iitiateu/r s'est passionnément dévoué à la causé de l'ordre : il a fait oublier ses péchés passés. Versolant en est aujourd'hui le directeur officiel. Rien ne force de dire qu'il le dirigeait aussi avant la révolution de février. On peut même faire entendre à ces bons électeurs que, si la politique du journal a si merveilleusement changé, c'est que maintenant il a ^ sa tète un homme d'une admirable fermeté de principes, prêt à affronter le martyre pour la défense de la religion, de la société, de la morale, de la propriété et de la famille : Versolant, l'illustre Versolant, désigné d'avance par l'opinion publique comme un ministre futur, dispensateur intarissable de pensions et de bureaux de tabac!... Ce n'est pas tout; appréciez toute l'excellence de ma combinaison : A quoi avons-nous dû, pendant ces dix mois, la plus grande partie du succès de Y Initiateur? aux articles d'Anselme. Anselme personnifie, aux yeux de ses concitoyens, V Initiateur véhdihïliié et converti ; mais trop jeune
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encore, troj) pauvre, convaincu de la vérité dû proverbe que i^ul n'est prophète dans son pays, il présente Versolant comme un autre lui-même ; il répond des opiniçns de Versolant comme des siennes : il part avec lui, séjourne avec lui dans le département, le pilote dans les endroits difficiles, profite de ses connaissances locales pour lui épargner les fausses manœuvres, pour l'aider à doubler sans encombre les récifs et les brisants de cette iner électorale. Versolant nommé, l'arrondissement ne cesse pas de vous appartenir ; on vous réconcilie peu à peu avec lès gros bonnets du pays ; et, avant trois ans, plus riche qiie janiaiô, remis en possession de votre légitime influence, vous Centrez dans la carrière politique , et Nathalie applaudit , avec la France entière, aux triomphes de votre éloquence ! »
Transporté d'enthousiasme, monsieur Servais se leva, baisa galamment la main que Nathalie lui tendait, et lui dit avec une ôtnotion toute juvénile :
« J'ignore si votre espoir est réalisable, ou s'il n'est qu'un rêvé de vôtre amitié ; mais toutes les paroles que vous venez de me dire sont là — il se frappa le front — et là ! — il mit la main sur son cœur. Je ne puis vous dire tout le bien que vous ine faites : vous me rendez la vie ; vous me réconciliez avec moi-même : soyez remerciée et bénie ! Ces routes nouvelles que vous venez de m'ouvrir, c'est à moi de savoir y marcher I
— Ainsi donc vous ne me trouvez pas trop extravagante ?
— Je vous trouvé adorable, et dès demain je vais parler de iios projets à Anselme et à Versolant. »
Il dit adieu à Nathalie ; mais avant de sortir il s'arrêta encore Un moment devant la cheminée où la carte de Gustave de Nai'eins attira de nouveau son tegard.
« Et ce beau marquis? dit-il timidement en déguisant mal son anxiété sous un sourire.
— Mon ami, pour lui comme pour tout le reste, il n'en sera que ce que vous voudrez ! répliqua Nathalie avec un délicieux mélange de coquetterie féminine et de soumission filiale. »
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La rentrée de moijsieuï Servais chez Nathalie amena un résultat trop facile à prévoir. Il n'éprouva plus dans son intérieur que malaise et ennui. Lucile était habituellement silencieuse, occupée de peinture ou des soins du ménage. Sa résignation mélancolique, que la présence d'Anselme éclairait seule d'un fugitif rayon de joie, n'était pas de nature à égayer son oncle, et le deuil qu'elle portait avec une scrupuleuse rigueur rappelait à monsieur Servais de douloureux souvenirs. Bientôt ce denil lui déplut et le froissa comme une sorte de reproche ou de protestation tacite contre sa propre indifférence. Cette sourde irritation ne tarda pas à se compliquer d'un sentiment pire encore. Soit qtie la vanité de monsieur Servais ravivât, en se réveillant, une ancienne blessure, soit que Nathalie eût l'art de ranimer en lui, par des gradations insensibles, une rancune effacée, il ne pouvait plus, wi regardant sa nièce vêtue de noir, s'empêcher de songer au triste drame domestique qui avait précédé la mort d'Ernestine, et de se dire que Lticile en avait été témoin et complice, qu'elle avait essayé de le tromper,, qu'elle n'avait ignoré, dès l'origine, ni l'amour d'Ernestine pour un autre que lui, ni au- €on de Ces détails si mortifiants pour son orgueil. Dès lors, par une injustice très-fréquente chez les hommes égoïstes et vaniteux, toute l'amertume que lui avaietit causée la froideur, l'agoaie et l'aveu suprême de sa femme, se reporta sur Lucile et se détourna de Nathalie. L'une qui avait tant contribué à ses malheurs domestiques, en devenait à ses yeux aussi innocente que s'il l'eût rencontrée pour la première fois ; l'autre, innocente de tout excepté de s'être dévouée jusqu'à l'immolation et au mensonge, lui paraissait presque responsable de ce qui l'avait humilié, irrité ou désolé ; ce contraste, du reste, aurait pu se traduire en deux mots : l'une le flattait, l'autre l'ennuyait.
Toutefois monsieur Servais ne s'arrêtait pas à approfondir ces nuances. Sa ^ande affaire, pour le moment, était dé donner ses instructions à Anselme qu'il avait aisément décidé â
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aller passer quelque temps à X... pour s'y occuper, de concert avec maître Maynard , son père , du morcellement et de la vente de ses biens. Il y avait plusieurs années qu'ÂnseLme n'était retourné dans sa ville natale ; son père se faisait vieux ; ses sœurs, faute de dot, ne trouvaient pas à se marier, et leurs lettres réveillaient chez leur frère les affections de famille assombries par la pauvreté. Un peu exalté par ses succès littéraires, se figurant qu'il y avait là pour lui tout un avenir assuré, il croyait déjà pouvoir profiter de ce premier sourire de la fortune , non-seulement pour aplanir les obstacles qui l'avaie&t séparé de Lucile, mais pour répandre un peu de bien-être dans cette maison où l'on s'était imposé tant de privations et de gêne pour subvenir à son éducation. En outre, il était heureux de l'idée d'être utile à monsieur Servais , de se rapprocher encore plus de lui et de sa nièce par les soins qu'il allait prendre. Il lui semblait que si, à force de zèle et d'intelligence, il l'aidait à remettre à flot sa fortune, il serait presque de la famille et aurait un droit de plus à la récompense espérée. Cette pensée le consokit à demi du chagrin de se séparer de Lucile, et celle-ci, contente de voir son oncle donner à Anselme cette marque de confiance , éprouvait en outre , dans ses fnystérieuses pudeurs de jeune fille , une sorte d'aHégemont à rompre cette situation anormale, ce contact journalier avec l'homme qu'elle aimait, mais qu'elle ne devait pas encore épouser. Monsieur Servais ne rencontra donc de ce côté-là aucune des résistances qu'il avait un moment redoutées. D'autre part, Nathalie endoctrinait de son mieux Yersolant, qui, enchanté d'être pris au sérieux et de devenir un homme politique, s'empressa d'accepter la candidature et promit d'éblouir de sa faconde tous les électeurs du département. Dès lors il ne s'agissait plus que de préparer les voies, et on y employa tout le temps qui précéda les élections de 1849. Monsieur Servais écrivit aux amis qui lui étaient restés fidèles; on fit circuler dans tout le pays des numéros-spécimen de Vlnitiateu/r, où le nom de Versolant, imprimé eu gros caractères, était recommandé à tous les défenseurs de l'ordre, et où la religion, la morale, la propriété et la famille, évoquées à toutes les pages, répondaient de lui comme du plus énergique et du plus dévoué
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de leurs champions. La prose d'Anselme fît merveilles dans ces préliminaires. Toute cette hécatombe d'écrivains dangereux et de gloires funestes, qu'il immolait, depuis un an, sur l'autel de la réaction, devint pour Yersolant une excellente réclame ; elle prouva à priori la netteté de ses intentions et la fermeté de ses principes. Là ne se bornèrent pas ses moyens de réussite. Sachant que les idées générales aiment assez, chez les électeurs, à s'appuyer sur les intérêts individuels, et que, plus le suffrage universel élargissait le cercle, plus l'influence du bureau de Ubac avait de place à y occuper, il se fit annoncer par les allurfumrs de sa candidature comme un homme dont le crédit n'aunit plus de bornes, du moment qu'on lui aurait mis le pied à l'étrier parlementaire. Monsieur Yersolant, disait-on, par sa position de directeur d*un grand journal, était intimement lié avec tous les personnages éminents de l'époque. A... le tutoyait, B... avait voulu en faire son chef de cabinet. G... le regardait comme un oracle, D... était le parrain de son petit dernier ; et ÙBÏ de suite. De quelque côté que soufflât Vau/ra popularis w la faveur du pouvoir, quels que fussent les ministres, présents ou à venir, de la république ou de la monarchie française, Yersolant était sûr de les envelopper dans ses mailles. ÂQssi, quelle manne appétissante de places, de pensions et de grâces, s'il était nommé représentant! Saint-Sauveur voulait une maison commune; il en aurait une, bâtie en pierres de taille et dessinée par un architecte de Paris. Le Tracol n'avait pas de tableau dans son église : on lui en enverrait on de monsieur Ingres. Féline demandait trois gendarmes ; on lui donnerait une brigade. Ici un pont ; là une foire ; plus loin, des frères de l'Ëcole chrétienne. Ce chef-lieu de canton serait éclairé au gaz; cette commune serait érigée en canton, cette succursale en paroisse. Un tel avait quatre garçons : on en placerait un au conseil d'État, un autre dans les ambassades ; on ferait du troisième un secrétaire du ministre de l'intérieur, et du quatrième un chef de division. Celui-ci avait un procès ^cassation: il le gagnerait: Yersolant était au mieux avec trois conseillers de la Cour suprême. Celui-là était exproprié parla Compagnie du chemin de fer : on lui payerait son terrain c^Qtécus le mètre, et on lui donnerait vingt actions par-dessus
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le marché. Le clocher de cette église menaçait loine ; &a le remplacerait par une flèche goUiique, dans le genre de celle de Strasbourg ou de Saint-Denis. Cette montée était trop roide pour les grosses charrettes de roulage : on radoucirait par une pente sinueuse , digne d'un jardin anglais. Il n'y avait pas, dans le département, de militaire retraité ou d'employé m$ à la réforme qui ne dût recevoir une augmentation de cinquante pour cent avec une gratification annuelle. Quant aux bureaux de tabac, il y en aurait autant que de fumeurs. Bref, le Paradis terrestre , l'Age d'or, l'Eldorado n'étaient rien ea. comparaison de ce qu'allait être ce bienheureux pays, du moment qu'il aurait choisi Versolant pour le représenter. On y viendrait de loin pour contempler le délicieux spectacle d'une population toute composée de gens riches , et n'ayant d'autre peine que d'émettre u|i vœu pour le voir réalisé. JjCs médeciiis y enverraient leurs malades.
Monsieur Servais, en faisant agir ses amis, en écrivant lettres sur lettres pour recommander la candidature de Versolant, qu'il destinait à remplir son intérim à l'Assemblée, se retrouvait dans son élément; il renaissait, au moins par un côté, à cette vie politique à laquelle on renonce avec tant de peine et que, pendant quelques mois, il avait crue close à jamais pour lui. L'honneur en revenait à Nathalie, et l'ex-député lui répétait sans cesse, avec une reconnaissance passionnée, que c'était à elle seule qu'il devait cette espèce de résurrection. En même temps, afin de mêler l'utile à l'agréable , il renseignait minutieusement Anselme sur la marche qu'il aurait à suivre pour tirer bon parti des terres sans donner à ses ventes partielles une publicité qui confirmerait le bruit de sa ruine et dont les acheteurs abuseraient. Il s'agissait de faire venir un à un, dans le cabinet de maître Maynard, les paysans, les petits fermiers voisins, dont monsieur Servais lui donna la liste, de les sonder, de leur faire des offres et de surexciter chez eux, par tous les moyens licites, cette passion delà propriété foncière, si remarquable parmi nos populations agricoles.
Un des premiers jours d'avril 1849, monsieur Versolant et Anselme, emportant dans leurs poches tout le détail de la carte stratégique où allait s'exécuter cette double manœuvre, parti-
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rent enseinble pour X... Les adieux d'4iiselme ^t de Lucile gardèrent cette empreinte 4ê résignatioi^ triste et douée qui allait bien à |eur caractère et à leur amour, (jucile ^yait du courage ; elle n*ayait pas été habituée au bonheur depuis sou entrée dans le monde \ elle était décidée à retarder jusqu'à rannée suivante toute idée de mariage; 4'AiUeur3 son onclQ ne s'expliquait pas là-dessus d'une façon précise ; il affectait, au contraire, de parler sans cesse 4e sa pauvreté e| de sa ruine, comme pour reculer indéfiniment les espérances de sa nièce. Ce fut donc avec une sorte 4e niélancolie sereine qu'elle reçut les adieux d'Anselme et lui serra la main. Les deux amants étaient si sûrs l'up de l'autre, que toute promesse, toute phrase leur eût pafu au-dess>ous de leur certitude et de leur tendresse. Seulement Anselme, qu'agitaient malgré lui des pressentiments pénibles, obtint de Lucile que, s'il se présentait quelque cir^ constance grave, elle lui écrirait, et qu'en attendant elle lui donnerait de ses nouvelles par le curé de X. Au reste, les fâcbei^ pressentiments d'Anselme paraissaient en ce moment tout à fait chiniériques. Monsieur Servais, qui avait besoin de lui, le comblait de démonstrations affectueuses. Anselme, disaitil, était l'homme nécessaire de la situation et du journal ; bien que momentanément éloigné de Paris, on le conjurait d'envoyer ses articles, de continuer sa rude guerre aux idoles et aux temples des faux dieux, de ne pas laisser reposer une veine si excellente, un talent que la solitude et le repos de la campagne allaient développer et grandir. Encore un peu de temps, un peu de patience, quelques mois d'e'xil et d'attente, un nouveau service à rendre à l'oncle de Lucile, et que ne devait-il espérer? Làdessus on ne précisait rien, mais on laissait tout entendre.
le départ s'accomplit donc sous des auspices assez favorables : Yersolant était de bonne humeur ; il avait rempli une malle de lettres de recommandation. Deux archevêques , trois évêques, dix grands vicaires, cinq généraux, huit magistrats, dix-sept lûinistres en retraite, en activité ou en expectative, quatre ducs, onze marquis et six académiciens , avaient attesté, sur papier glacé et avec paraphe, les vertus et les talents de Versolant, les inimenses services qu'il rendait et qu'il pouvait rendre encore à U cause de l'ordre, et les avantages non moins immenses que
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8*assureraient les électeurs assez bleu inspirés pour le nommer. Versolant, avec sa naïveté parisienne -^ car toutes les habiletés ont leur côté naïf— s'imaginait très-sérieusement que c'étaient là des talismans infaillibles.
En route, et, plus tard, dans les courses électorales qu'ils firent de compagnie, Versolant, pour payer Anselme de son hospitalité et de ses services, se fit auprès de lui le Tallemant des Réaux de la littérature contemporaine. Il lui raconta mille détails de la vie privée des écrivains célèbres. Anselme récoutait avec une curiosité trop avide. Le contraste de tous ces grands mots d'humanité , d'héroïsme, d'artistes sacrés , de fraternité , de charité , de dévouement et d'amour, de ce sentimentalisme olympien planant sur les affections vulgaires, de ces vertus extrà-légales dédaignant les devoirs communs, avec ces vanités, féroces, ces petites perfidies, ces machiavélismes de coulisses, ces désordres intimes, cet égoïsme raffiné, ces amas d'immondices cachées dans tous les coins du cœur et de la vie, ce contraste qui amusait Versolant comme un prétexte de mépris pour l'espèce humaine, saisit Anselme comme une révélation, comme un moyen d'en finir avec ces doctrines-dont les apôtres mettaient si peu d'accord entre leurs maximes et leurs pratiques, ou cherchaient dans leurs sophismes Tapologie de leurs fautes et de leurs vices. Il conçut dès lors le projet d'écrire un livre où se résumerait, sous une forme plus durable, l'esprit de ses premiers articles, et qui s'intitulerait : Révisions littéraires. Condenser dans des pages solides ce qu'il avait écrit sur des feuilles volantes, et faire de ce qu'il savait dès auteurs la pièce justificative de ce qu'il pensait de leurs livres, telle fut pour lui, au milieu des dangereuses indiscrétions de Versolant, l'idée primitive de cet ouvrage, qui parut à Anselme calculant d'après ses premiers succès , devoir mettre le sceau à sa renommée.
Mais bientôt ses causeries journalières avec Versolant, celte intimité que resserraient les circonstances entre deux hommes si différents, produisirent sur lui un effet d'un autre genre. Un peu cynique, traitant Anselme comme un homme du métier revenu des illusions et des croyances du jeune âge, le faiseur parisien s'abandonna à penser tout haut avec son cornac électo-
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rai, et Dieu sait quel chaos ou plutôt quel néant absolu de sentiments et de principes celui-ci découvrit dans ses confidences 1 11 devint évident pour lui que Versolant ne croyait à rien, pas plus en religion qu'en politique et en morale, qu'il jouait avec les cocardes comme avec les consciences, adoptant pour ses opinions le thermomètre de la hausse et de la baisse, et prêt à vendre son vote, ses électeurs, son pays et lui-même, pourvu qu'il crût en tirer un honnête bénéfice. En un mot, c'était, sinon un Tartufe, au moins un Mascarille de réaction, qu'Anselme s'était chargé de présenter à l'estime et aux suffrages de ses concitoyens, provinciaux de la vieille roche, disposés à prendre au pied de )a lettre les professions de foi catholique et monarchique d'un candidat entouré d'une si brillante auréole et s'appuyant sur de si respectables recommandations. Ces découvertes le refroidirent; Versolant, qui possédait au plus haut degré la sagacité des roués subalternes, s'en aperçut, comprit les motifs de cette froideur subite, et désormais Anselme eut en lui un ennemi. Après que le premier éblouissèment fut passé et que les promesses de Versolant se furent discréditées par leur excès même, les électeurs de X.... devinrent les complices des scrupules et des répugnances d'Anselme. Le bon sens de la province garde toujours un fonds de rancune contre ce qu'il appelle la hâblerie parisienne , et cette rancune trop légitime finit d'ordinaire, quand on lui donne le temps, par triompher du prestige. Il y a, d'ailleurs, depuis dix ou douze ans, des communications trop rapides et trop générales entrç Paris et les départements pour qu'ils ignorent, surtout quand la curiosité s'en mêle, le fort et le faible des produits que la grande ville leur envoie. Au bout de quinze jours, on sut que Versolant, avant d'être réactionnaire, avait été tour à tour saint-simonien, socialiste, républicain et tiers-partiste, et qu'avant de diriger V Initiateur, il avait été gérant de trois ou quatre sociétés en commandite dont l'histoire n'était pas bien nette : on citait, entre autres, une société pour l'extinction des punaises, qui avait fort mal tourné; ce qui fit dire à un loustic du Café Français, que l'homme aux punaises devait être en mauvaise odeur auprès des honnêtes gens. Un des notables du pays, proche parent de l'évêque de T..., un des pré-
lats dont Versolant avait apporté l'apostille, découvrit, par des questions insidieuses, qu'il ne l'avait jamais vu, et que la lettre avait été donnée un peu étourdiment, sur la demande d'un tiers, cousin germain du secrétaire de l'évêque. Un autre grand propriétaire, ami intime du général C..., eut alors l'idée de lui écrire pour savoir s'il s'intéressait réellement à Versolant. Le général répondit qu'il ne le connaissait pas, mais qu'il se souvenait vaguement avoir donné une lettre de ce genre, pour faire plaisir à un de ses aides -de- camp, camarade de collège du candidat. On en conclut que les autres recommandations n'avaient pas beaucoup plus de valeur, et, dès lors, au lieu de servir Versolant, elles lui nuisirent. La caricature et l'épigramme se mirent de la partie. La province a si peu d'occasions de se venger des sarcasmes de la métropole, qu'elle ne néglige pas ces rares revanches. Un journal de la localité publia sur le candidat recommandé par les hommes célèbres et apostille par les punaises, un article dans le style du Charivari, qui fit beaucoup rire. Anselme, adjuré, dans une réunion préparatoire, de dire, la main sur la conscience, si vraiment il répondait de Versolant comme de lui-même, finit par déclarer qu'il n'en savait pas plus sur lui que tout le monde, et par faire un demi-aveu que son auditoire compléta.
Versolant, doué de l'opiniâtreté particulière aux hommes de son espèce, soutint jusqu'au bout une candidature dont les chances diminuaient de jour en jour. Il parcourut tous les villages, bourgs et hameaux; il promit douze mille cinq cent trente-deux bureaux de tabac, des pensions dont le chiffre général dépassait quatre millions, et des travaux d'utilité publique qui eussent absorbé le quart du budget total d'une année. Tous les dimanches, on le vit, à la grand'messe, dans l'église paroissiale de X..., lisant avec une attention édifiante un Eucologe doré sur tranches. Anselme l'accompagna d'abord partout, puis un peu moins ; puis il prétexta de violentes migraines pour le laisser manœuvrer seul.
Le grand jour arriva; Versolant eut cinquante-trois voix ;
ses concurrents ^n eurent vingt-cinq mille. 11 subit sa disgrâce
. avec la résignation stoïque qui est encore un des caractères du
faiseu/r, dès longtemps acclimaté aux déboires et aux bourras-»
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ques. Parmi ces milliers d'électeurs restés insensibles à ses mérites et à ses promesses, il n'en voulait qu'à Anselme, qui, pensait-il, rayait trahi. Cependant il lui dit adieu de fort bonne i;râce en repartant pour Paris, se chargea de ses commissions pour monsieur Servais, et lui répéta dix fois que son mauvais saccès n'était rien à sa reconnaissance, et qu'il n'oublierait ja* mais les bons offices de son jeune collaborateur.
Si Anselme s'acquitta fort mal de la partie politique de sa mission, qui consistait à faire accepter Yersolant par les électeurs de X..., il réussit beaucoup mieux dans la partie finaneière, c'est-à-dire le morcellement et la vente des terres de monsieur Servais. Là il eut pour auxiliaires les instincts conservateurs de la petite propriété et de la culture en détail. Tous les dimanches, maître Maynard, le père d'Anselme, invitait, sous divers prétextes, les paysans et cultivateurs voisins à venir le trouver dans son étude, et, après beaucoup de paroles, force rasades et de nombreuses poignées de mains, presque tous ces honnêtes campagnards s'en allaient avec quelques arpents de plus et quelques écus de moins. Appelés et reçus séparément par le notaire, la plupart, en achetant, ignorèrent d'abord qu'il 7 eut d'autres acquéreurs. Ils crurent à une vente fortuite et partielle, et nul ne supposa que monsieur Servais fût forcé de se défaire de ses biens. Ainsi ses intérêts et son amour-propre forent ménagés, et personne, à tout prendre, li'y perdît; car tous ces lopins de terre, détériorés par le gravier ou le sable, ^ monsieur Servais, découragé par les inondations ou absorbé par la politique, ne Comptait plus pour rien et avait laissés à l'abandon, ne tardèrent pas à se transformer sous les efforts infatigables de la petite culture, et se couvrirent de prairies, d'oseraies ou de moissons.
Tous les deux mois, une somme de quinze à vingt mille ^cs partait de l'étude de maître Maynard, à l'adresse de monsieur Servais. Celui-ci en accusait exactement réception, accablait Anselme de remercîments, suppliait son père de fixer luimême le chiffre de ses honoraires, et finissait en donnant dé luîmes nouvelles de Lucile, avec accompagnement d'allusions ^ffectueuses aux vœux et aux espérances de 'son amant. Cet ^ange d'envois d'argent et de témoignages de gratitude dura
un an; après quoi, monsieur Servais écrivit à Anselme qull lui savait un gré infini de son activité et de son zèle, mais qu*il le priait de suspendre la vente, n'en ayant plus désormais un besoin aussi urgent; qu'il se décidait à garder les Géranies avec le parc et le domaine attenant au château, pour le cas 6ù il reviendrait, plus tard, passer une partie de l'année dans son pays natal. Bientôt Anselme apprit que l'usine incendiée allait 5e relever de ses ruines ; qu'un riche fabricant des environs se mettait hardiment au lieu et place de monsieur Servais, reconstruisait les bâtiments, rétablissait les machines, et louait le tout pour vingt ans en partageant les bénéfices. Il était clair, en un mot, que le grand naufrage de l'ex-député passait à Tétat d'histoire ancienne, que la planche s'était changée en radeau, et que le radeau -allait devenir un vaisseau à trois ponts. Le pauvre Anselme ne savait plus que penser de tous ces changements ; il ouvrait avec émotion chacune des lettres qui lui arrivaient de la rue Cassette, espérant toujours qu'on allait le rappeler. Lucile écrivait de temps à autre au curé de X..., le priant de donner de ses nouvelles à Anselme : son langage était triste, comme toujours; il laissait dans le vague tout ce que son amant aurait voulu savoir, et celui-ci, sûr de l'amour de Lucile comme du sien, était bien forcé d'attribuer à monsieur Servais cet ajournement indéfini. Il eut un autre sujet de surprise et de contrariété. Au milieu des soins qu'il s'était donnés pour la vente des terres de monsieur Servais, il avait continué à écrire de loin en loin des articles qu'il envoyait à Vlnitiateur, Les premiers furent publiés immédiatement et sans qu'on y changeât une syllabe; puis les intervalles devinrent plus longs : les articles restèrent des mois entiers sur le marbre, et parurent ensuite dans toutes les conditions propres à en amortir le succès. On voyait que les épreuves n'en avaient pas été corrigées ; ils fourmillaient de fautes d'impression ; ils étaient relégués à la quatrième page, et enfin, chose plus grave! les passages les plus significatifs, ceux qui donnaient le ton et le sons de l'article, étaient modifiés, affaiblis ou retranchés. Anselme se plaignit; onjui répondit que les courants de l'opinion n'étaient plus tout à fait les mêmes, qu'il était trop loin de Paris pour en juger, et qu'un journal devait avant tout se conformer
au goût de ses abonnés. Ce qu'on ne lui dit pas, et ce qui était la vraie cause de ce nouveau revirement , c'est que V Initia- : leur, grâce à son succès de la première année, avait passé avec un courtier d'annonces un bail de cent mille écus par an, que désormais la rédaction et l'abonnement n'étaient plus qu'af- ■ foire de luxe, et que Versolant, furieux du mauvais succès de sa ^ «ampagne électorale qu'il attribuait aux idées rétrogrades cTune |)rovince encroûtée , revenait peu à peu à ses allures de sceptique, sans que monsieur Servais, enchanté de ses beaux diviémdes et absorbé par de nouvelles affaires, s'en aperçût ou IfOulût s'en apercevoir. Ce qu'on ne lui dit pas, c'est que Versdant, l'accusant d'avoir déserté et trahi sa candidature, s'était promis, en guise de vendetta, de décommander Anselme, et def ne rien négliger pour qu'avant deux ans cette réputation naissante fût oubliée ou écrasée.
Ce mauvais accueil engagea Anselme à cesser tout envoi à Vlnitiateur, et il s'en consola en travaillant de plus belle à son grand ouvrage des Révisions littéraires, pour lequel il se passionnait de plus en plus, et dont il attendait succès, gloire et fortune. Son plan était simple. Il prit dans ses articles de 1848 et 1849 ce qui avait le mieux réussi, ce que monsieur Servais et le public avaient applaudi comme répondant le mieux à leurs angoisses et à leurs rancunes. Il profita, dans une certaine mesure, des récits et indiscrétions de Versolant touchant les dessous des cartes de la littérature et les côtés obscurs ou fangeux des talents les plus superbes; et de ces deux textes habilement fondus, patiemment développés et se servant l'un à l'autre de complément et de commentaire, il fit un livre vigoureux, condensé, homogène, impitoyable pour les doctrines, rude pour les personnes, et ne laissant debout ni un sophisme, ni une idole. Ce travail l'occupa jusqu'au printemps de 1850 : deux ans s'étaient écoulés depuis la mort d'Ernestine. Il n'y avait donc pas de raison pour qu'Anselme restât plus longtemps éloigné de Lucile; et pourtant monsieur Servais noie rappelait pas; ses lettres étaient rares, brèves, vagues, embarrassées; on pouvait aisément deviner que son esprit et son cœur étaient dominés par d'autres sentiments ou d'autres intérêts, et qu'il ne lui aurait plus écrit s'il n'avait eu honte d'un abandon absolu. In-
quiet dd ee laconisme et de cette froideur, effrayé de la tristesse toujours croissante qui se révélait dans les lettres de Lucile au curé de X..., craignant que, poursuivie parle souvenir d'Ernefrtine et des causes ^de sa mort, elle ne cédât à des scrupules exagérés et ne songeât à entrer au couvent, désirant enfin ne pas se laisser tout à fait oublier et rentrer par la publication de son livre dans la littérature active, Anselme fixait déjà le jour de son départ pour Paris , quand de douloureux incidents vinrent prolonger son exil.
Depuis quelque temps, en aidant son père dans les travaux de son étude, il s'était aperçu que le bonhomme Maynard, comme on rappelait à X..., baissait sensiblement. La mort de Favocat Férand, son proche parent et son oracle, lui avait porté un rude coup. Dans les petites villes, la vie est si uniforme, que les habitudes y prennent un empire tyrannique, et que tout ce qui les brise est cruel comme un malheur et effrayant comme un présage. Maynard était accoutumé à voir son cousin soir et matm, à faire sa partie d'impériale ou de piquet, et à apprendre de lui ce qu'il devait penser des événements de chaque jour. Eq le voyant partir le premier, il s'écria qu'il le suivrait de près, et depuis lors il parut atteint d'une caducité précoce. Pourtant sa santé en souffrit moins que son intelligence, qui n'avait jamais été très-forte, et qui donna bientôt des signes de défaillance. Un moment ranimé par l'arrivée de son fils dont il était fier, et par les soucis que lui causa la vente des terres de monsieur Servais, il ne tarda pas à retomber dans une sorte d'atonie qu'assombrissaient encore des embarras d'argent. Maynard était veuf depuis longues année»; sa femme, en mourant, lui avait laissé, outre Anselme déjà adolescent, trois filles en bas âge, et cette lourde charge avait cruellement pesé sur un ménage qai ne s'était soutenu jusque-là que par des prodiges d'économie. Un peu. plus tard, séduit] par l'exemple de maître FérMtd qni avait voulu faire de son fils Julien un savant, le notaire s'imposa de grands sacrifices pour l'éducation d'Anselme. Ce fils aîné. sur lequel il comptait pour relever sa maison, avait, en ^fot, assez brillamment répondu à ses espérances. Mais le patronage de monsieur Servais, paralysé par la révolution de février, et des articles de journal, beauoou|> lus et peu payés, tels ayaien^
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été JQsqae-là tous les bénéfices nets de ses premiers succès. En attendant, la gêne, pour ne pas dire pire, était entrée dans cette' maison et n'en sortait plus. Les honoraires perçus sur la rente des terres de monsieur Servais, avaient soldé l'arriéré d'une année, et il n'en restait rien. Par un louable sentiment de dis* erétion, Anselme n'avait rien dit de ses espérances, de son amour pour Luoile, et de la part que ce mariage, s'il avait lieu, pourrait loi donner un jour dans la fortune de monsieur Servais, veuf sans enfant. Tout cela, d'ailleurs, était encore dans le vague, et dépendait d'un homme qui se disait ruiné et se montrait fort peu disposé à se dessaisir. Au milieu de ces anxiétés et de ces ennuis à coups d'épingle, les facultés intellectuelles de monsieur Maynard déclinaient de jour en jour, et, comme la présence d'Anselme était sa seule joie, le pauvre bonhomme s'y attachait avec cette obstination machinale qui ressemble moins à un sentiment qu'à un besoin. Lorsque Anselme parlait de son prochain départ, son père ne disait rien ; mais il pleurait comme un enfant, et il fallait que cette intelligence fut bien tombée pour ne pas comprendre que la place d'Anselme était à Paris, sous peine de perdre tout le fruit de cette éducation si chèrement acquise, de ses succès si ardemment désirés 1
On en était là, et le jeune homme.se demandait tristement ce qu'allait devenir cette maison après son départ, lorsqu'un matin, Henriette, l'aînée de ses sœurs, vint frapper à la porte de sa chambre et le pria de lui accorder un moment d'entretien. Elle touchait à sa vingtième année : la nécessité et la pauvreté avaient mûri sa raison avant l'âge, et elle gouvernait le ménage en digne fille de sa pieuse mère.
« Anselme, dit-elle avec une gravité calme et triste, vous allez retourner à Paris, et je sais que de puissants intérêts vous y ramènent... Mais votre cœur est bon; vous êtes profondément attaché à votre père et à vos sœurs, et il faut que je vous dise tout... Si vous nous quittez en ce moment, cette maison est perdue. »
Anselme poussa un cri de poignante surprise : Henriette continua:
« Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer Tétat de notre pauvre père. S'il reste seul, si votre départ lui cause la moindre
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seeousse, — ce qui n'est que trop probable, — ayant un mois, il sera totalement incapable de rédiger un acte, de dresser un contrat, d'écrire un testament. Il est trop pauvre pour payer un clerc qui puisse le suppléer. Déjà, depuis quelque temps, une partie de sa clientèle Tabandonne pour aller chez maître Dubuisson, l'autre notaire de la ville... Qu'il soit bien constaté que mon père n'a plus sa tète à lui, et nos derniers clients s'en iront; l'étude sera déserte, et c'est notre seule ressource!...
— Est-ce possible? dit Anselme avec effroi.
— Hélas I ce n'est que trop vrai : mon père et nous, nous vous avons caché notre vraie situation pour ne pas trop attrister votre séjour dans la maison paternelle. Le mouvement qui s'est fait ici à l'occasion des ventes de monsieur Servals, l'affluence des acheteurs, l'argent des honoraires, nous ont aidés à vous tromper; mais, par le fait, nous ne possédons plus rien... et nous avons des dettes 1
— Mais la fortune de notre mère, que j'étais si heureux de vous abandonner en entier?
— Elle n'a jamais été bien considérable... Et puis, Anselme... ne me grondez pas trop... lorsque je voyais qu'il manquait ici quelque chose à mon père ou à mes petites sœurs , c'était plus fort que moi... j'entamais ce modeste capital, et il me semblait que notre sainte mère me souriait dans le ciel... Ce n'est pas tout... Il y a deux ans, après la mort de monsieur Féraud, le père de ce malheureux Julien, sa veuve et ses filles se sont trouvées encore plus pauvres que nous ; Caroline, l'aînée, que j'aimais comme une sœur, avait la vocation religieuse, et ne pouvait payer la modique dot qu'on exigeait pour l'admettre... Qu'auriez-vous fait à ma place?... Je lui ai prêté ou donné cet argent... Elle a échappé aux misères de ce monde... Elle est heureuse, elle prie pour nous... Si j'ai eu tort, pardonnez-moi!
— Oh 1 vous êtçs une sainte créature, reprit Anselme attendri de tant d'abnégation et de charité. Je ne puis mieux faire qae suivre vos conseils et vos exemples.. «J^oyons, Henriette, qiw voulez-vous de moi ?
— Ne le devinez-vous pas ? dit-elle d'une voix tremblante... Ah ! ce sera, je le comprends, un dur sacrifice ! Restez avec nous quelque temps encore.;, vous serez l'âme et l'esprit de notre
père... Non-seulement vous le soutiendrez par votre présence, mais cet affaissement d'intelligence qui nous tourmente si horriblement, nul ne s'en apercevra si vous le suppléez ; ces actes, ces contrats dont il s'acquitterait mal, vous les rédigerez à sa place : ses clients nous seront fidèles ; vos talents, votre réputation, votre caractère, en attireront d'autres : notre père aura une douce vieillesse, et c'est à vous seul qu'il la devra... Ses bénédictions et les nôtres, le témoignage de votre conscience, la piété filiale dans son expression la plus noble et la plus pure... dites, n'y a-t-il pas là de quoi tenter un bon cœur? »
Son frère la regardait avec une admiration douloureuse.
« Comment hésiterais-je, lui dit-il, quand vous me tracez mon devoir ? Pauvre enfant 1 vous me demandez un sacrifice... votre vie, à vous, n'est-elle pas un sacrifice de tous les instants? Vous êtes déshéritée de toutes les joies de ce monde... vous avez grandi , vous vieillirez peut-être dans cet horizon étroit, dans cette pâle maison où tout est privation et souffrance ; les autres jeunes filles de votre âge ont les fêtes, le plaisir, le sourire, le chant, la danse, la parure... vous, Henriette, vous vous consumez dans les obscurs détails du ménage, et vos humbles vertus s'exhalent comme les fleurs dans la solitude... ^Vous ne vous plaignez pas, ai-je le droijt de me plaindre? Non ; je vous obéirai comme à la voix de Dieu et de notre mère... Et pourtant, avant de vous dire oui, j'ai une permission à vous demander...
— A moi ?
— Oui, à vous... ohl soyez tranquille, le cœur que je dois» consulter est]digne de comprendre le vôtre : il acceptera sa part ^lans le sacrifice... Depuis longtemps... bien longtemps, j'aimais une jeune personne de ce pays, aujourd'hui fixée à Paris...
""Mademoiselle Lueile Dermont! reprit-elle en souriant à travers ses larmes.
— Vous le saviez ? dit Anselme avec émotion.
^ Est-ce qu'une sœur peut ignorer ces secrets-là? Tout se sait dans nos petites villes ; mais on sait aussi que Lueile est orpheline, qu'elle est pauvre, que monsieur Servais ne s'est engagé à rien vis-à-vis d'elle, et que vous attendez, pour réaliser ^08 espérances, un avenir un peu plus assuré... C'est à elle,
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n'68t-66 pas, ^dvous roulez écrire, pour (qu'elle vous auto à rester ici ?*.. J'allais vous le proposer, je suis sûre de sa ponsel.*. »
Anselme, jugeant la circonstance assez grave pour justii une correspondance directe, écrivit à Lucile le résumé de conversation avec sa sœur, et lui demanda ce qu'il devait fai Cinq jours après, il reçut la réponse suivante:
« Restez où le devoir vous retient; ici, hélas! rien ne presi mon oncle est toujours le même ; froid et taciturne avec moi, parlant presque jamais de vous, et passant hors de chez lui plus grande partie de ses journées. Deux ou trois fois j'ai essfl de mettre la conversation sur vos écrits, vos talents, le noot ouvrage dont vous vous occupez, vos espérances de succès et gloire... il a constamment rompu l'entretien, et sa froidem redoublé...
» Il estf dit-il, absorbé par ses affaires, qui paraissent hi tourner, d'après notre nouveau changement de domicile. No< commençons à remonter l'échelle des loyers; nous avons quii le troisième étage de la rue Cassette pour un bel appartemei de la rue du Bac... Ma pauvre vieille Nanette a cessé d'être notri seul domestique ; nous avons maintenant un valet de chambra une cuisinière et une voiture de remise au mois. Ce retour à prospérité m'efifraie... je crains... Mais à quoi bon vous dire ma craintes, avant qu'elles se changent en certitudes?... .
» Restez auprès de votre sœur, et demandez-lui de prier poirf •nous... S'il survient ici quelque chose qui puisse vous intéresser,^ je m'engage à vous l'écrire... Ou plutôt, mon ami, je vous écri» rai de temps à autre, pour adoucir la rigueur de votre sacrifice... Songez à moi, en partageant avec votre Henriette son œuvre d'abnégation et de dévouement... Moi, je vous aimerai ,* l'amour et le courage sont frères: ayons bon courage !